mercredi 1 juillet 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 250

Festival « Tous courts », une ouverture en grand  

0
Apnées © Les Films Norfolk

C’est dans la salle de la Manufacture à Aix-en-Provence comble qu’a démarré le 42e festival  Tous courts. Guy Astic, le président des Rencontres cinématographiques d’Aix, après les traditionnels remerciements aux partenaires qui permettent que ce festival perdure, a présenté le programme de cette édition. Les compétitions internationales, expérimentales et les différents jurys, les autres sections, les cartes blanches, la Nuit du court, placée sous le signe de l’humour « Mieux vaut en rire », mais aussi le Marché du film ; les actions pédagogiques. Bref, de quoi donner l’envie de passer quatre jours à Aix dans les salles de cinéma.

Et pour bien commencer, un programme de 6 films, 4 fictions dont un film d d’animation et 2 documentaires. Un choix pertinent et fort intéressant.

Le premier, Apnées de Nicolas Panay, nous met en immersion dans un chantier, nous faisant partager le stress de son responsable, Pierre (Thomas Coumans): course contre-la-montre pour que les délais soient respectés ; peur d’un accident de travail car les ouvriers sont épuisés ; solutions à trouver pour calmer les riverains se plaignant de nuisances sonores, visite de Madame la Maire (Laurence Côte) injonctions et menaces de ceux qui ont commandé les travaux. La caméra, mobile et très près des personnages, des plans heurtés, nous mettent, comme eux, en apnée. Un court très fort sur le monde du travail.

Marée noire de la chorégraphe québécoise Chantal Caron nous emmène au milieu d’un paysage où le blanc se bat contre le noir, un univers où deux femmes, déesses marines, sont captives d’une marée noire. Une performance où les corps luttent pour s’échapper : ondulations, pulsions et contractions, avec en toile de fond le fleuve Saint-Laurent au son de la musique d’Arnaud Hug. Un sursaut de survie face aux éléments.

Le film d’animation, Les belles cicatrices de Raphaël Jouzeau,en compétition à Cannes 2024,  raconte la douleur d’un amour perdu :Gaspard aime toujours Leïla. « À elle, j’avais envie de tout dire ! » Ils se retrouvent dans un café rempli de monde, dans des couleurs froides. Quand la conversation tourne mal, Gaspard se réfugie sous la table, se cache sous la nappe ; une sorte de portail vers le fantastique, un refuge où il fuit la réalité et peut revivre les moments insouciants et heureux, tout en couleurs chaudes. Une animation réussie avec des décors à l’aquarelle, des images hybrides et les voix de Fanny Sidney et Quentin Dolmaire.

Valley pride de Lukas Marxt, sélectionné à Locarno,est un documentaire fascinant sur le travail humain et son rapport au paysage. Un travelling avant sur une palmeraie filmée à l’envers qui se retourne lentement dans le sens des aiguilles d’une montre : on est au milieu du désert californien et on assiste au ballet du système d’irrigation, des machines agricoles qui tracent de longs sillons, des ouvriers qui cultivent, fertilisent, récoltent et emballent la laitue tels des automates devant d’interminables formations rocheuses. Un film qui met en évidence comment les hommes sont ici le plus petit rouage du travail dans la gigantesque machine agricole tournée vers le profit, souligné par la musique de Jung An Tagen.

Un film plus léger qui a fait sourire la salle : Aux Réformés, le deuxième court de Lucas Palen, un réalisateur marseillais. Un film tourné avec les moyens du bord et des acteurs non professionnels dont sa mère et son père. Une jeune femme, Clem doit rencontrer un homme intéressé par un ventilateur qu’elle a mis en vente sur Leboncoin. Mais tout ne se passe pas comme prévu et Clem qui a rendez-vous avec sa mère doit faire face à diverses tâches, à toute vitesse. La caméra la suit de près dans les rues de Marseille, autour des Réformés, ventilateur et bouquet de fleur à la main. Scènes cocasses dont l’accueil d’hôtes Airbnb à la place d’un copain. Une journée pas tout à fait ordinaire d’une jeune femme incarnée avec talent par Lou Vidal, dans une mise en scène nerveuse et efficace. Un beau travail.

Pour terminer cette séance, le premier film de Tara Maurel, Lou. Un film délicat où l’on découvre à hauteur d’enfant l’amour quasi fusionnel d’une petite fille de 5 ans avec sa mère (Élise Lhomeau). Une relation qui va être perturbée d’abord par l’odeur étrangère dans la chevelure de sa mère : celle du tabac froid. Et puis des questions pour Lou : qui est cet homme venu passer l’après midi avec elles au bord de la rivière ? Bravo à Azaé Bertizzolo-Carlier, superbement dirigée pour incarner cette petite fille qui doit accepter qu’elle n’est plus le seul amour de sa mère.   

ANNIE GAVA

Le Festival Tous Courts se tient du 3 au 7 décembre 2024.

La couleur des souvenirs 

0
LA COULEUR DES SOUVENIRS © FABIO MARRA

Lorsque Vittorio, un artiste peintre sans succès, découvre qu’il est atteint d’une maladie dégénérative de la vue, il décide de se faire faussaire de chefs d’œuvres. Mais pressé par sa cécité imminente, Vittorio (Dominique Pinon) se retrouve obligé de regarder son passé en face, et de se confronter au drame de son enfance. Son fils Luca et sa sœur Clara, respectivement incarnés par Catherine Arditi et Fabio Marra, tentent de l’accompagner dans cette épreuve. Dans cette pièce, Fabio Marra interroge le rapport que chacun entretient avec son passé à travers l’histoire de cet homme torturé par ses secrets de famille, et plonge son public dans un dispositif innovant, composé en parti de projection vidéo rendant compte de la progression du handicap chez son protagoniste.

CHLOÉ MACAIRE

Du 10 au 14 décembre 
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence 

Bucchetino 

0
Buchettino © Marjolaine Grenier

Cette semaine, le Zef accueille huit représentations de Bucchetino, une pièce pour enfants de Chiara Guidi, créée il y a près de 20 ans par La Socìetas Raffaelo Sanzio, compagnie co-fondée par Guidi et les Castelluci. Chacun·e des jeunes spectateur·ice·s est installé·e dans un lit individuel, comme pour écouter une histoire du soir. Au milieu du dortoir, la narratrice lit Le Petit Poucet de Perrault, un conte très populaire et pourtant d’une rare violence. Autour, des bruiteurs invisibles déploie une ambiance sonore pensée par Romeo Castellucci pour figurer la forêt fantastique que traverse Poucet et ses frères dans le récit. Un dispositif immersif qui joue sur la puissance d’imagination des enfants, à la frontière d’un intérieur rassurant et d’un monde extérieur qui l’est beaucoup moins.

CHLOÉ MACAIRE

Du 10 au 14 décembre
Le Zef, scène nationale de Marseille 

Journées de l’édition théâtrale : bonne parole à la Chartreuse

0
le Prix Theatre - Anaïs Allais Benbouali, Par la mer (Quitte à être noyées)et le Prix Roman - Alice Renard, La colère et l'envie

L’édition théâtrale est, comme l’édition poétique, à l’abri des appétits féroces d’Hachette et Editis. Indépendante, inventive, elle cultive ses niches et fait bon usage de l’argent public nécessaire à son existence. Le Centre national des écritures du spectacle (CNES) est ainsi l’exemple d’un lieu où la parole théâtrale se lit dans les textes imprimés par des éditeurs passionnés, qui soutiennent des auteurs et des traducteurs rarement sous le feu des prix et salons littéraires. Ils sont également peu mis à l’honneur dans les théâtres, qui depuis 50 ans font davantage de place aux metteurs en scène comme « auteur », même si cela, en particulier grâce au CNES, change doucement, et que des auteurices de textes sont aujourd’hui accueilli·e·s en résidence.

Le Festival de l’édition théâtrale revêt donc une importance particulière, fondée sur l’idée que le théâtre s’écrit et que les auteurs dramatiques travaillent la matière textuelle, le dialogue et le reste, différemment des auteurs romanesques. Cet art-là, précieux, se goûte aussi à la lecture, silencieuse ou publique, en déployant l’imaginaire des possibles scéniques.

Rencontres et lectures

Les maisons d’édition théâtrale seront au cœur des Rencontres : François Berreur, qui dirige Les Solitaires Intempestifs, évoquera son auteur phare, Jean-Luc Lagarce, dont il fait découvrir l’œuvre immense. Émile Lansman (Éditions Lansman), recevra Céline Delbecq et Pierre Banos, des Éditions Théâtrales, recevra Sandrine Roche, autrice prolifique de pièces pour adultes, et enfants. Il sera aussi question de la revue d’auteurs La Récolte 2024, dont le sixième numéro édite de courts textes ou extraits de huit auteurs : six d’entre eux seront présents, pour une rencontre modérée par Marianne Clévy (directrice du CNES) durant laquelle de larges extraits seront lus par les comédiens du Conservatoire d’Avignon.

Une rencontre autour d’Armand Gatti, à l’occasion du centenaire de sa naissance, sera aussi l’occasion de souligner l’importance politique de son œuvre sur la Résistance (Bas relief sur les décapités) et d’entendre son poème Les Personnages de théâtre meurent dans la rue.

Le Gral et les auteurices proposeront également des lectures théâtralisées : Noces de Lagarce, Tatrïz (broderie en arabe) de Valentine Sergo (Ed. Lansman), qui tisse les fils de trois histoires ; Lettres en or de Claudia Shiwa, recueil de larmes autour du génocide Tutsi, sera lu et complété d’autres textes sur le Rwanda par Dominique Celis et Natacha Muziramakenga.

Enfin, comme chaque année depuis 10 ans, la SACD organise la rencontre des Intrépides, six autrices qui échangent sur leurs écrits, et sur le rapport de leurs œuvres et leurs vies, et en font spectacle.

Jeunesse et grand prix !

Une commande a été lancée conjointement par Le Totem, scène conventionnée jeunesse d’Avignon, le CNES et les Tréteaux de France d’un monologue pour jeune public d’une quarantaine de minutes. Les textes en création de Simon Grangeat, Kouam Tawa et Lola Molina seront lus par les comédiens du Gral.

Enfin le Prix Grand Cru : depuis février un comité de lecteurs réuni par les bibliothèques du Gard planche sur 12 pièces et six romans… Ils ont attribué le Grand Cru roman à La Colère et l’envie d’Alice Renard, (Éditions Héloïse d’Ormesson) et le Grand Cru théâtre à Par la mer (Quitte à être noyées) d’Anaïs Allais Benbouali (Éditions Koinè). Deux Côtes du Rhône au goût charpenté, et très féminins, qui seront mis en bouches par le Gral.

Agnès Freschel

Les Journées de l’édition théâtrale
Du 5 au 8 décembre
La Chartreuse, Villeneuve-lès-Avignon

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

Au Mucem, un spectacle immobile

0
Francois Tuefferd, la Trapeziste Pinito del Oro au Ringling Bros and Barnum and Bailey Circus, Madison Square Garden. New_York, 1954. Mucem © Mucem/Francois Tuefferd

Zébuline. Entre Dom Juan et En piste !, vous passez du théâtre au commissariat d’exposition… Vous définissez-vous comme une autrice, une plasticienne, une metteuse en scène ?

Macha Makeïeff. Ce n’est pas exactement une exposition. Je la définis comme un spectacle immobile, je ne quitte jamais tout à fait le théâtre… J’y travaille depuis deux ans, j’y mets la même exigence et la même joie qu’au théâtre, et je construis, séquence par séquence, un récit. On commence dans le vestibule des bonimenteurs, où des œuvres dialoguent déjà, se répondent, puis on entre en piste, avec trois univers différents. L’histoire se construit autour de la vie du saltimbanque, de l’envie d’aller plus haut, des chutes aussi. De très grandes œuvres d’art dialoguent avec des objets banals, déclassés, un pauvre tabouret de clown. Ici comme au théâtre, on a la lumière de scène de Jean Bellorini, le son de Sébastien Trouvé. Et un effet d’équipe, avec le co-commissariat de Vincent Giovannoni, le conservateur responsable du pôle Arts du spectacle du Mucem.

Vous exposez des animaux naturalisés, des costumes sur des mannequins… pourquoi cette vie arrêtée pour parler du cirque ?
L’immobilité crée un décalage… J’expose 24 costumes de clowns sur des mannequins de femmes, avec des formes très fines. Ils flottent, et c’est de ce décalage étonnant qui m’intéresse. Et puis ce n’est jamais immobile, le spectateur se déplace, c’est lui qui fait mouvement, qui cherche des pistes, qui fait des liens. La lumière éclaire doucement au lointain une roulotte, on s’y chemine, on y découvre une scène… avec des histoires recyclées. Les couleurs changent et rythment le parcours, la musique suit, s’installe, s’éteint, reprend. C’est un voyage à travers des souvenirs ravivés par les objets. 

Pourquoi cette affection pour les « pauvres objets », et pour les mots désuet comme « pitre » ou « saltimbanque » ?
C’est tout le sens de la poésie de goûter des mots oubliés, c’est tout le sens de l’art de transcender l’âme des objets ! Les grandes toiles que j’ai réunies pour l’exposition le disent aussi, les Saltimbanques de Gustave Doré : « On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé » disait Genêt. Je le crois un peu, et cette représentation de l’être humain – un pauvre clown qui ne joue plus, qu’est-ce que c’est ? – est une représentation de l’être qui m’interroge. 

Dans En Piste ! vos animaux voisinent donc avec des objets issus de la collection du Mucem, et avec de très grandes toiles.
Oui, le cirque a inspiré des œuvres merveilleuses. Il y a un magnifique Picasso, des Fernand Léger, et de jeunes artistes aussi, mais ce qui m’importe au fond, au-delà du plaisir de montrer à Marseille ces chefs d’œuvres, c’est leur dialogue avec le tabouret du clown. Quant aux objets, ils parviennent de plusieurs grandes collections de cirque, de museum, et de ma collection personnelle.

Il y a aussi du cinéma ?
Bien sûr, partout ! Dans la roulotte, dans des recoins. On verra du Tati, du Keaton, Laurel et Hardy en piste, la trapéziste des Ailes du Désir de Wenders, le numéro de funambule de Chaplin, les clowns de Fellini, Toto au cirque de Pasolini, et cet extrait du Septième sceau de Bergman où il joue aux échecs contre la mort pour que les saltimbanques échappent à son regard… 

Des femmes ?
Évidemment. Une des scènes s’articule autour de femmes puissantes, et de Mae West qui tire à la carabine, des Tirs de Niki de Saint Phalle réalisés à la carabine, et de la figure d’Annie Oakley, tireuse d’élite américaine des années 1880. Et puis bien sûr Agnès Varda avec des photographies inédites qu’elle a faites du cirque chinois, et de l’Ubu Roi de Jean Vilar. En fait je suis très contente de cette exposition. On peut y faire un parcours sensible, s’y attarder pour découvrir des détails, des connaissances, ou n’y chercher que des sensations d’ensemble. J’espère qu’elle ouvre des portes inconscientes…

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL 

En Piste ! Clowns, pitres et saltimbanques
Jusqu'au 12 mai
Mucem, Marseille

[Photos diaporama :
Rene Techer, Portrait du magicien Yanco dans sa loge de l’Alcazar de Paris, 1970-1980. Tirage argentique noir et blanc. Mucem, Marseille © Mucem/Rene Techer, Droits Réservés
Agnes Varda Mère Courage de Bertolt Brecht au Theatre national populaire Montreuil juin 1952 © Succession Agnes Varda-Fonds Agnes Varda déposé à l’Institut pour la photographie
-Gustave Doré, Les Saltimbanques

En Piste ! : une ouverture bien vivante 

Ce mercredi 4 décembre, le Mucem ouvre grand les portes de l’exposition En Piste ! Clowns, pitres et saltimbanques en proposant, au-delà de l’exposition en entrée libre jusqu’à 21h, plusieurs rendez-vous artistiques gratuits à partir de 16 h.
À voir
Danse : de 16h45 à 20h15 dans la salle d’exposition, la Cie Kelemenis présente plusieurs représentations de Puck(s), chorégraphie jouant de l’insaisissable et de l’effacement. Quatre elfes, lutins ou enfants, signalant, par le son léger de grelots ornant chevilles ou poignets, leurs arrivées aux petit·e·s et grand·e·s visteur·euse·s, esquissent de brefs duos ou hypothèses de quatuors, transformant en décor de leurs rencontres fugaces les œuvres et objets de l’exposition.
Deux rencontres : à 18h et 19h30, dans le hall, avec les commissaires Macha Makeïeff et Vincent Giovannoni qui proposeront des éclairages sur l’exposition qu’ils ont conçue ensemble.
Deux concerts : de 18h15 à 18h45, un concert de L’Académie de mandolines et de guitares de Marseille proposé par la Compagnie Vincent Beer-Demander & Co. Et de 20 h à 20h30, un hommage à Joséphine Baker : Cabaret tribute to Joséphine Baker par Raphaël Imbert et le Conservatoire Pierre Barbizet. Avec Raphaël Imbert aux saxophones, Tiffany Muzellec au chant, Romain Morello au trombone, Daniel Hartwig à la guitare et Antoine Carletto à la contrebasse. MARC VOIRY


Retrouvez plus d’articles Arts visuels, expositions ici

« La danse en festin », Jean-Christophe Maillot le faiseur de pas

0

C’est un livre de toute beauté que nous offre Jean-Christophe Maillot ; une Danse en festin généreuse et savoureuse à laquelle il a convié plus de cinquante artistes, danseurs et chorégraphes bien sûr mais aussi plasticiens comme Ernest Pignon-Ernest, romanciers, chefs d’orchestre, compositeurs et comédiens. Préfacé par l’écrivain Jean-Marie Laclavetine, qui fait état du « petit elfe blond fait pour la danse qui bondissait d’un plan à l’autre dans Le Petit poucet», le livre déroule la vie du danseur chorégraphe, fils d’un décorateur de l’Opéra de Tours « monté sur scène avant même de savoir marcher ».

Un saut dans l’inconnu

L’histoire de Jean-Christophe suit celle de la danse classique sur près d’un demi-siècle. On y croise John Neumier, chorégraphe et directeur du ballet de Hambourg qui se souvient de ce jeune homme au « sourire magnétique et captivant », « qui avait soif de créer » et qu’il dirigea dans West Side story (1978) et Matthaüs Passion (1980). Et puis un jour, après un mauvais saut, c’est la blessure. Il a 23 ans. Tout s’arrête… ou plutôt tout commence. Avec un nouveau saut… dans l’inconnu. 

Jean-Christophe Maillot se dirige vers la chorégraphie. Et il devient, selon ses mots « faiseur de pas ». Les années 1980-1990 ne sont pas tendres pour ceux qui explorent un répertoire classique académique quand la création est au contemporain, à la déconstruction. Il avoue volontiers que « pour un néophyte, voir un danseur marcher les pieds en canard, le collant pincé entre les fesses, avec une coquille valorisant ses attributs est déroutant ». Mais il aime ce ballet classique, exigeant, fruit d’un travail acharné, ce « sacerdoce ». Il transforme le ballet du Grand théâtre de Tours qu’il dirige en Centre chorégraphique national dont il prend la direction. Puis en 1992, la principauté de Monaco lui propose de diriger les Ballets de Monte-Carlo. Ses créations se tournent vers un univers post-classique, refusant de choisir un camp entre anciens et modernes. De son enfance, Jean Christophe a gardé le goût des contes. Au pays des princesses, Il monte Cendrillon (1999), La Belle, (2001) Shéhérazade (2009), Casse-noisette (2013) et Copell-I-A, les grands classiques comme le Lac des Cygnes et Roméo et Juliette, Faust, ballet dans lequel Bernice Coppieters, étoile emblématique des Ballets de Montecarlo fera ses adieux à la scène en 2015. Il met aussi en danse des récits d’écrivains comme Choré de Jean Rouaud, invite à Monaco des dizaines de chorégraphes, Maurice Béjart, Sidi Larbi Cherkaoui, William Forsythe, Angelin Preljocaj et des musiciens prestigieux. Un livre festin, à partager.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La danse en festin, Jean-Christophe Maillot 
Gallimard – 45 €

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

Le combat politique est culturel

0

Bernard Arnault est entré à l’Académie. Celle des Sciences morales et politiques. Morales ?  Comment peut-on élire au sommet de la reconnaissance de la moralité française l’une des trois plus grandes fortunes du monde, amassée sur l’industrie du luxe, l’exploitation des pauvres, la délocalisation et les arrangements fiscaux à grande échelle ? Politiques ? Comment celui qui a refusé qu’un gouvernement de gauche, emmené par une socialiste énarque, entame les intérêts des ultra-riches qui détruisent le pays, la planète et les hommes, peut-il être élu à l’Académie des Sciences politiques du pays de la Révolution française et de l’invention des Droits de l’homme et du citoyen ? 

Le fait qu’il le désire avec tant d’énergie est symptomatique de l’emprise que le capital veut exercer sur la culture, sur le bien public national. Le multi milliardaire a financé la restauration de Notre-Dame de Paris, du plus grand symbole de la France chrétienne. Son inauguration coïncide avec la déchéance d’un gouvernement nommé pour défendre les intérêts des ultra-riches. La restauration du passé, l’appétit d’académie, se complètent. 

Le fait qu’il le désire est symptomatique des forces culturelles qui s’affrontent dans le pays : celles qui veulent une culture émancipatrice, universelle mais plurielle, réceptacle et sublimation de la mémoire et de l’histoire de tous·tes, s’affrontent aux forces réactionnaires au sens propre, qui refusent cette révolution culturelle que nous vivons. 

La culture réactionnaire

Ceux qui refusent de réviser leurs références, leur langue, leur dictionnaire, défendent une France immuable et éternelle, enracinée, centralisée, laïque et égalitaire dans ses droits parce qu’il le faut,  mais profondément inégalitaire dans ses choix. 

L’image d’une France multiculturelle où les femmes, les racisés, les minorités de genre, les artistes queer ont leur place a triomphé lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Or elle doit être combattue si les ultra-libéraux veulent conserver un pouvoir qui se fonde de plus en plus sur le contrôle des esprits et des goûts. Les oligarques français ont fait main basse sur la presse et les médias et détruisent activement le service public d’information.

C’est au tour de l’édition et de la culture publique d’être attaquées à présent. L’Académie d’abord qu’on investit, tout en s’assurant de la fin des crédits culturels décentralisés, la fin des subventions aux associations et à l’éducation populaire.  

La création surtout, est perçue comme dangereuse : les artistes empêchent aujourd’hui d’affirmer une France unique, dont le patrimoine est blanc, masculin, chrétien et hétérosexuel. On admet, parfois, qu’un artiste soit privé de l’une de ces qualités, et on admire Kamel Daoud, Amélie Nothomb, Albert Cohen ou Marcel Proust. Mais l’intersection de ces particularités, et la revendication d’une identité intersectionnelle, remet en cause trop profondément un ultra-libéralisme qui repose sur le trio patrimoine-patronat-patriarcat, et le déni que l’universalisme à la Française a été colonisateur, impérialiste, antisémite et profondément misogyne. 

La bonne nouvelle de cette « réaction » culturelle, c’est qu’elle signe la présence de forces révolutionnaires, émancipatrices, profondes, et susceptibles de déstabiliser un ultra-capitalisme à l’agonie. La mauvaise, c’est que ces forces réactionnaires puissantes, mondiales, qui attisent les divisions communautaristes, sont en voie de triompher.

Agnès Freschel

Retrouvez les éditos de Zébuline ici

Ambra Senatore danse le solo 

0
D’Altro Canto, Ambra Senatore © Bastien Capela

Après Pierre Rigal et avant Thomas Lebrun, au tour d’Ambra Senatore de proposer une pièce ce 30 novembre dans le cadre du « Parcours 1, 2, 3… soli ! » proposé par le théâtre marseillais cette année. C’est la chorégraphe elle-même qui accueille le public au micro. Frêle silhouette, jean et pull rouge, cheveux blonds tressés en indiquant que la salle est barricadée et qu’on ne peut pas sortir ! Un paradoxe alors que les portes du théâtre ont toujours été ouvertes pendant l’élaboration de ce projet. En effet, le travail s’est fait en interaction avec celles et ceux qui sont se sont saisis de cette opportunité. 

Des voix venues de loin

Même si elle est seule en scène, Ambra Senatore ne cesse de remplir l’espace, de se nourrir de la présence de spectateur·ices, dans un retour constant entre la scène et la salle. Si la musique est absente au début du spectacle, on entend son souffle, ses mots qui, parfois, déclenchent des rires. Sa grammaire n’est pas celle des entrechats, des ronds de jambes et des pas de bourrée mais empreinte de moments de la vie quotidienne : des arrêts sur image, des ralentis, des discours interrompus au milieu d’un mot qui racontent l’histoire d’une femme ou celle de toutes les femmes. On entend leurs voix venues de très loin et pourtant si proches. La lumière évoque les entrelacs des branches d’une forêt primaire tandis que l’interprète rampe au sol à l’écoute de sons ancestraux, parfois issus de sa propre gorge et mixés en direct par le compositeur Jonathan Seilman. Parviennent jusqu’à nous, des voix venues de très loin, celles des femmes en exil qui ne peuvent plus faire marche arrière, abandonnées à leur sort comme les femmes afghanes ou luttant courageusement comme les Iraniennes. Le récit, souvent chanté, évoque la résistance de celles qui n’ont plus que le travail manuel, la broderie, la cuisine, comme espace de liberté. Ambra Senatore, loin d’être dans sa bulle, nous offre une création polyphonique qui porte les mots de celles qui sont réduites au silence. 

ISABELLE RAINALDI

À venir
À suivre au Zef, le 5 et 6 décembre, le dernier des trois soli proposés cette année, celui de Thomas Lebrun, directeur du CCN de Tours, qui porte aussi une voix de femme, celle de Marguerite Duras. Les récits que l’autrice a partagé sur Radio France, enregistrés sur plusieurs décennies ont inspiré le chorégraphe. Intitulé L’Envahissement de l’Etre, Danser avec Duras, ce solo fait prendre chair aux mots car la danse est aussi écriture. I.R.

Retrouvez nos articles Scènes ici

« Istiqlal », les fantômes du passé de Tamara Al Saadi

0
Istiqlal © Christophe Raynaud De Lage

De grands pans de tissus translucides tombent des cintres sur le plateau, le sol est couvert alternativement de terre brute et de parquet, symbolisant déjà un univers disparate. Des personnages surgissent et foulent le sol. Femmes et hommes. Des écritures en arabe se forment sur les tissus, une voix les dit en même temps… Julien (Arthur Oudot), correspondant de guerre en Irak, rencontre Leïla (magnifique Mayya Sanbar) d’origine irakienne. Il lui parle alors de ce pays qu’elle ne connaît pas, dont elle ignore la langue, car sa mère s’est toujours tue sur son passé. C’est tout le propos de Tamara Al Saadi qui s’est elle aussi interrogée sur ses racines, a questionné les femmes de sa famille, s’est confrontée au choc des vécus de ces femmes obligatoirement soumises à leurs époux et violées par les occupants. Leïla ressent confusément leurs souffrances dans son corps et s’invente une fille qu’elle n’aura jamais.

Passé colonial et présent

Les fantômes de cinq générations précédentes assistent au cheminement de Leïla et le commentent comme un chœur antique, apportant une dimension onirique accompagnée de danses superbement chorégraphiées par Sonia Al Khadir, qui soulignent divers épisodes de ces vies douloureuses : le viol par un soldat anglais de la mère de Leïla, la fille battue car elle veut apprendre à lire, les nattes de la grand-mère coupées le jour de son mariage. Tamara Al Saadi met en évidence les problèmes des couples mixtes confrontés aux traditions et à la modernité, mais aussi aux propos et aux comportements des autres. Leïla parvient à obtenir quelques souvenirs de sa mère, superbe Lula Hugot qui exécute pour elle une danse orientale en chantant. Puis elle apprend l’arabe pour faire des traductions tandis que Julien analyse le rôle des photos qu’il rapporte. À qui ouvrent-elles les yeux ?

CHRIS BOURGUE

Spectacle donné du 26 au 29 novembre au Théâtre Joliette
À venir 
Le Théâtre Joliette poursuit son compagnonnage avec l’excellente Tamara Al Saadi cette semaine. La metteuse en scène y présente Mer ces 4 et 5 décembre, une pièce qui propose de revisiter le rapport mère-fille avec humour, danse et tragédie. C’est Tamara Al Saadi, donc c’est à voir. 

Retrouvez nos articles Scènes ici

Antonin Appaix : douceur de cactus

0
© Marina Germain

Zébuline. La pochette nous informe qu’« Antonin Appaix est Cactus Boy ». Qui est ce personnage ? 

Antonin Appaix. J’avais envie d’éviter la confusion entre la personne et l’artiste, chose que j’entretenais dans mes premiers disques en voulant me mettre à nu. Je voulais aller plus vite, faire une mixtape et mélanger des choses, des collaborations, en sortant de l’album concept. Cactus Boy, c’est un truc léger, qui fait référence au latin, au méditerrannéen. J’avais commencé à écrire des morceaux pour un film d’un réalisateur mexicain où il y avait des histoires de perruques et de cactus ; ça s’est un peu fait comme ça. Je me suis aussi souvenu qu’enfant j’étais tombé dans un massif de figuiers de barbarie. C’est un peu fourre-tout, mais c’est le concept. 

Est-ce que ce personnage vous permet d’écrire des choses différentes, d’évoquer d’autres thèmes ? 

Jusqu’à présent, j’avais toujours au fond de la tête que je devais respecter qui j’étais, je pensais à la façon dont mon entourage recevrait mes textes. Ce n’est pas inintéressant mais ça m’a fait du bien de commencer à émettre un point de vue depuis ailleurs et de me permettre quelques incursions vers le rap, que j’avais beaucoup de mal à m’autoriser avant, alors que je passe ma vie à en écouter. 

Quel est votre processus de création des morceaux ? 

Je pars souvent d’une suite d’accords, je fais ensuite la batterie. Je compose quasiment tout le temps au moment où j’écris la chanson pour la faire exister le plus vite possible, même si je n’ai que des petits bouts : j’adore ces moments de magie et d’excitation. Je fais les arrangements ensuite. 

Sur l’album, vous avez collaboré avec Waralu, artiste argentine installée à Marseille, sur le titre Bout de Verre, aux influences reggaeton. Comment est né ce morceau ? 

J’aime beaucoup faire des exercices de style. Je suis autodidacte et je viens du punk, la musique électronique vient donc pas à pas. Sur ce morceau, j’avais fait un exercice reggaeton en cherchant sur YouTube comment on place la caisse claire etc. Je me suis vraiment amusé et j’avais un morceau quasiment fini. J’avais adoré aussi un docu Arte sur les chanteuses r’n’b qu’on invitait sur des morceaux de manière revendicative, dans les années 1990. Donc je cherchais quelqu’un pour entrer de manière old school sur le titre. Jeune Lennon, avec qui je collabore sur le disque, m’a présenté Waralu ; on a essayé plein de trucs et on a bossé tous les trois dessus. 

On entend que vous aimez la poésie. Quel rapport avez-vous avec les mots, avec l’exercice de parolier ? 

Je ne me considère pas comme un poète, mais j’ai toujours un cahier ouvert dans lequel je note ce qui me passe par la tête. J’aime mélanger des choses triviales, écrites maladroitement, avec des choses plus littéraires ou des mots plus recherchés. J’ai l’impression d’avoir un pied dans un truc intello et l’autre pas du tout. Souvent, je lis en même temps que j’écris ; du Cendrars ou du Giono, par exemple… ou bien j’écoute du rap. Je pars généralement d’un mot, parfois, je vole une phrase entière… assez courte pour que ce soit accepté par ma déontologie intérieure [rires]. 

Qu’a-t-on envie de faire une fois le disque sorti ? 

Ça fait quelques mois que je prépare les clips et la promo, et maintenant il faut que j’assure les release party et les concerts. Mais paradoxalement, j’ai déjà hâte d’écrire un disque !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Cactus Boy, Antonin Appaix
Sorti le 29 novembre 

Retrouvez nos articles Musiques ici