samedi 11 juillet 2026
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I am Mehdi : un modèle s’expose

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Vue de l'exposition I am Mehdi © JC Lett

Aller aux 7 clous, c’est forcément rencontrer le propriétaire des lieux : les expositions se déroulent dans le loft de Patrick Raynaud, rue de Crimée, au bas du boulevard National, et il faut prendre rendez-vous avec lui pour les visiter. Cet ex-artiste et ex-directeur de plusieurs écoles d’art continue ainsi à partager son goût pour l’art, la transmission et les rencontres, en organisant (et finançant) des expositions qu’il invente, quand ça lui chante. Et en l’occurrence, I am Mehdi : Mehdi est un jeune voisin de Patrick Raynaud, fréquentant ses vernissages. 

S’intéressant depuis longtemps à l’art et à la mode, et sollicitant même de son propre chef certains photographes et artistes qu’il admire pour poser pour eux (Pierre et Gilles, par exemple). Sa façon à lui « d’être artiste », discrètement, car sa famille, dont il dépend pour tout, a un rapport plus qu’hostile à cette passion. C’est ainsi que Patrick Raynaud a eu l’idée d’imaginer cette nouvelle exposition chez lui : non pas d’un artiste, mais d’un modèle. Et de demander, en plus des images de Mehdi qui existaient déjà, à des artistes ami·e·s d’en faire d’autres.

Vue de l’exposition I am Mehdi © JC Lett

Faux désordre
Les photographies, reproduction de peinture et dessins de tous formats sont affichés directement sur les murs, distribués dans un faux désordre. Proposant des jeux de regards, des rapprochements d’attitudes, de poses, d’échos formels entre archives personnelles et œuvres. Crâne rasé sauf le dessus, oreilles décollées, grand front, grand yeux, nez aquilin, bouche pulpeuse entourée le plus souvent d’un bouc barbe, petit gabarit, svelte et musclé, Mehdi y figure en gros plan, en pied, de profil, de face, en plongée ou contre-plongée, portraits ou buste. Il ne sourit jamais, est quasiment toujours seul et, lorsque son regard n’est pas tourné vers l’intérieur, semble habité par un doute, une question, une tristesse. 

Tout en mettant en valeur son visage et sa musculature, quelques artistes s’amusent à le mettre en scène dans des clichés marseillais ou orientalistes (Pierre et Gilles, Alix Temmelin), confrontent sa masculinité et sa féminité (Robert Escalera, Sofiane Vincent), le sculptent dans des ombres et lumières méditerranéennes (Marc Antoine Serra, Mathias Cassado Castro), ou le saisissent dans des noirs et blancs brutaux ou délicats (Julian Johannes Olbrich, Mr Collodion, Arnaud du Boistesselin). On le quitte, allongé sur le parquet des 7 clous, photographié par André Mérian, le long du mur, habillé de noir, main sous la tête, désœuvré, regard tourné vers le plafond.

MARC VOIRY

I am Mehdi
Jusqu’au 15 avril
Les 7 clous,Marseille
06 80 57 29 84
septclousamarseille.com

Raphaëlle Delaunay : « La double peine »

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Raphaëlle Delaunay © Marc Domage

Zébuline. Vous présentez Hop ! au Théâtre de l’Olivier, à Istres, un spectacle coécrit avec l’acteur Jacques Gamblin. De quoi est-il question ?
Raphaëlle Delaunay. C’est une rencontre entre deux êtres qui vont connaître les joies et les affres de se confronter. Avec tout ce que la rencontre de l’autre génère comme bouleversements. C’est à la fois très simple, très banal, métaphysique parfois. On est sur un mode plutôt léger voire absurde donc avec la petite mécanique qui fonctionne dans les duos comiques. On est toujours en désaccord mais on sent un profond respect mutuel. Il y a de l’admiration pour le domaine de chacun.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer ce duo entre acteur et une danseuse ?
C’est lié à nos deux personnalités. Jacques est très danseur pour un comédien et je suis très comédienne pour une danseuse. Il y avait une évidence à croiser nos désirs respectifs pour voir comment cela pouvait s’hybrider. 

Est-ce une pièce dansée ou une chorégraphie jouée ?
Le terme n’existe pas encore pour définir ce que c’est. Je ne sais pas quel est le pourcentage de théâtre ou de danse pour dire si cela penche d’un côté plutôt que de l’autre. Dans Télérama, ils ont appelé ça « une fantaisie théâtrale ». C’est un objet singulier. La forme finalement importe peu. Les spectateurs se font vite cueillir par une lame de fond qui est l’authenticité de cette rencontre et tout ce que cela met en jeu.

Cela parle aussi de l’exploration du corps, de l’espace, du temps et des possibilités infinies qu’offre le duo pour cela…
Dès que l’on met deux corps dans un endroit, l’espace est en jeu. L’espace devient un personnage, il est agissant sur nos comportements et nos corps. Il est comme un médiateur : quand on n’arrive plus à se parler de façon directe, c’est lui qui nous réunit. Et qui crée des divergences aussi. On se retrouve sur le désir de faire œuvre commune, de dialoguer. Que ce soit avec la voix ou le corps… C’est juste le medium.

Vous vous produisez le 8 mars. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?
Je suis concernée à double titre par les inégalités car je ne suis pas seulement une femme, je suis une femme de couleur. Pour reprendre des termes à la mode, je suis dans l’intersectionnalité donc dans la double peine. J’essaie simplement d’avoir un peu de légèreté. Et dans Hop !, ces questions sont à l’œuvre.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Hop ! s'est joué le 8 mars au Théâtre de l’Olivier, Istres
scenesetcines.fr

Flavia Coelho : « Une scène 100% féminine et revendicatrice » 

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Flavia Coelho © Youri Lenquette

Zébuline. Lors de la sortie de votre dernier album DNA, en 2019, vous affirmiez que vous ne vous étiez jamais sentie aussi bien dans la vie. Pour quelles raisons ?
Flavia Coelho. J’allais avoir 40 ans et je sentais que plein de belles choses m’arrivaient. On connaît la suite… Mais pour parler de manière générale, je suis quelqu’un d’optimiste malgré tout le pessimisme qui existe autour de nous. Le monde va mal, il faut le reconnaître. J’essaie de coller des fragments de bonheur par-ci, par-là pour résister. J’ai aussi la chance de vivre de ma musique et c’est un cadeau dont j’ai conscience tous les jours.

N’est-ce pas aussi la maturité à la fois artistique et personnelle qui permet cette façon de s’épanouir dans un monde qui n’est pas très joyeux ?
Cela aide un peu et en même temps, j’ai l’impression que plus on vieillit, plus on perd le côté ludique de l’enfance. Alors j’essaie de l’entretenir. J’ai 42 ans et je suis heureuse d’être en bonne santé, de pouvoir jouer des instruments, d’utiliser mon regard, ma parole… et de donner un peu de bonheur à ceux qui écoutent ma musique.

Vous avez enregistré quatre albums en moins de dix ans que vous avez défendus et continuez de défendre sur scène sans quasiment d’interruption. D’où vient cette énergie ?
Cela vient de plein de petites choses de la vie et surtout de pouvoir vivre et m’épanouir de mon art. J’ai commencé la musique à l’âge de 14 ans, dans un pays très patriarcal. À l’époque, c’était plus compliqué qu’aujourd’hui de devenir chanteuse. J’ai grandi au sein d’une famille modeste et assez religieuse. Au Brésil, les castes sont assez claires. Quand on est pauvre, on est pauvre. On n’a pas vraiment le droit de dépasser ce seuil. J’ai réussi à m’extirper de tout ça et construire mon chemin comme je le voulais. Ça m’a donné de la force. C’est important de regarder d’où l’on vient, de se rendre compte de son parcours.

Même en France, il vous a fallu de la patience et de la détermination pour mettre votre carrière sur les rails sur lesquels elle est aujourd’hui.
C’est le parcours que nous connaissons tous un peu quand on choisit de vivre de sa passion. C’est un métier dont on n’est jamais sûr et qui dépend exclusivement de soi-même. Il faut déjà trouver ses bases pour créer quelque chose et par la suite trouver des collaborateurs, toute la machine qui fait que le projet puisse avancer, convaincre un maximum de personnes que ce qu’on est en train de faire est bien… J’ai vu les difficultés que cela représentait de chanter dans une autre langue. Mais je suis quelqu’un de passionné qui ne lâche pas le morceau.

Que retenez-vous de la dernière élection présidentielle au Brésil ?
C’est un soulagement que Lula soit de retour. Je l’aime de tout mon cœur et souhaite le meilleur à ses équipes. Une énorme blessure a été ouverte et le pays est partagé en deux. Il reste beaucoup de boulot à faire et il faudra quelques années pour guérir les stigmates du gouvernement précédent.

Le clivage existait auparavant. Il a été juste accentué, appuyé avec l’arrivée de Bolsonaro. C’est ce que font les extrêmes droites partout : donner de la voix à des personnes qui n’ont pas le courage de dire leurs conneries.

Vous vous produisez à Marseille, au Makeda, pour une soirée spéciale 8 mars. Cette journée internationale pour les droits des femmes est-elle importante pour vous ?
J’étais déjà touchée par ces questions-là dans mon pays. Même si c’est un peu plus simple pour moi aujourd’hui, je vois bien le nombre de femmes en tête d’affiche dans les festivals. On n’est pas encore tout à fait dans la parité ! Il faut continuer à se battre en organisant des événements comme celui du 8 mars au Makeda. Aude et Francine [les cofondatrices du lieu, ndlr] essaient de mettre au maximum en avant les projets artistiques féminins. Pour moi, c’est très important d’avoir ce rendez-vous annuel à Marseille et de partager une scène 100 % féminine et revendicatrice.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Flavia Coelho était en concert le 8 mars avec Karimouche et Soul Sliders au Makeda, Marseille
lemakeda.com

Maguy Marin : « Les gens ont décidé de ne plus subir »

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Maguy Marin © Tim Douet

Zébuline. Pourquoi avoir choisi de donner une nouvelle vie à Umwelt, presque vingt ans après sa création ?
Maguy Marin. Parce qu’il y a eu de la demande. Des programmateurs avaient envie de revoir et rediffuser cette pièce. Peut-être parce qu’elle a marqué quelque chose à un moment donné. Mais à sa création en 2004, elle a été reçue avec beaucoup de difficultés de la part du public. Et les programmateurs travaillant en fonction des goûts du public, au début, elle n’a pratiquement pas tourné. Malgré quelques très très bonnes critiques. J’ai été soutenue par une poignée de personnes qui ont eu du courage et m’ont permis de la jouer.

Comment expliquez-vous le mauvais accueil du public à l’époque ?
Beaucoup de gens ont été déstabilisés parce que c’est une pièce dans laquelle il n’y a pas d’événements, pas de déroulé, pas de chronologie. Il n’y a pas d’histoire en fait. C’est une seule et lente chose qui se répète indéfiniment, avec des petites variations. C’est comme quand on regarde la mer : c’est toujours la mer. Mais elle est fascinante parce que tout change tout le temps : la couleur, les vagues, les effets du vent… Unwelt est une pièce sur la violence du monde mais il faut être patient pour la voir.

Est-ce toujours le mot chorégraphe qui définit le mieux votre travail actuellement ?
Ça dépend ce qu’on entend par chorégraphe. Si c’est quelqu’un qui met des corps dans l’espace et dans le temps, oui, je suis chorégraphe, bien sûr.

Allez-vous voir des spectacles de danse ?
De temps en temps, mais on ne peut pas dire que je sois une fervente des spectacles de danse. Pour moi, la question n’est pas de savoir si c’est de la danse ou pas, c’est la qualité qui m’intéresse. Il faut que ce soit un travail singulier, qui ne se répète pas de pièce en pièce, qui ne copie pas les uns et les autres, qui est en dehors de l’air du temps.

Trouvez-vous votre bonheur dans la génération actuelle ?
Oui. Ce ne sont peut-être pas des chorégraphes comme les gens l’entendent mais des artistes qui viennent du théâtre, des arts plastiques, de la musique ou du cirque. J’ai toujours aimé le brassage des arts de la scène. Dernièrement, j’ai vu par exemple le travail de Flora Détraz au Théâtre de la Croix-Rousse, [la pièce Glottis, ndlr].


Votre dernière pièce, Y aller voir de plus près (2021), puise dans La Guerre du Péloponnèse de Thucydide. En 2009, déjà, vous vous empariez de textes épiques avec Description d’un combat. La guerre est-elle quelque chose qui vous hante ?
Ça peut être une préoccupation pour un artiste. On a intérêt à se pencher un peu dessus parce que le jour où elle va nous tomber sur la figure…

Vous considérez-vous comme pacifiste ?
Ça dépend qui j’ai en face. A priori, je n’ai pas envie de taper sur quelqu’un. Mais si les injustices sont trop criantes, si on a des gens comme Le Pen, Zemmour… là, je ne suis plus du tout pacifiste.

Vous êtes une artiste qui n’a jamais mis ses valeurs progressistes en sourdine. La France de 2023 est-elle pour vous un modèle de démocratie et de justice sociale ?
Pas du tout. Et au contraire. On vit une régression sanglante. Ce que l’on vit est terrible. Tout est remis en question, toutes les luttes sociales gagnées à l’après-guerre, la liberté des femmes, l’IVG… Mais une parole est en train de se libérer sur ce que les femmes n’ont plus envie d’accepter. Et j’espère bien que cela va continuer à s’étendre à toutes les personnes qui ont encaissé pas mal de choses et qui aujourd’hui décident de ne plus se laisser faire. Cela va prendre du temps pour sortir des moules mais au moins les gens ont décidé de ne plus subir. On le voit bien pour les retraites.

À ce propos, que représente pour vous le 8 mars ?
J’y mets toutes les rages sociales accumulées depuis des dizaines d’années. Tout ce qui tend à libérer les personnes, femmes ou hommes, de carcans, d’humiliations et de soumissions qu’on leur impose, me réjouit beaucoup. Il faut qu’on relève la tête et c’est ce qui est en train de se passer.

Quels sont vos projets ?
Au mois d’avril, je vais travailler avec des amateurs à La Comédie Saint-Étienne puis à l’automne, je vais préparer une création avec ma compagnie.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Umwelt, de Maguy Marin s'est joué les 8 et 9 mars au Zef, Marseille
lezef.org

Souad Massi : « Le combat continue » 

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Souad Massi © Yann Orhan

Zébuline. Votre deuxième concert en France a eu lieu dans notre région, en 1999, aux Suds, à Arles, dont vous êtes d’ailleurs devenue une fidèle. Que vous évoque cette époque à laquelle vous veniez de quitter l’Algérie pour vous installer définitivement en France ?
Souad Massi. Ma première sortie d’Algérie était pour un concert au Cabaret Sauvage, à Paris. La deuxième date était en effet à Arles. C’était pour moi une très belle découverte ; je suis tombée amoureuse de la ville. Cette époque m’a marquée. J’en garde de très bons souvenirs.

Presque vingt-cinq ans et dix albums plus tard, vous jouez au Silo, à Marseille. Que diriez-vous qui a fondamentalement changé dans votre approche de la musique, de la composition ?
J’ai évolué, appris des choses, fait des rencontres, artistiques et humaines. J’ai appris à aller à l’essentiel dans la musique, à ne pas surcharger d’arrangements, à aller vers la mélodie et mettre plus en avant le texte. J’ai toujours aimé le folk. Mais je m’ouvre plus à d’autres musiques aujourd’hui. Parce que j’ai beaucoup voyagé, embrassé d’autres cultures. C’est magnifique de pouvoir traduire tout ça dans une chanson.

Quand vous étiez encore en Algérie, vous vous êtes aussi tournée vers le flamenco et le rock !
Plus jeune, j’écoutais beaucoup Paco de Lucía et Camarón. On donnait des concerts de rumba et de flamenco. Le rock me faisait un bien fou. J’ai même fait partie d’un groupe de hard rock.

Souad Massi © Yann Orhan

Sequana, votre dernier album, est marqué par les contributions de Justin Adams, Piers Faccini ou la flûtiste Naïssam Jalal. Trois artistes qui se nourrissent de croisements d’esthétiques, entre folk, musiques du monde, classique ou rock. Vous reconnaissez-vous dans cette famille de musicien·nes ?
Je choisis les collaborations avec des artistes qui me ressemblent. Quand j’ai contacté Justin Adams, je connaissais très bien son parcours, sa richesse musicale et sa curiosité. Il m’a écoutée, structurée et a su traduire mes envies. Avec Piers Faccini, on a presque le même univers. Il est dans la recherche. J’adore sa voix. C’est pour ça que je l’ai invité sur Mirage, une chanson qui me tient à cœur. J’ai rencontré Naïssam Jalal lors d’un festival. Je suis tombée sous le charme de cette grande artiste qui a un son particulier. Je ne connais pas beaucoup d’artistes femmes comme elle dans le jazz.

Pourquoi l’avoir appelé Sequana ?
On sait peu de choses sur cette déesse gauloise [liée à la Seine, ndlr]. Je ne connaissais pas Sequana et je suis tombée sur une statuette. J’ai découvert qu’elle avait un pouvoir de guérison et que les gens se rendaient à son sanctuaire près de Dijon pour faire des vœux. J’ai été étonné d’apprendre que même des chirurgiens y allaient pour lui demander son soutien. C’est aussi un endroit où les visiteurs allaient chercher un apaisement. Cela m’a inspirée.

Qu’avez-vous voulu exprimer à travers ce disque?
Avec le Covid, j’ai eu le temps de réfléchir et de me poser plein de questions. J’en ai profité pour écrire. L’album parle de la complexité des relations humaines, de la solitude, de l’adolescence et de la jeunesse qui peuvent parfois être vécues comme des périodes très difficiles. Ils ont à subir ce que les adultes choisissent pour eux. Ils peuvent se sentir incompris et vivre à leur niveau des injustices. Je rends aussi un hommage à Victor Jara, artiste chilien résistant qui est un héros pour moi. Dans la chanson Dessine-moi un pays, je parle de toutes ces personnes contraintes de quitter leur pays d’origine pour fuir la guerre et la misère. La chanson Sequana est dédiée à mes filles de 17 et 12 ans ; j’ai essayé d’y mettre un concentré de bonnes énergies.

Comment avez-vous vécu la vôtre d’adolescence ?
J’ai l’impression d’être passée de l’enfance à l’âge adulte. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu une adolescence compliquée. J’étais introvertie et suis toujours très pudique. Il n’y avait pas non plus beaucoup de communication dans ma famille malheureusement. Je me réfugiais dans la lecture et j’ai créé mon monde imaginaire.

Que représente pour vous la journée du 8 mars ?
Une date importante pour que le combat continue. Je soutiens plusieurs associations qui se battent pour l’égalité. Il faut sensibiliser les femmes et les hommes sur la question du respect. Il faut aussi une loi qui nous protège.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Sequana de Souad Massi

Zébuline soutient le mouvement contre la réforme des retraites

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Le report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans imposerait à la France un bond en arrière de plus de quarante ans. Un projet de loi dont l’esprit contre-révolutionnaire rivalise avec les textes les plus rétrogrades votés au cours des dernières décennies sous des gouvernements de droite libérale. Il n’y a d’ailleurs qu’à observer qui le soutient pour se convaincre des intérêts qu’il entend servir. N’en déplaise au ministre du Travail Olivier Dussopt, que ses origines politiques transforment en transfuge de classe. Depuis plusieurs semaines, à travers une mobilisation à l’ampleur inédite depuis le mouvement contre le plan Juppé en 1995, l’écrasante majorité des Françaises et des Français exprime son refus de se voir voler deux années de vie non travaillées. Et la solidité de l’unité syndicale de constituer elle aussi un événement historique dans le feuilleton des luttes sociales qui ont marqué le pays. Malgré ces éléments à même de mettre en doute, à défaut de la justesse, la légitimité d’une réforme, le pouvoir macroniste, inspiré par ses alliés naturels « Républicains », refuse toute concession. Mentant éhontément sur sa disposition à discuter avec les représentants des salarié·es qu’il refuse avec obstination de recevoir ne serait-ce que pour décrisper un conflit en mesure de se durcir. 

Revitalisation démocratique
Dans la continuité du vote bloqué au Sénat précédé par une parodie de débat à l’Assemblée nationale, la minorité gouvernementale s’enfonce dans la pratique autoritaire d’un parlementarisme dévoyé. Quelle que soit l’issue de cette séquence législative, le fonctionnement de nos institutions en sortira asséché. Au regard des contestations populaires qui butent sur le mur du mépris politique depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, notre constitution ne peut plus être dispensée d’une refonte de ses logiques de représentation. Qu’on la nomme VIe République ou non, un processus constituant qui garantisse l’intervention citoyenne la plus large à tous les échelons décisionnaires semble la condition sine qua non d’une revitalisation démocratique. L’espérer de la part de ce gouvernement s’avérant illusoire, la mobilisation sous toutes ses formes demeure l’option la plus légitime pour stopper ses rêves de régression.

LUDOVIC TOMAS

« Le couloir rouge », les êtres et le monde

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Accueilli par les Nouvelles Hybrides, Brice Matthieussent présentait à la bibliothèque de Jouques son dernier ouvrage Le couloir rouge
Rencontre avec Brice Mathieussent © Nouvelles Hybrides

Le « bruit des mots » ne cesse de palpiter grâce à l’association des Nouvelles Hybrides qui multiplient rencontres et ateliers littéraires tout au long de l’année. La bibliothèque de Jouques, partenaire de longue date de l’association, accueillait, avec la complicité d’Élodie Karaki, l’écrivain, professeur d’esthétique, traducteur, Brice Matthieussent autour de son dernier roman, paru chez Christian Bourgeois en mai 2022, Le couloir rouge

Bruits de couloir

La relation au langage et à la langue se trouve au cœur de ce texte construit sous forme d’une relation faite par Marco à ses amis lors de leur repas mensuel dans un petit restaurant vietnamien à Paris, personnage qui a vécu au Vietnam dans les années 1970 et n’en est pas revenu indemne. « Après quarante ans est enfin mise en mots l’expérience vécue, comme une anamnèse, explique l’auteur, le livre pose la question de jusqu’où la littérature peut aller pour rendre compte des choses. » Le schéma narratif s’élabore à l’instar de ceux expérimentés par Joseph Conrad, dont l’esprit plane sur le texte, depuis l’épigraphe, un extrait de Lord Jim, et la dédicace adressée à « Malraux et Marlow », clin d’œil lié autant par l’homophonie des noms que par la présence de Malraux dans le récit, en tant qu’invisible démiurge (c’est grâce à son intermédiaire que Marco, jeune anarchiste, aura la possibilité de partir au Vietnam), et la référence à Marlow, grand narrateur chez Conrad. 

Le texte se construit sur des enchâssements de narrations à diverses époques. Livre de paroles, Le couloir rouge est aussi un livre d’écoute : Marco s’adresse à ses amis silencieux attablés autour de lui et ce jusqu’à l’aube. Les sidérations, découvertes de la guerre, de l’esclavage, de la mort violente (le couloir rouge de sang de l’hôpital menant à la chambre d’un blessé mourant imprime sa marque sur l’imaginaire et l’appréhension du réel du jeune Marco), d’un amour passager et indélébile, constituent autant de premières fois, traumatiques ou éblouissantes. Dépouillé de la plupart des caractéristiques de l’oralité, le langage employé par Marco est très littéraire, offre des descriptions et des analyses fines, emploie les structures narratives classiques en un rythme très fluide. Le roman d’initiation est aussi celui d’un auteur qui rend hommage à ses grands prédécesseurs. La plongée dans les ténèbres d’un être se double de celle dans les obscurs méandres de notre temps.

MARYVONNE COLOMBANI

Le couloir rouge, de Brice Matthieussent

Éditions Christian Bourgeois

Organisé par l’association Nouvelles Hybrides, l’entretien avec Brice Matthieussent a eu lieu le 9 février à la bibliothèque de Jouques 

80 jours pour un tour du monde, 88 minutes pour celui de la musique moderne !

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Histoire de la musique moderne en 88 minutes au Conservatoire Darius Milhaud par l'Ensemble Télémaque
Histoire de la musique moderne en 88 minutes Ensemble Telemaque©Pierre Gondard

Minuter la durée d’un spectacle, la contrainte renouvelle avec humour la première règle des trois unités de la tragédie classique et emprunte le tour du défi chronologique à John Cage et son célébrissime 4’33’’ (souvent décrit comme « quatre minutes trente-trois secondes de silence »). Fort du succès de son premier opus, l’Ensemble Télémaque propose avec Une histoire de la musique moderne en 88 minutes, un nouvel épisode des aventures du professeur Paulus Olivierus. Ce génial et étrange personnage (qui tient un peu de l’Alcibiabe Didascaux des bandes dessinées retraçant l’histoire des civilisations en propulsant ce professeur de latin grec dans les époques évoquées) a la capacité de se retrouver dans le corps et l’esprit des grands musiciens. Après avoir été Bach ou Mozart, le voici arpentant une nouvelle période. 

Bien fatigué, installé sur un fauteuil roulant, se souvenant à peine de son nom, Paulus Olivierus (époustouflant Olivier Pauls) est l’ombre de lui-même. Son infirmière, Birgit Von Eyrep (fantastique Brigitte Peyré), l’entoure de sa sollicitude et s’efforce de convaincre son malade qu’il n’est personne d’autre que lui-même et que la musique lui est nocive. Mais voilà, les premières mesures de Grieg, Dans l’antre du roi de la montagne (Peer Gynt), l’âme de musicien qui sommeille dans notre personnage fantasque n’y tient plus ! Exit Paulus Olivierus, voici Edward Grieg qui se lève, raconte des épisodes de sa vie, expose son amour pour son pays la Norvège, son amitié pour Ibsen qui écrit le livret de Peer Gynt, écoute la Chanson de Solveig que Birgit Von Eyrep, métamorphosée, entonne de sa voix pure. Se succèdent, au fil d’aventures soigneusement tissées par le livret intelligemment didactique et espiègle de Raoul Lay, Jean Sibelius et sa Valse triste, Manuel de Falla et son Amour sorcier, Leoš Janáček et son 1er Quatuor à cordes ou le délicat lieder, Tužba, pour voix et piano. 

Un voyage en transat 

Après un petit entracte au cours duquel la metteure en scène Agnès Audiffren a distribué aux enfants de la salle des dessins stylisés représentant chat, oiseau, canard, alors que le chef d’orchestre donne à deviner les thèmes de Pierre et le loup joués par la flûte (Charlotte Campana), le hautbois (Blandine Bacqué), la clarinette (Linda Amrani), les dessins se lèvent pour chaque animal, aucune erreur, les enfants connaissent le conte musical sur le bout des doigts… Mais Sergueï Prokofiev déboule, en colère : quoi ! Alors qu’il a écrit des centaines d’œuvres diverses, la seule retenue est cette fantaisie enfantine ! Pourtant la Danse des chevaliers (extrait de Roméo et Juliette) nous plonge dans la tragédie shakespearienne avec puissance, les mouvements en sont disséqués afin que la rivalité fatale des deux familles de Vérone soit tangible tandis que le couple Olivierus Paulus alias Prokofiev et sa compagne esquissent une danse qui est aussi un duel. 

Contemporain du compositeur russe, Kurt Weill doit fuir son Allemagne natale puis la France pour rejoindre les États-Unis en 1935. Des extraits de son journal narrent sa traversée de l’Atlantique sur le fauteuil roulant agrémenté d’une voile qui symbolise le passage. L’Amérique sera le prétexte pour retrouver George Gershwin puis Leonard Bernstein avant une plongée en Amérique du Sud avec le subtil Astor Piazzolla que la grande Nadia Boulanger auprès de qui il était allé étudier encouragea à suivre sa propre voie. Brigitte Peyré passe avec une aisance éblouissante de la Complainte de Mackie (L’Opéra de quat’sous) à Summertime (Porgy and Bess), ou au célébrissime America de West Side Story en un duo d’une folle énergie avec Olivier Pauls qui sera bissé. 

L’ensemble des neuf musiciens sur scène (ajoutons les noms de ceux qui n’ont pas été cités, Christian Bini, percussions, Yann Le Roux-Sèdes et Jean-Christophe Selmi, violons, Pascale Guérin, alto, Jean-Florent Gabriel, violoncelle) sonne comme un orchestre grâce aux superbes arrangements de Raoul Lay, le piano d’Hubert Reynouard, prompt aux facéties, offre un medley virtuose des pièces du spectacle. 

Pour enfants cette histoire de la musique moderne ? Assurément, mais pour les grands aussi et sans modération ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Une histoire de la musique moderne en 88 minutes a été donné le 4 mars au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.

À venir

2 avril (17 heures)

Théâtre Jean Le Bleu, Manosque

Les Ballets Jazz de Montréal ont comblé Aix-en-Provence

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Dance me par les Ballets Jazz de Montréal au GTP
BJM-Danceme ©Thierry du Bois - Cosmos Image

La salle fut comble au Grand Théâtre de Provence trois soirées d’affilée grâce aux Ballets Jazz de Montréal qui convoquaient l’aura du poète, compositeur et interprète Leonard Cohen dans leur spectacle Dance me. Le titre emprunté à la chanson Dance me to the end of love (fais-moi danser jusqu’à la fin de l’amour) laissait supposer une atmosphère subtile où le poète évoquant sa muse l’enjoint à la danse, écriture physique des émotions et du verbe. « Fais-moi danser jusqu’à ta beauté sur un violon enflammé / fais-moi danser sur mes peurs jusqu’à la sérénité / Dresse-moi comme un rameau d’olivier et sois ma colombe… »

À la finesse et la retenue imaginées par les amoureux de la voix grave et envoûtante, la plupart du temps murmurée, du poète, répondait une orgie de mouvements animés d’une énergie tumultueuse. Les mouvements d’ensemble, parfaitement réglés, offrent leurs géométries puissantes, ciselées par des effets de lumières qui éclairent quelques pans des corps; les dessinent parfois en ombres chinoises, portent un focus sur un élément (superbe moment où seules les mains des danseurs, mimant l’écriture à la machine, en écho à la saynète qui montre l’auteur en train de taper un texte dans une pénombre bleue)… Étonne le contraste entre la langueur des chants et la vivacité virtuose des danseurs, tous vêtus comme Leonard Cohen, veston noir et chapeau sombre aux débuts du spectacle avant d’endosser d’autres tenues plus légères. 

Une danse éblouissante

Mais certaines orchestrations des chansons du poète offrent la même distance. Le thème retenu par les trois chorégraphes qui ont composé le spectacle, Andonis FoniadakisAnnabelle Lopez Ochoa et Ihsan Rustem, sur une idée de Louis Robitaille, est celui des amours dans leurs tournoiements et leurs souffrances. Les duos et trios se livrent aux conversations amoureuses, combats, élans, enlacements, glissements, portés vertigineux, formes précises quasi mathématiques dans leurs enchaînements (on ira même curieusement jusqu’à l’emploi de bâtons de pole dancing)… la démonstration de danse est éblouissante. Le duo des deux solistes sur Suzanne est un médaillon ciselé au magnétisme prenant. Sur une scène vide So long Marianne sera chanté en un délicat et fragile solo, moment d’émotion pleine auquel répondra en duo Hallelujah (avec un subtil contre-chant sur les finales). Le public est conquis par la verve de l’ensemble, la conjugaison réussie entre vidéo, musique, effets lumineux et danse, sans doute l’esprit de Leonard Cohen n’est pas entièrement là, dans sa foisonnante et sensible création (on aurait pu attendre The song of the stranger…), mais avoir suscité son ombre est déjà un émouvant bonheur. 

MARYVONNE COLOMBANI

Dance me a été donné du 3 au 5 mars au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence. 

Au nom des invisibles

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40%. C’est, en moyenne, la différence qui existe encore entre les retraites des hommes et des femmes. Et qui succède au taux de 22% d’écart de salaire. Ce chiffre ne concerne pas que les retraitées d’antan, qui auront mené des carrières plus disparates, moins valorisées, que celles des hommes. L’écart, pour les départs à la retraite effectués en 2020, est encore de 30%. Éternelles perdantes dans le monde du travail et d’autant plus à leur sortie, les femmes paient au prix cher la dévalorisation des professions dans lesquelles elles évoluent majoritairement : enseignement, associatif, métiers du soin… 

Le seul cas des infirmièr·e·s, métier occupé à 88% par des femmes, est éloquent : en treize ans, le départ à la retraite pour ces professions à haute pénibilité a été repoussé de neuf ans ! La faute à une réforme injuste en tous points, dans sa nature même comme dans son incapacité à gérer les singularités. Dont le travail invisible effectué massivement par les femmes : le congé maternité de seize semaines, contre un congé de paternité d’à peine 25 jours, est bien souvent prolongé, voire suivi d’une reprise de poste à mi-temps. 

La lutte continue
À l’abord de la cinquantaine, elles sont également bien plus nombreuses à réduire leur temps de travail pour s’occuper d’un parent âgé. Avant de pouvoir lutter pour un plus juste partage des tâches, il est urgent de réexaminer cette histoire invisible des femmes, celle qui a souvent été soustraite des récits. Celle qui se révèle plus complexe, mais aussi plus riche, parfois, que les parcours les plus balisés.

Cette édition offre un surplus de visibilité aux artistes femmes, encore sous-représentées dans le milieu culturel. Quatre d’entre elles ouvrent nos pages : à l’affiche cette semaine, Souad Massi, Flavia Coelho, Maguy Marin et Raphaëlle Delaunay évoquent leur parcours. Dans un ouvrage brillant, le musicologue Guillaume Kosmicki rend hommage à ces oubliées de l’histoire que sont les femmes compositrices. Ces dernières se retrouvent d’ailleurs au cœur du concert de l’Orchestre Philarmonique de Marseille, donné ce 8 mars au palais du Pharo, sous la direction de la cheffe Clelia Clafiero. La maternité, lieu des injustices les plus criantes, est le point de départ de Mauvaises mères, pièce de Laurène Folléas jouée au Théâtre de l’Œuvre ; et du très beau Toi non plus tu n’as rien vu de Béatrice Pollet, sorti aujourd’hui en salle. De quoi se souvenir de pourquoi la lutte doit se conjuguer, aujourd’hui plus que jamais, au féminin.

SUZANNE CANESSA