samedi 11 juillet 2026
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« L’impact de la vie sur les corps me passionne »

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Angelin Preljocaj © Joerg Letz

Zébuline. Comment en êtes-vous venu à concevoir ce projet, un peu fou, de faire danser des « seniors » ?

Angelin Preljocaj. Vous avez raison de tiquer … Je déteste ce terme de « seniors ». Il y a quelque chose de faux, de marketing, de laid dans ce terme. Je préfère celui de « vieux », voire même de « vieillards » employé par Simone de Beauvoir, avec une rage certaine. J’aime parler de « vieux », et même de « vieux sages » : ce n’est pas une insulte, au contraire ! Ce projet de travailler sur la vieillesse a commencé sur l’initiative de Gigi Cristoforetti et de la Fondazione Aterballetto. Gigi avait envie de créer ce spectacle à Chaillot, et de confier à son directeur Rachid Ouramdaneet à moi-même cette mission : faire danser des vieux ! Nous avons mené nos projets séparément. De mon côté, j’ai auditionné environ trois cents personnes à Paris, Aix et en Italie, âgées de 69 à 80 ans. J’ai pris soin de sélectionner d’anciens danseurs professionnels, des amateurs mais aussi des non danseurs.

Votre pièce s’intitule Birthday party. Est-ce à dire que l’âge, le vieillissement, se doit d’être une fête ?

C’est bien vu comme idée. L’anniversaire devient, au fil du temps, ce moment où on empile les années, et avec elle les histoires, les émotions, les aventures. Toutes ces choses s’impriment sur les corps. Cet impact de la vie sur les corps me passionne : je voulais déceler ces petites variations, ces changements, ces spécificités liées à l’âge.

Vous êtes-vous inspiré du travail d’autres chorégraphes sur les corps vieillissants ? De celui de Pina Bausch, par exemple ?

Pina Bausch avait en effet eu une très belle idée : elle avait confié une de ses chorégraphies, Kontakthof, créée par sa compagnie en 1978, à de vieux danseurs. C’était évidemment très émouvant. Mon travail est cependant différent : j’ai conçu la chorégraphie directement et spécifiquement pour ces corps vieillissants. 

Avez-vous dû adapter votre langage chorégraphique pour ce faire ?

Certains ajustements étaient évidemment nécessaires, du point de vue de la dynamique. Je ne pouvais pas aller aussi loin sur la performance physique … Mais l’émotion, la délicatesse émanant de ces corps, de ces personnes, étaient inépuisables. Ce spectacle serait radicalement différent s’il était dansé par d’autres, si je décidais de prendre le chemin inverse de celui de Pina et de le proposer à de jeunes danseurs. Il n’aurait pas du tout la même teneur !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Over Dance a été" donné du 2 au 4 mars au Pavillon Noir, Aix-en-Provence

Diptyque de duo 

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Institut Ophélie © Jean-Louis Fernandez

Olivier Saccomano et Nathalie Garraud, co-directeur·trices du théâtre des 13 vents à Montpellier, signent deux spectacles qui interrogent héritages, présent, œuvres à construire et batailles à mener. Un Hamlet de moins est construit comme une visite du Hamlet que Shakespeare a écrit il y a 420 ans, « comme on visiterait des caves, des dessous, les dessous du théâtre depuis trois siècles… ». Il s’agit pour les deux metteurs en scène, avec leurs interprètes, d’aller « chercher dans les limites de la pièce, celles de notre époque » et « de s’interroger sur l’héritage et l’imitation, les jeux de masques qu’engage la perpétuation d’un système, les contradictions à l’œuvre entre théâtre et représentation… » Quant à l’Institut Ophélie, c’est une pure invention, un institut dont la fonction semble d’accueillir, de recueillir, voire de former des jeunes gens en situation de grande dépression. Mais il a été déserté par les encadrants, bienfaiteurs, ou les médecins du lieu. Ne restent plus que les « habitants », êtres manifestement inadaptés ou en situation de décrochage, « poussés à la porte de la réalité contemporaine ». Métaphore du théâtre aujourd’hui ? Faisant le lien avec notre époque « où d’état d’urgence sécuritaire en état d’urgence sanitaire, la mort hante les vivants sans que les morts eux-mêmes ne soient vraiment considérés », Olivier Saccomano et Nathalie Garraud disent rêver d’un lieu « où ranimer les pensées, les objets, les délires déposés au fil des siècles dans les corps et les inconscients ».

MARC VOIRY

A venir
Institut Ophélie
30 et 31 mars
Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Musiques du temps présent

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Marie-Flore © Sam Hellmann

Drôle d’idée que celle du festival Avec Le Temps de choisir une photo en noir et blanc d’un concert de rock marseillais qui a eu lieu en 1958 pour illustrer l’affiche de sa 25e édition. Qu’ont en commun Les Verts Luisants, groupe aujourd’hui disparu – et qui n’aura jamais connu le festival – avec les artistes programmés en mars 2023 ? A y regarder de près, plus qu’on ne le croit. Et pour commencer, l’idée que la scène est l’espace et le temps privilégiés pour l’expression d’un·e musicien·ne, d’un·e interprète. Le rendez-vous qui, plus que tout autre mode de transmission d’une œuvre, saura créer un rapport de vérité avec le public. Entre ce concert donné au lycée Marseilleveyre il y a bientôt soixante-cinq ans et ceux que vont accueillir dans les prochains jours les bibliothèques et médiathèques de Marseille, il y a aussi l’importance donnée à la notion d’émergence. Le Parcours Chanson (lire ci-dessous) imaginé par l’équipe de Grand Bonheur, coopérative organisatrice d’Avec Le Temps,est une initiative précieuse et pas si fréquente dans un contexte économique où beaucoup d’opérateurs culturels s’enferrent dans les exigences de billetterie pour s’offrir des têtes d’affiche dont les cachets ont explosé au sortir de la crise sanitaire.

Mutations et défis
Ce qui réunit peut-être aussi le cliché de cette bande de jeunes rockeurs et la programmation du festival de l’aire métropolitaine marseillaise est qu’ils sont tout deux évocateurs de leur temps. À la fin des années 50, le rock est la caisse de résonance d’une génération qui affirme son désir d’émancipation et d’être partie prenante d’un monde en transition. Les artistes de la scène musicale francophone des années 2020 expriment eux aussi leur volonté d’être acteurs et actrices des mutations qui s’opèrent et de relever les multiples défis du siècle nouveau. Chacune et chacun à leur manière, avec leur sensibilité propre. Au fil d’un mois marqué par les enjeux d’égalité et la mobilisation pour les droits des femmes, elles seront nombreuses à occuper les grandes scènes du festival, à Aix-en-Provence comme à Marseille. D’Emma Peters et Marie-Flore, à 6mic, à Fishbach et Adé à l’Espace Julien, en passant par Jeanne Added et Mayfly, au Silo. Parmi les propositions les plus installées dans le paysage musical actuel, du côté des hommes cette fois, on reverra avec plaisir Flavien Berger et Bertrand Belin, déjà programmés lors d’éditions précédentes. Tandis que la pop nonchalante du Marseillais Johan Papaconstantino, puisant dans le rebetiko de ses parents d’origine grecque, affiche déjà complet au Zef.



Découvertes et curiosités
Accompagné par Grand Bonheur, un autre artiste du cru, Since Charles et son l’électro pop planante teintée de new wave. Pour celles et ceux qui seraient passés à côté de MPL, un détour par Vitrolles se justifie. Les mélodies entêtantes et textes aux allures de contes de ces cinq garçons attachants questionnent avec audace la masculinité. Les plus curieux devront s’aventurer du côté de la Plaine et du Makeda pour tomber sous le charme de Le Noiseur et Les Louanges, avant de remonter sur le Cours Julien pour se laisser emporter par la folle insolence de Bagarre. Quant à Uto, nul doute ce duo fusionnel trouvera dans l’antre de la création contemporaine qu’est Montévidéo, l’écrin adéquat pour leurs expérimentations savoureuses et décloisonnées. La clôture du festival va donner l’occasion d’associer une démarche de création musicale participative à une action culturelle ambitieuse. En partenariat avec la ville de Vitrolles, Avec Le Temps a sollicité Oxmo Puccino pour parrainer un projet d’écriture et d’interprétation scénique impliquant plus d’une centaine d’élèves de CM1 et CM2 de la commune. Menés par trois artistes du territoire, Ottilie [B], Since Charles et Amalia, les ateliers vont donner lieu à une restitution sous la forme d’un spectacle rendant hommage au répertoire et aux valeurs du rappeur présent sur scène.


Le Parcours Chanson

Comme une déambulation musicale aux quatre coins de Marseille, le Parcours Chansons conçu par le festival Avec Le Temps est un nid à pépites. Pop, folk, hip-hop, chanson électro…, les esthétiques défendues par ces artistes du territoire parleront au public le plus large, le plus ouvert à la découverte et le plus fauché aussi puisque tous les concerts sont gratuits (dans la limite des places disponibles). A noter également, une promenade sonore dans le quartier du Panier concoctée par l’auteur marseillais Hadrien Bels. 

Au programme :

Docile
11 mars (15 h)
Archives départementales des Bouches-du-Rhône 
Promenade sonore par Hadrien Bels 
11 mars (16 h)
Départ de l’Hôtel-Dieu Intercontinental
Nenĭa Iră
11 mars (17h30)
Bibliothèque l’Alcazar |
Schvédranne meets Agneta Falk
11 mars (19 h)
Théâtre de l’Œuvre


Creamy G + Joy C
11 mars (21 h)
La Brasserie Communale
Czesare
15 mars (18 h)
La Fabulerie
Huckleberry Finn Junior
18 mars (17h30)
Bibliothèque de Saint-André 


LUDOVIC TOMAS

Avec Le Temps
Du 2 au 21 mars
Divers lieux
Marseille, Aix-en-Provence, Vitrolles
festival-avecletemps.com

Le printemps orageux d’Israel Galván

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La Consagracion de Primavera © Laurent Philippe

La feuille de salle donne le ton. Écrit en gros : Israel Galván. Le titre ? La Consagración de la Primavera, sous-titré en français « Le Sacre du Printemps ». Le public est bien là pour voir la star du flamenco. Ses fans comme ses détracteurs. Sur la scène trônent deux pianos dans la pénombre. À pas discrets, les musiciens David Kadouch et Guillaume Bellom s’installent. Les notes s’échappent de leurs instruments tandis qu’un bruit sourd tonne comme une mesure démesurée. Bien sûr, c’est l’œuvre d’Israel Galván, habillé de noir, une fleur dans les cheveux. La mélodie de Stravinsky se révèle aussi musicale que rapide, alors que le danseur enchaîne des mouvements ultra-rythmés, fluides, nerveux et d’une grâce absolue. Sa signature en quelque sorte. Pourtant, tout semble évoluer en désaccord : la partition jouée à quatre mains et la chorégraphie traversée de fulgurantes réminiscences classiques. 

Tellurique
Les pianos ralentissent avant que les notes ne dégringolent à nouveau. Bien que Galván soit temporairement absent de la scène, on repense aux mouvements qu’il a dansés juste avant, qui semblent prendre sens en décalé. C’est alors que le maestro tellurique revient, véhicule mouvant d’une pulsation primaire. Ses pas sonnent, pianotent le sol avec emphase. Il faut bien deux pianos et un duo de virtuoses pour lui faire front en harmonie et ne pas lui laisser prendre le pouvoir sur le tempo. Le danseur semble jouer sa propre partition sonore, frappant avec ses pieds, ses mains, son corps, le sable sous ses pas, des castagnettes… Quand il apparaît en longue jupe noire, figure bi-genre fascinante, on entend ses pas vivaces sans les voir. Du pur Galván, musicien autant que danseur. Comment ne pas penser à l’avant-garde de la musique de Stravinsky mais aussi du ballet original signé Nijinski, tout en se demandant si le Sévillan n’en a pas piqué quelques bribes avant de les réinjecter à sa manière dans sa propre chorégraphie. Les dernières notes s’éteignent dans le silence. Le public se lève, majoritairement conquis. Ses détracteurs repartent avec la conviction qu’Israel Galván est toujours aussi incontrôlable, hors normes, librement flamenco. Et tant mieux. Le ballet original, lui, avait fait scandale lors de sa création avec les Ballets russes, au Théâtre des Champs Élysées à Paris.

ALICE ROLLAND

Israel Galván a donné La Consagración de la Primavera, le 22 février, à l’Opéra Berlioz - Le Corum, Montpellier. 

Cyrille Tricoire, un anniversaire bien orchestré

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Tricoire Cyrille © Marc Ginot

Voilà désormais trente ans que le violoncelliste Cyrille Tricoire a rejoint l’orchestre de Montpellier pour y officier en tant que supersoliste. « Trente ans pile poil : j’ai auditionné en février 1993. » Activité qui l’a conduit à ce qu’il qualifie pudiquement de « mises en lumière », sur des programmes symphoniques et chambristes,dont il n’a guère envie de se vanter. Il y aurait pourtant de quoi, à en croire son parcours et sa discographie. Il n’est en effet pas donné à tout le monde de jouer en compagnie de Michel Portal, Fazil Say, Michel Dalberto… Ou de voir plusieurs de ses enregistrements salués par la critique, Choc Classica et autre Diapason d’Or à l’appui.

Un parcours rare
Cette réussite somme toute rare pour un titulaire d’orchestre, Cyrille Tricoire l’attribue avant tout à « la politique culturelle rare et précieuse développée à Montpellier. Dès mon arrivée à l’orchestre – et cela n’a jamais cessé – cette politique avait pour principe de mélanger les grands solistes internationaux avec les solistes de l’orchestre. »Une décision qui a particulièrement valorisé les musiciens de la structure. « Ce sont des opportunités inouïes, qui n’existent dans aucune autre institution : jouer La Truite de Schubert en compagnie de Maria João Pirès, ou son Quintette D 956 avec Janos Starker. C’est une chance incroyable, très rarement donnée à des musiciens d’orchestre. » Une chance qui lui aura également permis de se frotter à un répertoire qui lui est particulièrement cher, la musique contemporaine, et à des musiciens tels que Philippe Hersant, dont il aura entre autres enregistré le Concerto n°2 pour violoncelle et orchestre. « Toute autre institution aurait recouru à un soliste de renom pour une création de cette ampleur, à quelqu’un comme Yo-Yo-Ma. Mais pas Montpellier. » 
Cyrille Tricoire ne se rêve pas pour autant en concertiste attitré. « Ce qui m’intéresse, c’est l’orchestre. Le répertoire d’orchestre pour violoncelle est tout simplement extraordinaire. En se concentrant sur le répertoire de soliste, on peut vite tourner en rond… » Cette culture de l’orchestre, c’est à son professeur Erwan Fauré – « aucun lien ! » – qu’il l’impute, et aux nombreux concerts de l’Orchestre d’Île-de-France auxquels il a assisté. 

Une carte blanche aux petits oignons
Au Corum de Montpellier, le programme élaboré par le violoncelliste reflète ce goût du collectif et du contemporain. Pour le concocter, Tricoire a notamment sollicité la pianiste et cheffe de chant Anne Pagès-Boisset. On y entendra également deux jeunes recrues du chœur : la soprano Hwanyoo Lee et la mezzo-soprano Dominika Gajdzis sur des pages sublimes de Manuel de Falla, Massenet, Villa-Lobos, Mozart, Offenbach… Mais aussi une mélodie coréenne de Wonju Lee et une création du compositeur et contrebassiste montpelliérain Jean-Marc Fouché, écrite pour Cyrille et sa fille Juliette Tricoire, tromboniste co-soliste de l’orchestre depuis peu. En conclusion du concert, un triptyque réunissant Bernstein et les percussionnistes Philippe Limoge et Patrice Héral, qui « valent à eux seuls qu’on se déplace pour le concert. Rien que pour eux, il faut venir !

SUZANNE CANESSA

La Carte blanche à Cyrille Tricoire s'est déroulé le 4 mars
à l'Opéra Berlioz – Le Corum, Montpellier
opera-orchestre-montpellier.fr

Toux pour la musique

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Gauthier Toux trio © Gérard Tissier

« Ce morceau est sorti de nulle part. Au début, il y avait un rythme sans mélodie, du verbe sans doute… voilà une façon de commencer », sourit Gauthier Toux alors qu’il salue, après son entrée en matière musicale, le public massé dans la salle du Moulin à Jazz qui affiche complet. Les trois musiciens complices depuis plus de dix ans, Gauthier Toux (piano), Simon Tailleu (contrebasse) et Maxence Sibille (batterie) forment un trio de choc sur la scène du jazz français. Le premier cumule les distinctions : lauréat La Défense Jazz Festival, Tremplin Jazz à Vienne, Révélation Jazz Magazine, Talents Jazz Adami … Le dernier album du trio, The Biggest Steps (une petite merveille à écouter en boucle), né d’un long mûrissement lors des années de pandémie, voit de nombreux morceaux cités au cours du concert, tissés avec les pièces nouvelles. « Durant notre résidence ici, on a cherché et trouvé en expérimentation ce que vous allez entendre, explique le pianiste. Si notre dernier album est très acoustique, notre musique est aussi au cœur des influences du hip-hop et de l’électro, avec beaucoup d’improvisations que nous avons creusées ». Sur les nouveaux morceaux se posent des titres, « peut-être pas définitifs » : La pente, ruisseau délicat de notes soutenues par une batterie aérienne, Patience et son piano séraphique conjugué aux perles de temps immuables de la contrebasse, Sur le fil et l’époustouflante indépendance rythmique des mains sur le clavier… 

Subtiles variations
Sans compter quelques pépites à paraître sur le vinyle prochain, bâti avec des musiques de Biggest Steps dont les constructions envoûtent par leurs répétitions ostinato aux subtiles variations, leurs montées en puissance comme dans l’hypnotique Turning around, ou la luxuriance de The Biggest Steps où la main gauche du pianiste s’accorde aux rythmiques de la batterie tandis que la droite se fond dans les notes perlées de la contrebasse. Un hommage à Paul McCartney, Jenny Wren, flirte avec les ragas de l’Inde et les accents du duduk arménien. Twelve, solo de piano délicatement onirique, est une chanson sans paroles, « composée pour ma femme avant qu’elle le soit », raconte Gauthier Toux. À l’ovation des spectateurs répondent la chanson des Beach Boys Wouldn’t be nice et A secret place, « écrit un dimanche matin à Marseille, chez Hélène Dumez qui nous a accueillis en résidence alors que tout était fermé », dédicace sous la forme d’un paysage d’âme, comme toutes les pièces de ce trio qui sait si bien inventer de nouveaux modes en abolissant les frontières entre les genres musicaux et dessinant ses propres labyrinthes.

MARYVONNE COLOMBANI

Le concert de Gauthier Toux Trio a eu lieu le 24 février, au Moulin à Jazz, Vitrolles.

Scandale nucléaire

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La Syndicaliste © 2022 Guy Ferrandis - Le Bureau Films

Des enjeux économiques majeurs, de l’espionnage industriel, des millions d’euros sur et sous les tapis, des mensonges d’État, des luttes intestines dans les coulisses du pouvoir et…une lanceuse d’alerte un peu trop opiniâtre qui devient gênante. À n’en pas douter, tous les ingrédients d’un thriller politique sont présents dans La Syndicaliste, un livre que la journaliste Caroline Michel-Aguirre a consacré, en 2019, à l’affaire Maureen Kearney. Jean-Paul Salomé l’a bien compris, qui l’adapte au cinéma, conservant son titre et sa structure d’ensemble.

Areva dans la tourmente
Pour ceux qui ont oublié l’ « affaire » ou n’en ont jamais entendu parler : Maureen Kearny, Irlandaise, mariée à un ingénieur du son français, est engagée comme professeur d’anglais chez Areva, fleuron de la technologie nucléaire française, au début des années 2000, devient représentante syndicale CFDT, et se bat bec et ongles pour défendre les intérêts des 50 000 employés du secteur. En 2012, la patronne « de gauche » de l’entreprise, Anne Lauvergeon, avec laquelle Maureen collaborait étroitement, est évincée au profit de Luc Oursel. Maureen apprend que ce dernier s’est associé aux négociations secrètes entre Henri Proglio, directeur sarkozyste d’EDF, et la CGNC, visant à un transfert de technologie à la Chine. L’accord signerait la fin d’Areva et la suppression de milliers d’emplois. Maureen enquête, fouille, interpelle, exige la transparence sur ces transactions, demande appui aux politiques, qui dans le contexte du changement de présidence, se dérobent ou lui mentent éhontément. La syndicaliste a-t-elle fait trop de vagues ? Le 17 décembre 2012, sa femme de ménage la retrouve, un matin, ligotée à une chaise, un bonnet enfoncé jusqu’à sa bouche bâillonnée. Sur le ventre, un A majuscule scarifié. Entre ses cuisses ouvertes, un couteau dont le manche a été enfoncé dans le vagin. L’enquête, étiquetée « sensible » par le procureur, conclut à une affabulation et transforme la victime en coupable. Deux procès aux conclusions opposées suivront, à cinq ans d’intervalle. Hormis sa famille, seuls ses amis syndiqués la soutiendront jusqu’au bout.

Mise en scène efficace
Tout en ménageant le suspense et en conservant une certaine opacité, le réalisateur démonte une procédure à charge empêtrée dans des préjugés masculins. Il s’attache surtout à brosser le portrait d’une femme dont on se sert, qu’on manipule peut-être, puis qu’on piétine et oublie. Une syndicaliste a-typique, à l’approche plus anglo-saxonne que française, arborant des vêtements de couleur et des bijoux fantaisie, loin d’une grise réserve, s’adressant aux dirigeants sur un pied d’égalité, se mêlant de tout. « Mais pour qui vous prenez-vous ?» lui lancera le colérique Luc Oursel. Une victime qui n’a pas, selon les policiers, le « bon profil » : elle ne pleure pas assez ! Et puis, pourquoi ne s’est-elle pas débattue ? n’a pas crié ? Comment croire d’ailleurs une ex-alcoolique déjà violée dans sa jeunesse, suivie par un psy, lisant des romans policiers et bluffant aux cartes ?  

Dans le rôle titre, Isabelle Huppert, qui interprétait la Daronne dans le précédent film de Jean-Paul Salomé, plus mimétique que jamais, frange blonde et chignon Vertigo, colle impeccablement à son modèle. Excellent casting avec une mention spéciale pour Grégory Gadebois, dans le rôle du mari de Maureen, qui offre en rempart contre l’adversité, son corps massif, et la délicatesse pudique de ses sentiments. 

Le film à la mise en scène efficace, suit le calvaire de celle qu’on n’écoute pas. Une femme fragile dont le réalisateur révèle la force.

ÉLISE PADOVANI

La Syndicaliste, de Jean-Paul Salomé
En salle depuis le 1er mars

L’âge d’or d’Opio

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Si tu es un homme © JHR films

C’est un joli mot « orpailleur ». Et l’or brille depuis toujours dans nos imaginaires. Les mines d’Afrique de l’Ouest  nous ramènent à une réalité moins aimable, à la poussière de la terre aride, aux exploitations sans normes de sécurité, à la pauvreté des familles et au travail des enfants. Après un court métrage en 2015 tourné dans une mine d’or illégale au Bénin, Simon Panay, pour son premier long métrage documentaire, retrouve son filon aurifère. Au Burkina Faso cette fois, dans la mine artisanale de Perkoa, choisie parmi des dizaines d’autres du même type. Là, il rencontre Opio Bruno Bado, jeune garçon d’une dizaine d’années, au charisme exceptionnel. Il a 13 ans au moment du tournage. Trop jeune pour descendre dans des trous non étayés, à plus de 200 mètres sous terre, il travaille en surface. Il remonte les mineurs suspendus à une corde, en actionnant un treuil. Il vit dans le campement des mineurs, à 5 kilomètres du village où résident son père, les deux épouses de ce dernier et la fratrie nombreuse. Une famille à laquelle il abandonne ses maigres revenus. Payé par des sacs de cailloux, il doit, en effet, broyer, mouiller, tamiser, chauffer ces pierres, pour parfois tirer un peu de poussière d’or. Une miette de pépite qu’il devra encore réussir à vendre au bon prix. Opio a quitté l’école au CE1. Il ne sait ni lire ni écrire. Son père voudrait qu’il  intègre un centre d’apprentissage pour s’assurer un avenir plus sûr mais les frais de scolarité sont trop importants. Opio doit se débrouiller tout seul pour réunir l’argent. Il demande alors à son chef une dérogation pour descendre dans les galeries souterraines, où, avec l’aide de Dieu, de la chance ou de la magie d’un marabout, on peut devenir riche, dit-on. 

Dans le trou noir de la mine
Simon Panay ne le lâchera pas. Dès les premières images, caméra épaule, il suivra le jeune Burkinabé de dos, se découpant sur un environnement flou, ouvrant le chemin et le cadre. Il le filmera de face dans la dernière séquence, affirmant avoir voulu l’« insérer dans le décor…  trop absorbé par cet univers pour pouvoir s’en détacher ».  Il l’accompagnera lors de la première descente dans le trou noir de la mine, passant d’un plan sursaturé de lumière blanche à la nuit souterraine éclairée à la torche. On verra Opio dans les gestes du travail, dans les moments familiaux, et ceux de détente avec ses compagnons. Trop petit pour le vélo qu’on lui prête, les bras trop peu puissants pour tirer les adultes hors du puits, ou pour attaquer la paroi au marteau et  au burin. Trop enfant pour subvenir aux besoins d’une famille nombreuse. Et pourtant assez grand, assez fort, assez adulte pour tout ça. Si tu es un homme, dit le titre… Il reste à Opio assez d’enfance pour se balancer sur les branches d’un grand arbre dans un rare moment de grâce. Et un regard sans âge, si triste. Aucun misérabilisme ni complaisance dans ce film. Aucun pathos, ni jugement. La photo en lumière naturelle saisit la beauté âpre de ce « pays des hommes intègres », signification de Burkina Faso, où tant de Mozart sont assassinés.

ELISE PADOVANI

Si tu es un homme, de Simon Panay
En salle depuis le 1er mars

Voyage en Lettonie

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Orchestre symphonique national de Lettonie © Janis Porietis

C’est un public nombreux, divers et enthousiaste qui est venu assister au concert proposé par le Grand Théâtre de Provence, le 22 février. On n’y trouvait à l’affiche que des tubes : le Roméo et Juliette de Prokofiev dans sa version suite, et surtout le Concerto pour piano n°2 en do mineur de Rachmaninov, interprété par l’immense Andrei Korobeinikov. Un programme particulièrement alléchant pour les initiés comme pour le grand public. Loin de se contenter de remplir leur cahier des charges, les musiciens ont très vite outrepassé toutes les attentes. Et ce dès l’ouverture du concert, sur la pièce de Peteris Vasks, Musica Serena, composée en 2015. Car c’est une tout autre star qui se révèle : l’Orchestre national symphonique de Lettonie, dirigé à la perfection par Andris Poga. L’œuvre composée uniquement pour cordes évoque la « tintinnabulation » chère à Arvo Pärt, l’émotion pure d’un Barber. Tâtonnante sur ses premières mesures, elle se fait de plus en plus mélancolique et touffue. Cette partition assez passionnante se voit vite sublimée par la technique ahurissante de la phalange, qui donne de l’épaisseur au moindre trait, et du sens à chaque impulsion. 

Goût du chant et de l’épure
Ses qualités d’écoute, d’entente se révèlent encore plus impressionnantes sur le concerto de Rachmaninov. L’œuvre, souvent réduite à son lyrisme échevelé et à ses tonalités sucrées, est ici traitée comme un dialogue à armes égales entre le piano tendre de Korobeinikov et l’orchestre, attentif et précis, et d’une sensibilité tangible. Les vents, absents chez Vasks, se révèlent sur des passages solistes impeccables : le cor, sur le premier mouvement, la flûte sur le second. Le même goût de la simplicité, le même penchant pour la pudeur dominent sur ce concerto qu’on aura rarement entendu aussi bien interprété. Son troisième mouvement, galopant et déchaîné, déploie son fugato avec grâce. En bis, la Valse Triste creuse ce même sillon, que le bis de l’orchestre, la Valse Mélancolique du letton Emīls Dārziņš, explorera de plus belle : le goût du chant et de l’épure qui nous emmène tout droit vers la mer Baltique. Mais aussi et surtout le tragique et l’inquiétude qui pointent dans cette Lettonie encore fragile. Au retour de l’entracte, la terre fait son retour sur Prokofiev et ses danses à des années lumières d’une interprétation germanisante appuyant sa parenté avec le Tristan et Isolde de Wagner. L’amour impossible des amants cède ici le pas au goût de la danse, du mouvement et de l’énergie vitale, auxquels l’orchestre sait prêter sa vélocité et la finesse de ses contours. Une merveille de plus.

SUZANNE CANESSA

Ce concert a été donné le 22 février au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Mars en baroque, et ça repart !

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Mars en baroque - La Stagione Armonica ©Fabrizio Zani

Comme chaque année, Mars en baroque axe sa programmation sur une thématique forte et assez large pour fédérer au-delà du simple cercle d’initiés. Il s’agira, pour cette 21e édition, de la voix et son apport considérable à la musique. C’est en effet à partir de la voix et de la polyphonie que la musique baroque s’est épanouie et complexifiée. Et s’est érigée autour d’une forme nouvelle : l’opéra. Le Dafné de Caldara sera notamment chanté dans son intégralité le 21 marsau Théâtre de la Criée par le Concerto Soave. Les chefs-d’œuvres du genre seront également de la partie, de même que les pièces plus confidentielles, bien que tout aussi passionnantes. Les friands de Renaissance pourront se ruer à l’église Saint-Théodore, le 18 mars, pour un concert de La Camerata Chromatica célébrant le chiaroscuro napolitain. Les fous de Buxtehude pourront également, entre autres, se délecter des cantates Membra Jesu Nostri interprétées le 14 marsà l’abbaye Saint-Victor par l’Ensemble Correspondance, sous la direction de Sébastien Daucé. Ou encore le 28 marsau temple Grignan pour un concert de l’Ensemble Inalto, accompagné par l’organiste Bernard Foccroulle.

À la croisée des mondes
On attend également de pied ferme la Missa in illo Tempore de l’immense Monteverdi, qui posa en 1610 les jalons d’une nouvelle esthétique, d’une nouvelle école de composition et de ce nouveau genre vocal. Sa sublime messe sera interprétée par l’ensemble Musicatreize, accompagné à l’orgue par Mathieu Valfré et Jean-Marc Aymes, directeur artistique du festival, le 17 mars, encore à l’Église Saint-Théodore. En regard de ce monument, une pièce très prometteuse du compositeur Dominique Lièvre sera créée sur un texte de l’autrice Kévaly Kheuanesombath. Ce Noir Lumière et Outrenoir pensé comme un hommage à Pierre Soulages rassemblera les membres du chœur et le violoncelle de Frédéric Audibert, sous la direction de Roland Hayrabedian. Ce désir d’ouverture trouvera également dans le travail de la chorégraphe Agostina D’Alessandro un écho original. Son spectacle The Nature of Intimacy, pensé autour d’œuvres vocales de la compositrice italienne Francesca Caccini et de musiques originales de Selma Mutal, sera donné au Ballet National de Marseille les 18 et 19 mars. De quoi se souvenir que les compositrices, avant de se voir poliment oublier, officiaient dès le XVIIe siècle…

Célébrer Marseille
Mars en baroques’attache une fois de plus à célébrer ses forces locales, ainsi qu’à proposer nombre d’actions culturelles. Outre plusieurs ateliers, projets pédagogiques et autres répétitions ouvertes à destination des publics scolaires et étudiants, le festival accorde une place de choix au Conservatoire Pierre Barbizet. En témoignent les préludes orchestrés par ses soins du 4 au 13 mars. On a notamment hâte d’entendre la Messe de Noël de Marc-Antoine Charpentier, donnée le 4 mars, les Cantates et Chorals de Bach, donnés respectivement les 6 et 13 mars … Et bien d’autres programmes alléchants. Belle idée également que de donner cinq concerts, du 7 au 10 mars, dans différentes unités des Hôpitaux de Marseille. Dont celui du 7 mars à 14 heures, ouvert au public.

Un programme exigeant
Comme chaque année, les amateurs d’orgue et de musique instrumentale auront de quoi faire, en dépit de la thématique choisie. Emmanuel Arakélian et Jean-Marc-Aymes uniront leurs forces le 12 mars sur un programme consacré intégralement à Buxtehude. L’éolienne accueillera l’ensemble Ici en Deux pour un programme Bach transcrit pour orgue et flûte à bec. De nombreuses conférences seront également données tout au long du festival au Conservatoire, à la salle Musicatreize, aux Archives départementales et à la bibliothèque de l’Alcazar pour faire la lumière sur les compositeurs, compositrices, lieux et époques traversés par ce festival foisonnant. Avec un souci intact de partage et d’exigence.

SUZANNE CANESSA

Mars en baroque
Du 4 au 31 mars
Divers lieux, Marseille
marsenbaroque.com