vendredi 10 juillet 2026
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Papillotes et didascalies

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Chaque année, un auteur est associé au travail de la Compagnie d’entraînement du Théâtre des Ateliers. Les élèves comédiens se livrent à une auscultation de l’œuvre, rencontrent l’auteur, travaillent avec lui au cours d’un séminaire de trois jours en vue de la création en juin de l’une de ses œuvres et ce pour sept représentations, ce qui leur permet d’approfondir leur jeu, d’expérimenter, d’explorer. 

Cette année l’auteur de référence était la dramaturge Mariette Navarro dont le premier roman Ultramarins publié en 2021 a reçu le prix Frontières au printemps et le prix Léopold Sedar Senghor en septembre 2022. 

Les comédiennes avaient choisi dans le corpus proposé, Les Célébrations ou le brouhaha des retrouvailles, texte dont la forme première n’est pas celle, « classique », d’une pièce de théâtre. Le texte s’orchestre en courts paragraphes, chacun destiné à décrire à la troisième personne ce que le personnage fait ou ressent. Sont en scène « Le Premier », « La Seconde », « Le Troisième », « L’une », « L’autre », « Celle-Ci », « Celle-Là ». La distanciation, établie d’emblée, permet une approche espiègle souvent ironique de ces personnages rassemblés à l’instigation du Premier, pour une fête de retrouvailles. Ce dernier « remet en marche comme une mécanique ancienne l’association ancienne »… 

Une pièce réglée au cordeau

On cherche un appareil photo, on se laisse aller à des gestes potaches, on fouille dans ses souvenirs, on est paralysé par une paire de chaussures trop étroites, un gargouillement intempestif, on guette un clin d’œil on tente de l’interpréter, on rit un peu trop fort, on raconte des anecdotes, on cherche à se reconnaître… Ce qui les unit, c’est leur année de naissance, est-ce une réunion de promo autour d’un buffet campagnard, on ne le saura jamais vraiment (le terme « scolarité » seul nous indique l’origine probable de cette scène de retrouvailles), l’important n’est pas là, il réside plutôt dans l’approche fine des mécanismes de la sociabilité. Les pantins s’animent, courent, sont en retard ou en avance, boitent, se raclent la gorge, s’approchent de groupes qui s’ouvrent ou se referment. L’un arbore un nez rouge de clown, l’autre grimpe désespérément à une échelle… Il faut faire attention à ses lèvres, à sa voiture, à sa tenue. Les vêtements portés sont les costumes de scène que réclament les conventions de la société dans ce théâtre qu’est le monde.

Pas une réplique ne sera prononcée, si ce n’est inaudible chaque fois que sera mis en scène le « brouhaha » : les mots de la communication importent peu. Les corps sont en scène. C’est par eux que seront rendus sensibles les mouvements de l’âme, les incertitudes, les interrogations, les malaises, les peurs et les disputes anciennes. Magistrales, Pauline AugierLucie BondouxSarah BrunelSiham GharnitMargaux MaignanLéa MainierNoémie Sarcey, interprètent avec justesse et passion cette œuvre délicate dans la mise en scène réglée au cordeau d’Alain Simon. Est-ce que ces jeunes artistes conviendront d’un « brouhaha de retrouvailles » dans quelques années ?  Bravo !

MARYVONNE COLOMBANI

Les sept représentations ont été données du 8 au 16 juin au Théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence.

Musiques à Bagatelle : la jeunesse à l’honneur 

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Magnifiques © Jean Barak

A tous·tes les mélomanes qui n’en auraient pas eu assez le soir de la Fête de la Musique, Musiques à Bagatelle a pensé à vous. Le festival met cette année l’accent sur la jeunesse, avec la participation active du Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille. Trois jours, le jeudi (22), le samedi (24) et le dimanche (25), qui font la part belle aux étudiants.
Et puisque jeunesse rime avec liberté, Musique à Bagatelle s’ouvre avec une jam session de la classe de jazz. Les musiciens·nes vont jouer de leurs instruments en improvisant et en laissant faire la dynamique musicale collective. La jam laisse parler les jeunes, et leur laisse raconter ensemble leur musique au public. 

Les jeunes étudiant·es du conservatoire seront aussi mis à l’honneur par la représentation du groupe lauréat de la classe de jazz à partir de 20h30, mais aussi lors du récital des classes de piano du Conservatoire, en ouverture de la programmation du samedi 24 juin. Enfin, le dimanche 25 juin, les étudiant·es de l’École Nationale de Danse de Marseille (ENDM) ouvrent la soirée dès 20h15, entre répertoire classique – Coppélia d’Arthur Saint-Léon, adapté par les professeurs de l’ENDM – et pièces contemporaines : BREAK d’Arnaud Baldaquin et Déserts d’Amour de Dominique Bagouet, remonté par Michel Kelemenis

Jeunes et pros 

C’est d’ailleurs le travail de Michel Kelemenis qui finit de mettre la jeunesse en avant dans la programmation de cette édition de Musiques à Bagatelle. Le festival se conclut cette année sur la représentation de Magnifiques, un hommage aux danseuses et aux danseurs, mais surtout un hymne à la vie, à la liberté et la jeunesse. « Un (de mes jeunes) printemps, écoutant Bach, les fenêtres s’ouvrent sur l’extérieur invitant l’air encore frais et le chant des oiseaux à entrer ; plus que le sentiment d’un beau jour, celui d’une belle vie à son début… » explique le chorégraphe.
Michel Kelemenis considère la jeunesse comme une « force qui filtre le monde vers un autre lendemain », et c’est cette force qu’il est question de célébrer au travers de la redécouverte du Magnificat de Jean-Sébastien Bach. La musique fait le lien avec la jeunesse dans Magnifiques, grâce à l’intervention du compositeur de musique électronique Angelos Liaros Copola, fidèle collaborateur de Kelemenis, qui vient apporter de nouvelles sonorités à l’œuvre baroque de Bach. 

Et aussi 

La soirée jazz du jeudi 22 juin se conclut en beauté, avec un concert de la chanteuse Celia Kameni, accompagnée par des musiciens·nes comme Raphael Imbert (saxophoniste et directeur du Conservatoire Pierre Barbizet), Romain Morello (trombone), Vincent Lafont (trombone), Fabien Ottones (claviers, basse) et Julie Saury (batterie). 

Enfin, la soirée Fusion du vendredi 23 juin avec une programmation 100% féminine : le duo de jumelles marseillaises Isaya et leur musique protéiforme qui navigue entre les sonorités percutantes, les rythmes smooth et les ambiances vocales ; et les barcelonaises de KeTeKalles, aux chansons nerveuses et envoûtantes oscillant entre rumba, hip-hop et reggaeton depuis la sortie de Enciendo le 9 juin dernier. Un programme riche pour écouter ou danser (et pourquoi pas les deux) dans le parc de Bagatelle ! 

MATHIEU FRECHE

Musiques à Bagatelle
Du 22 au 25 juin
Parc de Bagatelle, Marseille
mairie-marseille6-8.fr

Culture des arts et des sciences

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©Scientifica

Ce n’est pas tous les jours que des badauds, y compris des enfants, s’autorisent à entrer à la fac. Le festival Scientifica, deux journées « interactives et participatives » organisées par la Mission Interdisciplinarité(s) d’Aix-Marseille Université, les y a invités. Le 16 juin, une table ronde portait sur une tendance qui se renforce ces dernières années, visant à rapprocher les arts et les sciences. « Les séparer, comme cela a été le cas au XXe siècle, n’a pas vraiment de sens historiquement », soulignait Erwan Geffroy, en charge de ces sujets à l’Université de Brest. En effet, nul doute que Léonard de Vinci aurait bien ri de ce cloisonnement. Sa consœur Constance Moréteau, coordinatrice scientifique de l’Iméra (institut d’études avancées d’Aix-Marseille) voit dans ces retrouvailles un avantage énorme : confronter les cadres de pensée entre tous les champs des sciences, qu’elles soient « sociales » ou « dures », avec les pratiques artistiques les plus variées, procure un appel d’air frais d’un côté comme de l’autre.

Un lit de pixels

Bien-sûr, parmi les exemples de collaborations, les démonstrations et les expérimentations proposées aux visiteurs, on notait l’omniprésence du numérique, point de rencontre apparemment difficile à éviter pour les artistes et les scientifiques. Casque de réalité virtuelle sur les oreilles, certains s’essayaient à BeMed, une appli de sensibilisation aux effets du changement climatique en Méditerranée. Très impressionnantes, ses fonctionnalités permettent de s’immerger dans l’eau ou de prendre de la hauteur sur un paysage des Calanques. Encore plus éloquent, un escape game conçu par une chimiste et une spécialiste de littérature médiévale. L’affaire Pétrarque est une enquête policière sur fond de manuscrit enluminé, conduisant les participants à mesurer à quel point la collaboration entre champs disciplinaires permet d’aller plus loin pour résoudre les mystères de l’histoire. Si vous voulez essayer, le jeu sera en accès libre sur le site d’Amu à partir du mois de septembre.

GAËLLE CLOAREC

Scientifica #2 s’est tenu les 16 et 17 juin sur le campus Robert Schuman, à Aix-en-Provence.

Fleurs d’azur

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© X-DR

Au domaine de Fontblanche de Vitrolles, la pianiste classique Amandine Habib, co-directrice artistique de la compagnie Nine Spirit et directrice artistique du festival, propose un nouveau spectacle, Enfant Azur. Plutôt que de formuler les mots « autisme », ou « TSA (trouble du spectre de l’autisme) », le texte du spectacle évoque un « enfant atypique ». On le suit dans son quotidien. Sans doute « Azur fait beaucoup de choses qui vont à contresens. Mais de quel sens parle-t-on ? Du sens où les gens ont l’habitude d’aller ? Le sens tout droit de tout le monde n’intéresse pas cet enfant », explique Amandine Habib dans l’introduction de son propos. 

Un autre regard

Ces voies de traverse, ces pas sur le côté, deviennent l’essence d’un récit poétique et initiatique. La distanciation nécessaire à la naissance d’une œuvre se voit ici posée naturellement, et ainsi fleurissent les poétiques efflorescences chères au festival. Les pièces de musique classique se marient à des compositions personnelles, des improvisations, invitent la danse de Vito Giotta et Angel Martinez Hernandez, danseurs contemporains de la compagnie Labotilar, tandis que le rappeur, beatmaker et pianiste MoonK convie les mots à ourler les phrases musicales de leur supplément de sens, contrepoint éloquent d’une vie urbaine et foisonnante aux frontières de la poésie, enserrée dans ses rythmiques propres. Ces élans apportent un regard autre sur la différence et surtout sur le handicap invisible, forme de handicap souvent incomprise, minimisée, niée, car justement elle ne se voit pas. L’imagination débridée de l’histoire de L’enfant Azur est souvent drôle, colorée, et rend sensibles les difficultés et les stigmates qui marquent le quotidien de cet enfant neuroatypique. Azur, prénom empli d’espoir et de lumière, ouvre une porte de compréhension et d’acceptation. 

MARYVONNE COLOMBANI

Enfant Azur
24 juin
Jardin du Domaine de Fontblanche, Vitrolles
pianoenfleurs.com

Montévidéo, dos aux murs

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Montevidéo © X-DR

Zebuline. Qu’est ce qui a déclenché le contentieux juridique vis-à-vis du propriétaire du lieu il y a sept ans ?

Hubert Colas. En 2016, on s’est retrouvé avec un renouvellement de bail qui n’était pas celui que nous avions signé au préalable en compagnie du Grim et de Jean-Marc Montera [co-fondateur de Montévidéo, qui fait plus partie du projet aujourd’hui, ndlr]. Et ce nouveau bail ne nous a pas semblé conforme à la situation dans laquelle on était (bail civil au lieu d’un bail professionnel), il permettait au propriétaire de nous demander de partir. Donc on l’a dénoncé. Notre démarche a permis de faire placer Montevideo sous « l’ordonnance 1945 », qui dit que les lieux culturels, et notamment les théâtres, ne peuvent pas être réaffectés sans l’accord du ministère de la Culture. Et d’ouvrir un dialogue avec le propriétaire et les institutions pour réfléchir dans un temps calme et posé à l’avenir du projet. Chose qui n’a pas vraiment pu exister. Avec la Ville, sous la précédente municipalité, la possibilité de déplacer le lieu a été évoquée : deux espaces sur le périmètre d’Euroméditerranée (un à côté des ateliers Jeanne Barret, l’autre dans une ancienne savonnerie) auraient pu convenir, notamment pour toute la partie résidence d’artistes. Mais finalement la municipalité a souhaité que l’on reste à Montévidéo. La situation s’est ensuite engluée dans un attentisme permanent. L’ensemble des institutions a laissé courir le temps de la procédure jusqu’à son terme, en avril dernier, où le pourvoi en cassation a été rejeté. 

Hubert Colas © Marc-Antoine Serra

Aujourd’hui le propriétaire peut vous demander de partir à n’importe quel moment. Il le fait ?

Pour l’instant, le propriétaire cherche un acquéreur, que ce soit un acquéreur public ou un acquéreur privé. Je ne suis pas dans sa tête, mais je pense qu’il souhaite trouver une solution au plus vite, et nous aussi. Il est un fait que dans les jours ou dans les semaines qui viennent, (l’été est là, avec ses périodes de vacances, on peut craindre de retrouver des scellés sur la porte à notre retour…) il pourrait nous envoyer un huissier, pour nous stipuler de partir.

Quelles sont les perspectives ? 

Si la Ville achète le bâtiment, ça rentre dans les prérogatives de normalisation de sécurité des bâtiments publics, les normes de la Ville s’imposeraient, et la totalité des travaux devraient être faits. Mais aujourd’hui, hormis l’organisme qui est la Sogima (société de gestion immobilière de la ville de Marseille) qui pourrait racheter le lieu, et nous garder à l’intérieur, la Ville ne souhaite pas racheter Montévidéo. L’autre solution serait de voir la capacité d’emprunt de Montévidéo, qui malheureusement n’est pas forte, et qui impliquerait de plus, dans un second temps, un autre apport d’argent, de 20%, sur les investissements. Aujourd’hui, Montévidéo est sous-doté financièrement (300 000 euros environ), par rapport aux exercices que nous menons ici, tant sur le festival actoral que sur Montévidéo, que sur ma Cie Diphtong, pour pouvoir envisager un apport conséquent en cas de rachat. Donc on cherche des apports privés, ou d’autres possibilités de regroupement, ou de fondations. En sachant que si nous arrivions à être acquéreurs, un étalement des travaux serait possible.

L’hypothèse d’une relocalisation de Montévidéo est définitivement abandonnée ?

J’ai ouvert la possibilité d’un dialogue de relocalisation de Montévidéo à la Cômerie [ancien couvent très proche de Montévidéo, investi depuis trois ans par un projet de centre d’art et de culture, piloté par Hubert Colas, ndlr]. Certes, il manque une salle, mais cette salle pourrait être construite dans une économie d’échelle similaire à l’achat de Montévidéo. La Cômerie est un bâtiment public, c’est une chose que j’ai mise sur la table, mais qui n’a pas été retenue. Donc pour l’instant, nous sommes dans l’attente d’une décision qui sauvera le bâtiment dans lequel nous sommes aujourd’hui. 

Il va y avoir une réunion le 5 juillet prochain : qui sera autour de la table ?

Il y aura l’ensemble des collectivités territoriales, la Drac, la Région, le Département et la Ville, suite à la réunion du 5 juin, au cours de laquelle il nous a été demandé un certain nombre de remises à niveau des devis d’investissement du lieu en cas de rachat. En sachant qu’effectivement, depuis six ou sept ans, le bâtiment vit comme il est, avec peu de moyens. Il y a des rénovations très simples à faire, des chambres des résidences d’artistes, des toilettes, des choses comme ça, mais aussi, ce qu’on attend depuis longtemps, une remise en état de la sécurité du bâtiment, pour un accueil plus grand du public. Montévidéo aujourd’hui ne peut accueillir que de toutes petites formes, avec une jauge restreinte. Ce qui bloque notamment la possibilité d’une billetterie plus importante, et les possibilités de location de l’espace. On est parfaitement conscient qu’il y a aujourd’hui une nécessité pour les associations culturelles de trouver des fonds parallèles aux subsides des différentes collectivités territoriales. Et nous le faisons depuis le début, que ce soit avec la fondation Pernod-Ricard, ou avec d’autres fondations, ou avec des centres internationaux, qui nous aident. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY

Escapades autour du monde

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Black Sea Dahu © Stephan Hillairet

Près de 2000 spectateurs par soir sont venus applaudir, partager, discuter, jouer, se restaurer dans l’enceinte de le micro-village des Escapades du Théâtre Durance : espace de vie dans toutes ses dimensions. La première soirée était un modèle de construction, donnant à écouter en trois concerts et quatre intermèdes (estafette du Walkabout Sound System !) un panorama de la création des musiques actuelles. Le folk mâtiné d’indie-rock et de pop de Black Sea Dahu (Pascal Eugster, basse, chœurs, Ramon Ziegler, claviers, harmonium, percussions, chœurs et Silvan Schmid batterie) choisissait une forme en quintette, pour interpréter des musiques orchestrées avec finesse : la voix de Vera Cathrein (guitare électrique, violon, chant) s’accorde à celle de sa sœur, la compositrice et parolière Janine Cathrein (guitares, percussions, chant) qui module dans les registres graves des mélodies qui s’envolent vers d’incroyables aigus sur des textes conjuguant récits anecdotiques et grands remuements du monde : l’évocation d’une grand-mère qui a perdu la mémoire renvoie à nos société contemporaines qui oublient les guerres dès qu’elles sont finies, et n’en retirent pas les leçons… une sincérité chaleureuse et une profondeur touchantes. On partait ensuite dans la danse dynamique et souvent espiègle d’Ukandanz menée par le chant d’Asnaké Gebreyes (figure incontournable d’Addis Adeba) le saxophone ténor de Lionel Martin, la basse de Damien Cluzel, les claviers de Fred Escoffier et la batterie de Thomas Pierre, tandis que le dernier ensemble, 79rs gang, réconciliait par le jeu d’horloger de ses multiples percussions les gangs rivaux de la New Orleans, entremêlant jazz, gospel, carnaval, Afrique, Caraïbes et culture amérindienne. Costumes éblouissants, verve inépuisable, un feu d’artifice !

MARYVONNE COLOMBANI

Concerts donnés le 16 juin, sur le plateau des Lauzières, à Château-Arnoux-Saint-Auban.

Procession sportive

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Kinisi ©Didier Iounes La Provence Aubagne

Sous les premières chaleurs de la saison, c’est une belle parade transdisciplinaire qui est venue clôturer trois jours de festivités dédiés au sport et à la culture. À la co-direction artistique de l’événement 13 en jeux, la chorégraphe aixoise Josette Baïz et l’artiste de rue marseillaise Caroline Selig – à la tête respectivement du Groupe et compagnie Grenade et de la compagnie Artonik –partagent le goût de la communion et de la fête. Après l’émouvant Rodéo présenté la veille au soir par les jeunes danseurs de Grenade, place dimanche matin à la déambulation Kinisi mise au point par Artonik, dont le savoir-faire sait galvaniser les espaces publics. Ce nouveau rituel participatif, Caroline Selig l’a imaginé comme une procession : « je cherche à creuser les liens entre sport et religion. On élève les athlètes au rang de dieux du stade, on parle de plaquage cathédrale en rugby… Pierre de Coubertin lui-même concevait l’olympisme comme une religion laïque ! À terme, des textes évoqueront ces relations de manière un peu plus incisive ». Au sein de cette procession d’un nouveau genre, on retrouvait des chorégraphies participatives issues de gestuelles sportives, deux trampolinistes itinérants, dribblant sans complexe l’un avec le corps de l’autre, mais aussi un groupe de musique et des vélos customisés avec fantaisie… Avant un final aérien à faire tourner les têtes.

Madones tutélaires

En tête et queue de cortège : deux danseuses haut perchées, veillant telles des madones du haut de leur robes magistrales, faites de balles de tennis pour l’une, volants de badminton pour l’autre. Cette parade est appelée à s’agrémenter au fil des rendez-vous à venir, poursuit Caroline Sélig : « il s’agit d’un projet à entrées multiples, pensé en lien avec les associations sportives locales. À Aubagne, la vingtaine de danseuses bénévoles était issue du Conservatoire. Je souhaite que les participants s’agrègent au fil des villes successives, pour étoffer la procession ! La déambulation sera toujours agrémentée d’images en hauteur, et d’un final spectaculaire appelé à évoluer selon typologie des lieux et des villes. » Ici, les acrobates de la compagnie Lézards bleus, connus pour leurs fameuses ascensions de façades. Ailleurs peut-être, une partie de badminton géante avec le public… Prochains rendez-vous : du 28 septembre au 1er octobre, lors de l’escale 13 en jeux à Istres, puis dans trois autres villes du département l’an prochain.

JULIE BORDENAVE

Kinisi s’est joué le 18 juin, dans le cadre de 13 en jeux, à Aubagne.

Ce sont des humains qui se noient

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Chaque année, depuis 2014, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se noient en Méditerranée, aux portes de l’Europe. Un total, très certainement sous-estimé, de 30000 vies. Entre la Libye et l’Italie, les vies s’éteignent dans le silence et l’indifférence. Les 700 morts du dernier naufrage suffisent à peine à émouvoir l’Europe quelques jours, et non à mettre en place, enfin, des moyens et des lois pour sauver en mer.

L’Europe ne le veut pas. Elle refuse d’accueillir ces naufragés en détresse fuyant souvent l’esclavage et la guerre, ces exilées violées pour plus de 90% d’entre elles pendant leur trajet, alors même qu’elles fuient souvent violences et mariages forcés.

À l’autre bout de la planète, dans les eaux de Mayotte, île stratégique pour le commerce français, les kwasa-kwasa, petits bateaux de pêche dont notre chef de l’État avait déclaré qu’ils « pêchent peu mais ramènent surtout du Comorien », chavirent fréquemment. 1000 morts par an, estime-t-on à la louche. Ceux qui ont réussi à passer sont expulsés par la force publique française. Comment ne pas dire coloniale, quand les hôpitaux français proposent aux Comoriennes la stérilisation ?

Capacité de compassion

Sur les routes d’exil vers l’Europe, ou ses appendices coloniaux, les morts sont littéralement innombrables. Mais au lieu de susciter la compassion de l’Europe c’est la panique qui s’empare de tous. Comme les Américains, qui ont basculé vers Trump et son mur contre le Mexique, les Italiens renouent avec le fascisme, les Grecs ne secourent plus ceux qui se noient, l’extrême droite allemande elle-même resurgit et tend le bras. Quant à la France, elle arrête les militants écologistes, interdit leur soulèvement face à une planète qui s’asphyxie. Les discours xénophobes s’y banalisent, la droite franchissant aujourd’hui allègrement les frontières de l’indécence raciste.

L’Europe en aurait-elle fini avec l’Humanisme, qui est sa valeur fondamentale depuis la Renaissance ? Qui a permis de s’affranchir de l’esclavage, de l’indigénat, de la colonisation, des procès en hérésie, de la minoration des femmes, de la pénalisation de l’homosexualité ? De transformer les sujets assujettis en citoyens représentés ?

La réponse repose dans notre capacité de résistance culturelle. Dans notre manière de reconnaître la valeur et l’humanité de ceux qui sont issus de l’histoire coloniale de la France, et d’accueillir les victimes de la politique françafricaine. Sur nos scènes, comme le font le Festival de Marseille, Africa Fête, les Rencontres à l’Échelle. En exposant, comme le fait la Pride, la réalité des réfugiés LGBTQI dont l’Europe doit garantir la sécurité. Et en soutenant le concert de SOS Méditerranée, qui a sauvé des milliers de vies, mais reste en butte à ceux qui préfèrent que les hommes se noient.

AGNÈS FRESCHEL

Koudour : Hatice Özer retourne le Mucem

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Au centre de l'image, Hatice Özer joue du davul au milieu du public © Les Rencontres à l'Échelle

C’est avec une canette de Coca à la main, et un combo veste Adidas-robe de soirée qu’Hatice Ôzer accueille son public. Les musiciens, eux, sont déjà en train de jouer tranquillement dans un coin de la scène, en acoustique. Puis, alors même que le public n’est pas vraiment encore bien installé, que les lumières sont toujours vives, Hatice Özer, d’une voix juste, tranchante et a capella, lance les hostilités.

Sa création Koudour est présentée comme un spectacle de théâtre-musical. Et c’est en musique que ça démarre. Elle chante en turc, et on comprend pourquoi dès que la musique laisse place à la parole. Hatice nous parle de son enfance, passée dans la cité de La Borie-Basse en Dordogne, où vit une communauté turque venue ici pour couper du bois. C’est là qu’est né son amour pour la musique, dans les mariages auxquels elle participait toute son enfance dans la salle des fêtes, seul lieu de distraction du quartier – entre la mosquée et le temple des Témoins de Jéhovah.

En transe

Hatice chante, danse et joue. Elle parle d’amour, beaucoup, de ses tristesses et de ses joies, en s’adressant au public directement et avec force. Au point qu’une spectatrice, à qui elle semble s’adresser, ne peut s’empêcher de monter sur scène la rejoindre. Bientôt, c’est par grappe que le public descendra sur scène.

Car dès que les musiciens passent aux instruments amplifiés, on change d’ambiance, et ce n’est plus à du théâtre-chanté que nous assistons mais à un véritable concert. Dans cette musique turque aux accents psychédéliques voire électro, les musiciens brillent tous : Antonin Tri Hoang aux claviers et au saxophone, Matteo Bortone à la contrebasse et Benjamin Colin aux percussions. Hatice s’empare du davul, ce gros tambour turc qu’elle a souhaité apprendre – puisque c’est l’instrument qu’on entend le plus. Nait alors une transe entre les artistes et le public, une transe que l’on n’aurait pu imaginer dans un décor aussi austère qu’un auditorium. Et c’est ici la plus belle réussite de l’artiste, réussir à embarquer l’assemblée dans son propre monde, un monde fou et souriant, dans la nostalgie d’une enfance qui nous apparaît modeste mais assurément heureuse.

NICOLAS SANTUCCI

Koudour a été donné le 14 juin à l’auditorium du Mucem, dans le cadre des Rencontres à l’Échelle, à Marseille.

Nezouh, une fenêtre sur Damas

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Nezouh © Pyramide

« Un film en Syrie où personne ne meurt, ça existe ? » C’est la question glissée dans le dialogue entre deux ados sur les toits de Damas, devant l’écran d’un smartphone qui documente pour le monde, le quotidien d’une ville assiégée et détruite.

Ce film sans cadavres qui se déroule pendant le siège de la Damas sous les bombes, Soudade Kaadan le réalise pour son deuxième long-métrage de fiction : Nezouh. Réalisatrice-scénariste syrienne, déjà primée à Venise en 2019 pour Le Jour où j’ai perdu mon ombre, elle remporte avec Nezouh, le prix Orrizonti 2022.

Elle y suit ce qui reste d’une famille dans ce qui reste d’une ville. Elle y parle du   déplacement (ce que signifie Nezouh) à la fois des populations chassées de leur pays mais aussi des mouvements plus intimes à l’intérieur d’une famille syrienne quelconque ancrée dans un patriarcat ancestral, où chacun pressé par les circonstances devra quitter ses positions pour avancer, survivre.

Rêves d’évasion

Motaz, Hala et leur fille de 14 ans, Zeina sont les derniers habitants de leur quartier assiégé. Malgré les ordres des autorités, Motaz refuse de partir, d’abandonner un appartement où il est le maître pour devenir un réfugié comme tous ceux qui ont fui. L’électricité, l’eau, la nourriture peuvent bien manquer. Chaque sortie sous les balles des snipers peut bien être la dernière, il s’entête. Son épouse Hala et Zeina ne parviennent pas à le faire sortir de ce déni de réalité qui confine à la folie douce et serait plutôt drôle si la situation n’était pas aussi dramatique. Qu’importe s’il n’y a plus de mur, on frappe encore à la porte et quand les bombes éventreront façades et plafonds, il étendra des draps fleuris pour fermer son domaine et protéger ses « filles ». De ses filles, il ne reste que Zeina, seule dans la chambre de trois lits. Les deux ainées ont été mariées, sont parties, confiées à des hommes qui ne les ont peut-être pas protégées. L’adolescence de Zeina brûle de rêves d’évasion, de mer infinie et de constellations : l’eau et l’air pour échapper à la terre. Un monde imaginaire où on peut faire des ricochets dans le ciel et pêcher des poissons dans le vide.

Le missile a ouvert le toit de la maison et Zeina y retrouve un autre adolescent Amer connecté à l’extérieur, passionné d’images. Flirter, rire, rêver. Trouver une fleur de jasmin dans les gravats et barbouiller ses lèvres de mûres écrasées. Une presque normalité dans un désastre. En trois phases chronologiques (la vie au foyer avant la bombe, puis après dans l’appartement éventré et enfin la fuite dans les rues de Damas), la réalisatrice métaphorise enfermements et ouvertures, explosion et implosion, mettant à nu cette famille syrienne, nous la rendant très proche et si peu étrangère. Dans des décors réalistes partiellement reconstitués numériquement, la magie opère, servie par le travail sur la lumière d’Hélène Louvart, de l’obscurité de la maison sans électricité à la lumière crue et cruelle qui la pénètre soudain.

Soudade Kaadan dit avoir voulu changer le regard sur les réfugiés sans les présenter ni comme victimes ni comme héros. Juste des gens qui n’ont pas eu d’autre choix que de partir dans la douleur. Elle dédie son film « à tous les Syriens qui ont péri dans cette guerre, à tous les réfugiés et à tous les disparus en mer. »

ÉLISE PADOVANI

Nezouh, de Soudade Kaadan
En salles le 21 juin