vendredi 10 juillet 2026
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Tous les corps dansent

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Festival de Marseille 2023_Aina-Alegre_Parades-&-Désobéissances_La CitadelledeMarseille_CREDIT_Pierre-Gondard-13

En ce week-end de juin la Citadelle de Marseille était ouverte. Ce qui est en soi un événement, tant cette immense forteresse qui fut dressée contre la ville demeure, sauf exception, inaccessible. Le point de vue qu’elle offre sur la baie et sur Marseille n’a pas d’équivalent : il a été choisi par les armées successives pour surveiller et punir la ville rebelle, et éventuellement l’admirer. Le public époustouflé, a autant photographié la ville que le spectacle, Parades & Désobéissances, qui venait lui aussi en contrepoint de ces pierres immobiles, lui opposant la chair vivante, les paillettes, le bleu profond, la fantaisie.

Ce sont cent marseillais, de 17 à 80 ans, qui ont dansé jusqu’au bout de leur souffle. Une chorégraphie subtile et précise, rythmée, haletante, joyeuse, conçue par Aina Alègre, qui magnifiait les êtres. Essoufflante, exigeante, elle révélait peu à peu ce que les corps savent dire : la fatigue des plus âgés qui peinent à aller au bout des gestes mais persistent, en souriant, la raideur d’un homme qui s’essaie à déhancher, ceux qui jouent avec les assignations de genre, et les diverses techniques de danse qui ont marqué les plus pros, un port de bras classique, un porté circassien, un ancrage de danse africaine, un peu de hip-hop, et beaucoup de virtuosité contemporaine. Une superbe démonstration de vies, diverses, enthousiastes, pour une pratique universelle et citoyenne de la danse. Forcément désobéissante.

Sous les stéréotypes

Le solo qui ouvrait le festival à La Criée mettait aussi en scène une libération. Celle d’un corps de femme noire disparue sous les épaisseurs de tissus, Slightly disitentified, dit le titre en forme de litote. Mais une fois les couches de burqa épluchées les oppressions demeurent : Cherish Menzo (chorégraphie Benjamin Kahn) cherche son corps, presque nue, en jogging noir de hip-hop, dissimulant à nouveau son visage, rampant, souffrante, ou faussement enjouée, sexuée, portant la mémoire de l’oppression, de l’exil, et de tous les préjugés historiques liées au corps des femmes noires. Insoumise, incarnant tous les stéréotypes, et les détruisant un à un, avec superbe. Une démonstration de vitalité et de conscience politique de son corps, qui s’est poursuivie au Théâtre de la Sucrière.

Notre avenir

Dans les Quartiers Nord de Marseille, au cœur du parc Billoux de la mairie du 15/16. Un endroit magique, dans le quartier abandonné à la pauvreté, aux déchets qui s’accumulent, aux commerces illicites, à une rocade qui n’en finit pas de ne pas se construire, et de tout bloquer.

Sur la scène, une magnifique jeunesse, hip-hop bien sûr. Marina Gomes et la Cie Hylel dansent deux pièces bouleversantes : Asmanti, de midi à minuit, met en scène le quotidien des jeunes des quartiers. Qui parlent, dansent, s’ennuient, font le guet, rient, désœuvrés et solidaires. Puis vient la nuit et tout se durcit, devient tragique, et les regards amusés et rebelles accusent, fermés et durs, une société qui les cantonne et les méprise. Les bras ouverts pour enlacer le vide se tendent, durcissent et les poings surgissent, soulignant les regards acérés comme des couteaux.

Bach Nord (Sortez les guitares) est plus explicite encore. Les cinq danseurs sont rejoints par des jeunes ados qui travaillent en ateliers avec eux. Et deux semaines de résidence leur ont suffi à créer une œuvre bouleversante : Bach Nord oppose au scandaleux BAC Nord la force de l’art. De Bach, dont ils s’emparent savamment, à la guitare, au sample, tissant une pièce sonore qui saisit et modèle sans complexe notre héritage commun. Les exploits dansés se succèdent, sans démonstration cependant, loin de l’esprit d’une battle : Bach Nord tient un discours. Celui d’une magnifique jeunesse, si talentueuse, si énergique, si riche de sa diversité, dirigée par une jeune femme dans une pièce où garçons et filles jouent à égalité.

Sortez les guitares ? Le double sens de l’expression est explicite. Alors que le collectif sort une guitare pour s’approprier magnifiquement Bach, Bac Nord sort les kalachs. La jeunesse des quartiers pauvres de Marseille subit de plein fouet une double peine : une violence quotidienne meurtrière, et les préjugés exercés à leur égard. Frère Bach, où es tu ? lancent-ils comme un appel à la fin. Seul un bruit de rafale semble leur répondre… Mais les applaudissements nourris du public, debout, multipliant les rappels, fait la démonstration qu’une autre réponse est possible !

AGNÈS FRESCHEL

L’ouverture du Festival de Marseille s’est tenue du 16 au 18 juin, dans sa ville.
festivaldemarseille.com

Une semaine au Festival
Le Festival de Marseille a commencé le 17 juin et se poursuit jusqu’au 9 juillet. La première programmation de la nouvelle directrice, Marie Didier, est passionnante et fait la part belle aux artistes de Marseille, et aux habitants. Ainsi cette semaine on pourra voir à La Criée la création du chorégraphe Éric Minh Cuong Castaing (du 22 au 24 juin), qui établit un lien entre Marseille et Kampala, avec le groupe d’ados ougandais Waka Stars, vedettes mondiales du web.

Les enfants de CM1 de la Viste (guidés et entrainés !) s’essaieront à la coiffure sur les têtes des volontaires (24 et 25 juin Salon de coiffure Kenze). Elli Papakonstantinou proposera une version queer des Bacchantes d’Euripide, où la pilosité s’exhibe comme un signe de pouvoir, ou de transgression de genre (21 et 22 juin à la Friche).

Les 22 et 23 juin à La Criée une autre création, autour de l’album de Awir Leon Love You, Drink water, du chorégraphe Amala Dianor, et du réalisateur Grégoire Korganov : Marie Didier sait aussi inviter et produire des valeurs sures de la scène contemporaine non marseillaise, pourvu qu’ils parlent un peu rencontres des arts, transversalité et diversité !

 

 

Le Festival d’Aix-en-Provence se rafraîchit la mémoire

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Dans les archives du Festival d'Aix-en-Provence © Francesco Garbo

Soixante-quinze ans déjà ! Avec l’aide de la comtesse Lili Pastré, Gabriel Dussurget fondait en 1948 le Festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence, soutenu aussi par le Casino municipal d’Aix Thermal et son administrateur Roger Bigonnet. Plus d’un millier de décors, cartons, maquettes (par les peintres, Balthus, Antoni Clavé, Derain, Matias, Sansó…), quinze mille costumes de scène, lettres, contrats, feuilles de comptabilité, critiques, partitions (et pas seulement celles des musiciens ou des metteurs en scène, mais de la multitude des techniciens qui entourent le spectacle, régisseur lumières, décors, son…) sont les témoignages de l’ampleur de cette manifestation qui a placé Aix-en-Provence parmi les grandes scènes internationales. Comment valoriser, protéger, diffuser cet énorme corpus ?

Comment préserver l’héritage ?

Cinq tables rondes organisées par les doctorantes et chercheuses associées à Telemme (laboratoire lié à Aix-Marseille Université) Anne Le Berre, Sylvia Herrisé et le chercheur Pierre Pinchon (Amu/CNRS) convoquaient divers acteurs universitaires, professionnels du spectacle et des archives sur les sujets cruciaux de la mémoire du festival. Se posent les questions de classement, tri, conservation, mise à disposition des artistes, des scientifiques, des publics. « Le théâtre est un lieu d’identité très précieux pour une ville, sourit l’un des intervenants, il s’agit d’un patrimoine architectural mais aussi affectif ». Les archives deviennent plus complexes à préserver encore aujourd’hui : un dessin à l’aquarelle se classe plus aisément qu’un support informatique (ouvrir un dossier de 1981 relève de la gageure !). Il s’agit de collecter la mémoire, réfléchir sur les usages, la chronologie, mettre en évidence une histoire de l’art contemporain, de ses ruptures avec les traditions, tout un ensemble passionnant et vaste qui ne cesse de s’enrichir…

MARYVONNE COLOMBANI

« Les collections se dévoilent » s’est tenu le 14 juin au Musée Granet, à Aix-en-Provence.

Rendez-vous le 1er juillet
Trois courts métrages présentés lors de cette journée livrent quelques secrets des archives de la ville des décors, du montage des archives de l’INA. Ils seront diffusés sur le site du festival dès le 1er juillet. Premiers pas avant la création d’un musée qui puisse présenter cet immense et émouvant corpus ! 

« Polaris », trouver sa bonne étoile

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Jour2Fête

Dans la brume blanche, une voix, qui parle de solitude et de souffrance. Une silhouette. Le bruit du vent qu’on sent glacial. Une tempête de neige. Et puis des mains qui se réchauffent. Ce sont les mains d’Hayat, une navigatrice, de 1m60, en plein océan Arctique, au milieu des icebergs bleutés. À l’autre bout du monde, dans le Sud de la France, sa sœur, Leila, sur le point de donner naissance à son premier enfant, avec ses craintes et ses doutes, alors que le père a mis les voiles. Toutes deux ont eu un parcours de vie difficile : un père absent, une mère toxicomane, en prison, qui n’a jamais été une mère. Pour elles, les familles d’accueil. « Je ne me rappelle aucun moment de tendresse avec ma mère », confie Hayat. Elle souhaite très fort que sa sœur, grâce à ce bébé qui vient de naitre, puisse changer le destin de cette famille. C’est à travers des conversations téléphoniques qu’Hayat et Leila revisitent leur passé et leur relation. Et c’est en racontant, bribes par bribes, son histoire à Ainara Vera qu’Hayat nous permet de l’approcher. Elle évoque ses difficultés en tant que femme-capitaine, la nécessité d’être dure au départ pour se faire respecter, les agressions qu’elle a subies. « En tant que femme, si vous êtes ne serait-ce qu’un peu attirante, c’est vraiment super difficile. Ça consomme tellement d’énergie. » Le syndicat de marins qu’elle a contacté lui a refusé toute aide.

Voyage intérieur

« On a le droit de décider ce qu’on veut faire de notre corps ! »s’indigne-t-elle. Elle est épuisée de devoir se débrouiller toute seule. « Je ne peux apaiser ma souffrance quand la vie me maltraite. » Comment garder la tête hors de l’eau, nous suggère un plan serré, fixe, long, intense, où elle nous regarde. Peut-être en quittant le bateau, un moment, pour aller voir sa sœur et faire connaissance avec la petite Inaya, celle qui va briser ce cycle infernal pour avoir de nouvelles références. En profiter aussi pour faire le point sur sa propre existence : « Je fais pas ma vie, je m’occupe des autres ! » lance-t-elle à sa sœur cadette. Comment chasser ses démons, vaincre sa peur de ne jamais être aimée ? Comment se reconstituer après cette enfance où on n’a pas reçu cet amour de base ? « Inaya est aimée et c’est le plus important », conclue-t-elle.

Dans Polaris, ce documentaire tourné pendant deux années, Ainara Vera trace le portait de deux femmes qui, chacune à sa manière, tracent leur voie. Elle filme les gestes expérimentés de la navigatrice dont le bateau semble glisser sur la mer et frôler les icebergs, ceux, plus tâtonnants de sa sœur qui apprend pas à pas les gestes d’une mère. « Hayat est une capitaine de navire qui cherche sans relâche sa place dans le monde », commente la cinéaste qui a su trouver la bonne distance pour nous donner à voir et entendre ces deux femmes blessées par la vie, nous faire partager leur voyage intérieur afin de se reconstruire. La musique d’Amine Bouhafa accompagne superbement ce voyage glaciaire travers des paysages à la beauté âpre et austère.

ANNIE GAVA

Polaris, de Ainara Vera

En salles le 21 juin

« Aix en Juin » : du classique, du jazz, du stambeli

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Trio Wajdi Riahi © Monday Jr

Accompagné de Basile Rahola (contrebasse) et Pierre Hurty (batterie), amis de longue date, le pianiste Wajdi Riahi dessinait les orbes d’une musique délicatement ciselée, reprenant des pièces de son dernier album, Mhamdeya, dont le morceau titre convie à une évocation nostalgique et un tantinet espiègle de la ville natale du compositeur, et livrant un avant-goût de son prochain opus. La fusion entre les instruments, leur complicité, permet une osmose rare, où arrangements et improvisations jubilent, vont chercher l’autre, le taquinent, l’appellent, se confient, voyage subtil entre l’intime, les réminiscences et une recherche musicale qui ne cesse de s’affiner et d’explorer de nouveaux territoires. Une anecdote fournit le thème de Back to the little room. « Je prenais des cours de piano classique au conservatoire de Tunis, explique Wajdi Riahi, ma prof était merveilleuse. Durant quinze ans, j’ai tenté de la revoir. Enfin, un jour, dans sa salle de cours, que le conservatoire nommait “la petite chambre”, je l’ai retrouvée, le bonheur de ces retrouvailles avec tous ces souvenirs a fait naître ce morceau »… La contrebasse épouse la ligne mélodique, puis dessine ses contrechants, la batterie devient, sans baguettes, lieu de percussions traditionnelles. Si les passages du premier album citent seulement en échos émus les phrasés de mélodies traditionnelles, et restent complètement dans un esprit jazzique, les pièces du futur opus sont imprégnées du stambeli, le gnawa du Maroc, le jazz se métisse alors en une « road to Stambeli » sur laquelle la voix du pianiste murmure une nouvelle harmonie. Douceur festive qui mène le public à chanter en chœur… La puissance de certaines voix de la salle donna une dimension inattendue au bis !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 17 juin à l’Hôtel Maynier d’Oppède, dans le cadre d’Aix en Juin.

« Sans frontières fixes » : les voix de l’amer

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Sans frontières fixes © Hugues Castan

Voilà plusieurs années que la partition de Lionel Ginoux attendait d’être portée à la scène. Les chants composés pour baryton, et interprétés avec justesse et brio par Mikhael Piccone, sont d’une limpidité et d’une finesse qui ne peuvent que provoquer l’émotion. Adaptés de textes de l’auteur jeunesse Jean-Pierre Siméon, les chants disent, sans la surligner mais sans non plus l’occulter, la douleur de l’exil, de la migration forcée. Conçu en soutien à SOS Méditerranée, le spectacle pensé par le fondateur du Calms (Collectif des artistes lyriques et musiciens pour la solidarité) adjoint à cette parole littéraire et musicalisée celle des membres de l’association, partis secourir en mer ceux qui risquaient d’y périr. Déclamés avec pudeur par le comédien Corentin Cuvelier, ces témoignages s’adjoignent à une partition instrumentale de très bonne tenue, composée pour l’occasion par Lionel Ginoux en contrepoint avec les chants initiaux. Les musiciennes – Marion Liotard au piano, Marine Rodallec au violoncelle – y insufflent ce qu’il faut de lyrisme et de résolution pour ne pas dénaturer le propos. Ces voix venues de la mer résonnent ainsi sur scène, jusqu’aux parties de témoignage que l’on devine indicibles, voire insupportables. La chorégraphie âpre, physique et d’une expressivité à toute épreuve de David Lliari anime les corps fébriles des danseuses et danseurs : Thomas Barbarisi, Mélanie Ramirez, Samy Mendy et Doumbouya Talaour s’emparent de la scène avec une ferveur et une vérité qui ajoutent de la rage et de l’émotion là où, on le devine, la peur et le chagrin ont déjà pris chez d’autres le dessus. L’apparente simplicité du dispositif ne confine jamais au simplisme, et rares sont les spectacles qui ont cru aux possibles de la musique, de la danse et de l’art en général pour dire ce monde-là. Encore trop rares sont celles qui y parviennent aussi bien.

SUZANNE CANESSA

Sans frontières fixes a été donné le 26 mai au Théâtre Toursky, Marseille.

Dessiner des paysages musicaux

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Festival de Chaillol © Alexandre chevillard

Zébuline. Une curiosité en éveil, une attention aux réalités d’un territoire, des formats qui se renouvellent… Quel regard portez-vous sur l’évolution du festival ?

Michaël Dian. La première édition a été imaginée en 1997, sur un coin de table de la cafétéria du Conservatoire de Paris d’où la plupart des musiciens étaient issus : une liste d’œuvres du répertoire et les noms de quelques copains musiciens. Un petit flyer, bricolé à la hâte, circulait à Chaillol et alentours, photocopié et distribué par l’Office de tourisme de Chaillol. L’organisation était rudimentaire mais c’était plein d’élan et très convivial. Les concerts étaient pleins, un chapeau tournait à la fin et la soirée se prolongeait tard dans la nuit, à la Bagatelle, l’hôtel restaurant de la station. Le Festival de Chaillol a pris forme l’année suivante, lorsque Gérard Blanchard, le maire de Chaillol – il l’est encore – a eu l’idée de rouvrir l’église du Hameau de Saint-Michel, fermée depuis plusieurs décennies. Il s’est passé là quelque chose, une alchimie miraculeuse qui perdure. Qui aurait imaginé que, vingt ans plus tard, nous y accueillerions Françoise Nyssen, ministre de la Culture [de mai 2017 à octobre 2018, ndlr].

Qu’est-ce qui vous a poussé à investir ce territoire, de penser la diffusion et la création sur des modes nouveaux ?

Je passe sur l’histoire familiale qui me lie au Champsaur, il faudrait un livre pour la raconter ! Le Festival de Chaillol est rapidement devenu un événement pour la commune et pour les villages des environs qui se manifestaient pour recevoir un concert, nous faisant pressentir le devenir du projet. L’itinérance est l’une des décisions les plus fécondes que nous ayons prises. Elle a créé une dynamique, un mouvement. Avec Marc Lourdaux et Hervé Cortot, les premiers présidents de l’association, nous avons senti que la relation au territoire était une dimension centrale du projet. Comme artiste musicien, défendre une programmation d’excellence me semblait aller de soi. J’aurais pu en rester là mais j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont appris à regarder le paysage au-delà de la carte postale, à comprendre qu’il est une réalité historique, vivante, habitée. Aujourd’hui, ces notions sont dans l’actualité, poussées sur le devant de la scène par la gravité d’une crise systémique qui oblige à repenser nos façons de faire, à imaginer une relation plus juste à nos environnements. J’ai été confronté très tôt à ces sujets en œuvrant avec les gens du pays qui en savaient long sur le sujet et qui ne m’ont pas lâché ! Cela a été une magnifique école de terrain.

Michael Dian © Alexandre Chevillard

La programmation de cette nouvelle édition est d’une grande diversité, fait une large place à la création, un élément constitutif de vos saisons. Elle offre aussi de nombreuses propositions où la musique s’offre autrement. Comment l’avez-vous imaginée ?

Le concert est un moment privilégié, tellement essentiel. Mais aligner quinze propositions, aussi exceptionnelles soient-elles, ne fait pas une saison. Pour qu’émerge un sens, il faut un agencement. Pas de relief sans perspective. Il s’agit de dessiner un paysage en imaginant des circulations parmi les gestes artistiques retenus, choisis amoureusement. Ainsi, apparaît une ligne d’horizon que le regard embrasse, dont les concerts sont comme les sommets. Comme en montagne, ils communiquent entre eux, par des chemins, des résonances qu’il faut révéler et qui sont autant d’invitations à se mettre en marche. C’est le sens du projet culturel que nous portons : donner accès en créant des situations et des modalités de relation à la musique pour que chacun trouve un endroit pour se mettre à l’écoute : ateliers de pratique, méditation en musique, sieste musicales, déambulations au musée, plateau radiophonique en public. L’autre élément tient à la nature de la programmation, qui propose beaucoup de répertoires originaux, avec de formidables qualités d’invention et une salutaire liberté de ton. Aujourd’hui, les artistes incorporent librement les ressources musicales les plus variées, faisant dialoguer des traditions musicales qui étaient longtemps restées encloses. Avant d’être un vocabulaire, la création musicale est une attitude faite de curiosité et d’ouverture au monde, un souffle libre et vital. Aucune grammaire musicale n’est à exclure, toutes peuvent être le terreau d’un geste inédit. C’est l’effet de la révolution numérique qui fluidifie l’accès aux sources, abolit les anciennes hiérarchies, invite à l’hybridation des langages. Proposer un large panorama de ces musiques, ouvrir des chemins, se mettre en route, c’est tout l’esprit du Festival de Chaillol depuis sa création.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Festival de Chaillol 
Du 15 juillet au 11 août
Divers lieux du Champsaur, des Sources du Buëch et de Gap-Tallard
09 82 20 10 39 
06 40 11 37 78  
festivaldechaillol.com

Aux rythmes de Papet J

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Huit ans déjà que Papet J n’avait pas sorti de disque sous son nom. Le dernier c’était Raggamuffin Vagabond en 2015. Ce 26 mai dernier, quand Marseille s’embrasait pour célébrer les trente ans de la victoire en finale de la Ligue des champions, une autre étoile marseillaise offrait un joli cadeau à sa ville. Un dernier opus intitulé Pas pressé, dans lequel on retrouve la gouaille joyeuse de Papet, gravée uniquement sur vinyle, comme un retour aux influences reggae des pionniers jamaïcains – même si ce n’est pas un 45t – que l’on distingue aussi, et surtout, dans la musique. 

Tel Prince Buster avant lui, c’est avec son chapeau « pork-pie » que Papet J aime déambuler dans sa ville. Une déambulation qui démarre avec Hé Hé Ho, en ouverture du disque, et où déjà, les principaux marqueurs qui vont rythmer l’écoute sont présents. Du reggae d’abord, installé sans détour par une ligne de basse puissante et engagée, à la limite de la saturation. Et les paroles, où l’artiste invite comme souvent les cultures du monde qui l’entoure à partager une même danse : « Ça chante en occitan, français ou catalan, en basque, en algérien, anglais et castillan, patois jamaïcains, tous les patois italiens, quelque soit le langage ça fait le même bien. »

Prendre son temps

La suite avec Bonne raison, Changer de route et Éléments de langage, où le regard vif mais empathique de l’auteur sur la société est porté par des mélodies toujours emballantes. On s’arrête ensuite sur Pas pressé, le titre éponyme du disque qui, comme son l’indique, ralenti quelque peu le tempo. À l’écoute, on est de suite frappé par le clavier qui ouvre le morceau, et qui revient ci où là plus tard. Une intro qui nous plonge immédiatement dans la nostalgie de nos compilations Trojan, et qui laisse place à un titre particulièrement bien senti, où flow des paroles, lignes de basse, rappellent à l’auditeur pourquoi il aime le reggae. Une musique qui parle au corps et à l’âme, sans les brusquer certes, mais qui peut les chambouler. 

S’il a souvent chanté « pas d’arrangement » avec le Massilia Sound System, on ne peut ici que saluer la qualité de ces derniers. Car ce disque, plutôt épuré et donnant toute sa place à la voix, la basse et les percussions, est saupoudré de quelques artifices sonores, légers mais donnant un relief certain à l’ensemble. Un travail juste, né de la collaboration avec Grégory Lampis alias Puppa Greg, propriétaire du 149 Studio, où le disque a été enregistré, et Moussu T à la direction artistique. Une association qui a donné naissance à un disque à la fois simple et efficace, où l’on retrouve Papet J là où on il nous avait laissé, et exactement à l’endroit où l’on espère le retrouver très vite. 

NICOLAS SANTUCCI

Pas pressé, de Papet J
Manivette Records / Baco distribution – 22 €
À venir
30 juin : Festival Marseille se renouvelle 

Angelin Preljocaj et la jouissance de la torpeur

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Annonciation © JC Carbonne

Zébuline. Pourquoi reprendre Noces, créé en 1989, et Annonciation, créé en 1995 ? Quel intérêt prenez-vous à reprendre ce répertoire ancien ?

Angelin Preljocaj. Le thème de Montpellier Danse 2023, « Répertoire et création », recoupe une de mes préoccupations anciennes. J’ai toujours eu besoin de mettre en perspective ce que je suis en train de faire avec des répertoires, le mien ou d’autres. Et puis, une œuvre n’existe que si elle est donnée, et je pense qu’il est dommage de laisser mourir tant de pièces qui ont été créées avec de l’argent public, et donc lui appartiennent. Diffuser le patrimoine est important, et donne à la danse une épaisseur historique qui lui manque souvent. Les diffuseurs veulent avoir des créations, des premières… Cela n’est pas très écologique, cela coûte cher en décors, costumes, lumières, il faut s’interroger aujourd’hui sur ce mode de production et de diffusion du spectacle vivant, pour des raisons écologiques et budgétaires.

En dehors de ces raisons de directeur de ballet, vous avez sans doute des motifs plus artistiques, plus personnels, pour reprendre ces deux pièces…

Bien sûr. J’aime mes interprètes, qui apportent beaucoup à mes œuvres. Le sens d’une pièce s’épaissit des différentes incarnations qui viennent l’habiller, la transformer. Un pianiste aujourd’hui qui jouerait Bach comme Glenn Gould aurait l’impression de bégayer, mais un qui jouerait sans connaître Glenn Gould passerait à côté d’une vision désormais essentielle à sa compréhension. Il en est de même pour la danse, mais on le sait moins. Chaque interprète lui apporte une inscription dans le temps, dans l’époque. Et rien ne marque mieux l’époque que le changement des corps.

Justement, concrètement, qu’est-ce qui a changé dans Noces ? 

C’est très étrange. La pièce est exactement la même, je n’ai pas changé un pas. Mais dans le rapport homme-femme, la violence est encore plus forte. La pièce met en scène un rapt sur la musique très tellurique de Stravinsky. L’assujettissement des femmes en est le sujet. J’y suis très sensible, cet état de société me révolte, j’ai une mère, quatre sœurs une femme et deux filles, comment ne pas l’être !

Aujourd’hui, par rapport à 1989, ces sujets des violences faites aux femmes sont médiatisés et combattus. Mais l’assujettissement continue, la sauvagerie est toujours là. Les danseuses aujourd’hui s’en emparent avec encore plus de panache.

« Je cherche une grammaire de l’hébétude, un rythme, une dynamique de l’indolence »

Est-ce du même ordre pour Annonciation ? Le duo est plus intime et plus intemporel…

Annonciation c’est une forme à habiter qui dépend davantage encore des interprètes. Les Annonciations sont toujours peintes dans des jardins clos, qui symbolisent la virginité de la Vierge à qui l’Ange vient annoncer qu’elle porte l’enfant de Dieu. Cet espace est scénographié avec un tapis rouge, qui symbolise le ventre, le sang. Lorsque l’Ange pénètre cet espace réduit, contraint, intime, il a la forme d’une femme. Je ne voyais pas un homme pénétrer cet espace.

L’ambiguïté de genre de l’Ange est-il le même aujourd’hui ? Vous avez eu des interprètes très intergenres, à l’époque on disait androgyne. Comment cela résonne t-il ?

L’Ange a une gestuelle immédiatement martiale. Son arrivée est une déflagration, qui s’entend dans la musique. L’espace ne peut pas contenir un tel être, il vole en éclat. Comme le temps. On est dans une réalité quantique, dont la durée varie selon les protagonistes, une éternité, un instant. Tout est dans les mains, les corps, les gestes des danseuses. Tout cela est très précis, et doit être extrêmement habité. Bien sûr, pour chaque duo, c’est une création.

Une autre pièce sera créée justement. Vous pouvez nous en dire un mot ? Son titre à quelques jours de la création ?

Le titre est Torpeur, et la pièce, qui est une petite forme sans décor, explore cet état de corps. J’ai toujours aimé chercher de ce côté-là. Ma danse est plutôt vive, j’aime bien chercher ce qui peut contrer cela, explorer le poids dans Gravité, l’extase dans Near Life Experience. Là je cherche une grammaire de l’hébétude, un rythme, une dynamique de l’indolence. J’ai besoin de tracer les choses dans les corps, que l’émotion surgisse de la forme et pas de l’affect. Les corps de la danse peuvent parler directement aux corps des spectateurs si on parvient à cela. Alors j’alourdis, je ralentis, j’épaissis. Je vois ce que cela donne, l’effondrement d’un corps. Un effondrement volontaire, consenti, une jouissance de la torpeur. Celle qui nous saisit quand il fait très chaud, que l’on n’a pas envie de bouger, et que le plaisir qui en découle est immense…

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

Noces, Annonciation, Torpeur
20 et 21 juin
Opéra Berlioz
Le Corum, Montpellier

Spectacles donnés dans le cadre de Montpellier Danse, qui se tient du 20 juin au 4 juillet.

montpellierdanse.com

Nathalie Négro, touches créatives

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Nathalie Négro © Lily Sadin

Zébuline. Pourriez-vous évoquer votre parcours ? 

Nathalie Négro. Ne m’a jamais quittée la boulimie de faire, de produire, de m’enrichir de contacts, de rencontres, de concerts, de créations de spectacles. Pianiste classique et contemporaine, j’ai voulu développer mes propres projets artistiques et mes expérimentations. Il a fallu que je crée mon propre espace, un peu comme dans Une chambre à soi de Virginia Woolf, [rires] afin d’initier des rencontres, faire du spectacle vivant, expérimenter, croiser les genres musicaux et ceux du spectacle vivant. 

Est-ce parce que vous êtes une femme ?

Sans aucun doute. Nous sommes obligées de créer notre propre espace, parce que femmes, car aucun espace n’a été pensé pour nous. Nous sommes obligées d’inventer notre place, de la fabriquer de bout en bout. Toute la compagnie de Piano and co est traversée par un engagement féministe. C’est pour cela que pour 80 000 000 vues je me suis inspirée d’une héroïne féminine. Il faut qu’il y ait des modèles auxquels s’identifier, des modèles positifs et forts, pas des victimes ou des objets… 

Est-ce pour cela que la transmission occupe une grande place dans votre travail ?

La création et la transmission sont indissociables. La pédagogie a toujours fait partie de mon travail et en même temps j’ai participé à beaucoup de créations, j’ai créé des festivals dans de petites communes alpines (2007-2012) autour de compositeurs et compositrices d’aujourd’hui. Je suis très attachée au travail qui s’articule sur un territoire, de l’occuper, quel qu’il soit. En 2007, j’ai fondé un festival dédié à la création au féminin. C’était dans la foulée de la bombe qu’a été la sortie du rapport de Reine Prat en avril 2006, premier écrit officiel sur des questions de genre publié par le ministère de la Culture. J’ai alors travaillé sur la visibilité des femmes, recensé par des chiffres sexués les pratiques internes des conservatoires (direction, enseignement, œuvres abordées…). Ce n’était pas encore un sujet à l’époque, et faute de moyens, j’ai arrêté, mon équipe de Piano and co était trop petite. Aujourd’hui, elle s’est étoffée avec des personnes magnifiques. 

2013 a aussi été une année très importante. Dans le cadre de MP13, Piano and co a pris son envol grâce à un opéra-slam, 80 000 000 de vues, qui évoquait l’histoire d’Asmaa Mahfouz, cette jeune égyptienne qui a appelé les Égyptiens par le biais d’une vidéo postée sur le net le 18 janvier 2011 à se rassembler place Tahrir. Ce spectacle a permis des appels à résidence, j’ai travaillé durant quatre mois sur le territoire de Dunkerque. Le projet reposait sur une mise au service du territoire des artistes (centres sociaux, camps de migrants, écoles, prisons, hôpitaux…). Cette « utilisation » des artistes de cette manière a été déterminante pour mes propres choix. Pour résumer, en 2021 Piano and co a été la première compagnie conventionnée en Paca dirigée par une femme ! C’est pour cela que j’ai repris le sujet de 2007 à propos de la visibilité des femmes. 

Une relation particulière avec les publics ?

Oui, le public doit être impliqué, il s’agit de de vivre ensemble l’instant. Avec la pièce de Terry Riley, In C, interprétée par cinquante jeunes musiciens européens dans la salle des rotatives de La Marseillaise dans un dispositif en mouvement, il y eut un lien intime entre partition, écoute, lieu… Chaque fois je m’adapte au lieu en essayant de casser le rapport frontal entre la scène et le public. J’essaie d’exploser le plafond de verre des femmes et le quatrième mur de la scène [rires]. 

Il s’agissait aussi d’un projet européen (Europe in C). Pouvez-vous nous parler de Musical Bounce Back ?  

Ce nouveau projet est né durant la crise sanitaire, il est cofinancé par le programme Erasmus + de l’Union européenne. Résilient et fédérateur, il s’est appuyé sur un processus innovant (connexion à distance par le LoLa (Low Latency system) qui permet de jouer et répéter avec d’autres à distance) et réunit Arménie, Chypre, Grèce, Portugal et France sur un modèle horizontal. Il comprend un kit pédagogique et des commandes à des compositrices de ces pays. Dans chacun d’entre eux, un travail est mené pour découvrir ou redécouvrir le matrimoine musical ainsi qu’une sensibilisation à l’égalité hommes/femmes au sein des établissements d’enseignement musical. En 2024, le projet s’achèvera à Marseille par un final d’une semaine avec conférences, rencontres, concerts, tables rondes, sensibilisation avec des élèves, expositions photo, films, et, on l’espère avec la sortie du disque de Trio and Co, contenant en fil rouge les créations des compositrices rencontrées tout au long du projet. 

Une sororité musicale… 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Trio and co 
23 juin 
Cité de la Musique, Marseille
pianoandco.fr
citemusique-marseille.com

Festival du film d’Artiste : de Cannes à Marseille

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Light attaching to a girl

Pour sa 13e édition, le Festival du film d’Artiste (AVIFF) s’installe à Marseille, au cinéma Les Variétés, les 24 et 25 juin. Un rendez-vous qui se présente comme « une 3e voie/voix entre cinéma et audiovisuel, œuvre cinématographique et œuvre d’art contemporain. » Il propose vingt films, sans format ni thématique imposés, sélectionnés parmi les 400 reçus. Des films réalisés par des artistes venus d’Allemagne, Finlande, Estonie, Danemark, Chine, Taïwan, Japon, États-Unis, Liban et France. Parmi ces films, trois ont été primés par un Jury à Cannes les 21 et 22 mai derniers et deux ont eu le prix « Coup de cœur ».

Les primés
Light attaching to a girl (États-Unis) de Laina Barakat suit Clare, étouffée par un père autoritaire et deux sœurs aînées, qui essaie de s’échapper. Finding my color, sera projeté en présence du réalisateur Junji Kojima et de sa fille : pour Yui, une jeune fille de quatorze ans, peindre des images avec différentes couleurs est son seul moyen d’être elle-même. Dans Vividream de Matteo Di Loreto, entre rêve et réalité, une jeune fille se retrouve dans le public du Théâtre Royal Danois et découvre qu’il y a d’autres personnes avec elle. 

Les Coups de cœur 
Behind the Shield, un portrait filmique de la ville de Beyrouth au cours des trois dernières années sera présenté par sa réalisatrice Sirine Fattouh. Et Atlas O Phoenix sera là pour Ordinary, un essai personnel et expérimental, qui pose la question : « Vos yeux ont-ils vraiment vu (moi ?) ».

Pour découvrir les quinze autres films, narratifs, expérimentaux, documentaires ou animation, rendez vous au cinéma Les Variétés (Marseille) ces 24 et 25 juin.

ANNIE GAVA

AVIFF
24 et 25 juin
Les Variétés, Marseille
art-film-festival.com