vendredi 10 juillet 2026
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Carré d’Art fête ses trente ans : « Nous avons une collection qui est l’une des plus grandes de France »

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© David Huguenin

Zébuline. Que signifient trente ans d’existence pour un lieu comme le votre ?

Jean-Marc Prévost. Trente ans, c’est important, bien que Carré d’Art soit assez récent par rapport à d’autres musées. Ce que je voulais faire avant tout à l’occasion de ce trentième anniversaire, c’était montrer la collection : nous sommes un musée, non un centre d’art, donc nous avons une collection qui est l’une des plus grandes de France, avec un rayonnement international très important. Elle a été constituée dès le milieu des années 1980, soit avant même l’ouverture du lieu. Pour les dix ans du musée, ce sont les collections du centre Pompidou qui ont été présentées, pour les vingt ans la collection personnelle de Norman Foster. Je voulais montrer que nous avions nous aussi une collection importante, que les gens puissent la découvrir… et les Nîmois en être fiers. C’était assez symbolique.

Que trouve-t-on dans la collection de Carré d’Art et de quelle manière s’est-elle enrichie ?

Le musée a été pensé par Jean Bousquet, le maire de Nîmes de l’époque, et Bob Calle, son ami, qui était collectionneur. À cette époque, il n’avaient pas de collection, pourtant nécessaire à la création d’un musée, ils ont donc beaucoup investi afin d’acquérir des œuvres. Il y a aussi eu un certain nombre de dons de la part de galeries et de collectionneurs. Une véritable énergie s’est déployée autour de cette idée de créer un musée. Au fil du temps, la collection s’est enrichie, avec d’autres acquisitions, des dons, notamment de la part des artistes exposés, mais aussi des dépôts du Fonds national d’art contemporain (Fnac) et du Fonds régional d’art contemporain (Frac) Occitanie. Le fonds compte aujourd’hui 700 œuvres, mais toutes ne sont pas de même taille. Il s’agit véritablement d’une collection de musée d’art contemporain : elle commence dans les années 1960, avec le nouveau réalisme, Supports/Surfaces et des artistes comme Daniel Buren et continue jusqu’à aujourd’hui.

Quel a été votre apport personnel depuis votre arrivée en 2012 et de quelle manière avez-vous pris la continuité du projet artistique ?

Si on compte Bob Calle, il y a eu seulement quatre directeurs en trente ans. Cela permet une continuité, que ce soit au niveau de la constitution du fonds comme de la programmation. C’est aujourd’hui un musée à la renommée internationale, les artistes présentés ici sont les mêmes que ceux que l’on voit à Paris ou New York. Dès le départ, Jean Bousquet voulait un musée qui rayonne au-delà de Nîmes et même au-delà de la France. J’ai contribué à cette exigence de programmation avec mes propres choix. Cet été, nous avons présenté le travail de Glenn Ligon, une star aux États-Unis, dont c’était la première exposition en France, ce qui a fait se déplacer beaucoup d’Américains. En ce qui concerne la collection, j’ai orienté les choix d’acquisition sur certains artistes, avec une ouverture vers le bassin méditerranéen, particulièrement le Moyen-Orient que je connais bien. Des artistes libanais ou égyptiens sont entrés dans la collection parce que cela faisait sens. Ainsi que de nombreuses femmes, qui n’étaient pas très représentées dans la collection. Des artistes importants sont entrés dans la collection, comme Walid Raad ou Nairy Baghramian, l’idée étant de faire des ensembles autour de certains artistes, je n’achète jamais une seule œuvre, parfois les acquisitions se font sur plusieurs années.

Parlez-nous du programme des trente ans, lequel investit de nombreux lieux de la ville.

Malgré nos 2 400 m2 d’exposition, nous n’avons pas assez d’espace pour présenter la collection dans son intégralité. C’est pourquoi j’ai proposé que nous en présentions une partie dans les autres musées de la ville, en dialogue avec leurs conservateurs, en choisissant des pièces qui correspondent à leurs collections. Même au musée de la Romanité, il y aura exceptionnellement l’exposition d’un artiste contemporain, Oliver Laric. C’est un parcours dans la ville, car souvent les gens qui viennent au musée d’art contemporain ne prennent pas le temps de visiter Nîmes. J’ai aussi invité trois artistes, Walid Raad, Suzanne Lafont et Tarik Kiswanson, qui ont déjà été exposés à Carré d’Art et dont les œuvres sont dans la collection, à porter des regards sur la collection. Walid Raad, a inventé une fiction, comme il fait souvent. Suzanne Lafont a fait un choix parmi la collection photographique, Tarik Kiswanson parmi les œuvres les plus contemporaines. C’était important qu’il y ait des regards extérieurs au mien. Je présente aussi le travail du chorégraphe Noé Soulier à la chapelle des Jésuites. Le Carré d’Art, c’est aussi la bibliothèque : le jour de l’inauguration ils organisent un grand bal littéraire. À l’automne nous aurons aussi la première exposition de Claude Viallat. Nous avons déjà des œuvres de lui dans la collection, il est régulièrement montré mais cela sera sa première exposition personnelle.

Un festival d’art contemporain triennal est annoncé dès 2024, que pouvez-vous nous en dire ? 

L’année prochaine, au mois d’avril, il y aura une manifestation d’art contemporain dans la ville qui comprendra aussi bien les arts visuels que la danse, mais pas seulement… Pendant un peu plus de deux mois, il y aura vraiment beaucoup de choses autour de la création contemporaine. Bien évidemment le Carré d’Art y participera. Nous avons déjà commencé à travailler à ce sujet avec les commissaires, qui ont été nommés mais dont je ne peux pas encore dire le nom…

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND

30 ans de Carré d’Art
Jusqu’au 31 décembre
Divers lieux, Nîmes
carreartmusee.com
Martine SYMS, Ugly Plymouths, 2020

Carré d’Art : entre Antiquité et modernité

Sans ciller, il contemple 2 000 ans d’histoire… Palais de verre, de béton et d’acier dessiné par l’architecte britannique lord Norman Foster, Carré d’art trône depuis trente ans sur l’ancienne place du forum romain, faisant face avec aplomb à la Maison carrée, bijou antique. Inauguré le 9 mai 1993, le lieu est un projet ambitieux, tant d’un point de vue architectural qu’artistique. Si c’est avant tout un musée contemporain porté par le maire de l’époque, Jean Bousquet, et son ami collectionneur, le gardois Bob Calle, le lieu abrite également le formidable fonds (notamment ancien) de la bibliothèque de Nîmes. Constitué d’acquisitions, faites dès 1986, mais aussi de dons et de dépôts d’œuvres, sa collection est composée de 700 œuvres d’art contemporain couvrant la période des années 1960 à aujourd’hui. En 2023, c’est toute la ville de Nîmes, connue pour son patrimoine antique exceptionnel, qui célèbre l’art contemporain du 9 mai au 17 septembre. Dans la continuité de l’ambition artistique de la ville, une grande manifestation est annoncée dès 2024 à Nîmes. Un pont esthétique entre l’Antiquité et le monde du XXIe siècle. 

Des expositions dans toute la ville 

La mélodie des choses
Du 9 mai au 17 septembre
Parcours inédit fait d’œuvres de la collection, des mouvements des années 1960 à des artistes beaucoup plus contemporains, entre peinture, installations, vidéo et performance. Une sélection complétée par le regard de trois artistes sur la collection : Tarik Kiswanson, Suzanne Lafont et Walid Raad. À Carré d’Art.

Martial Raysse
Jusqu’au 3 décembre
Un artiste présent dans la collection de Carré d’Art dont des œuvres monumentales sont visibles dans la ville et au musée des Beaux-arts.

À L’Affiche ! La Feria sous le trait des artistes contemporains
Du 13 mai au 31 octobre
Au musée des Cultures taurines, exposition d’œuvres originales ayant servi à la réalisation des affiches de l’incontournable Feria de Nîmes.

De Nîmes au Nil
Du 9 juin au 19 novembre
Collections de tissus liées à l’histoire de la ville, au musée du Vieux Nîmes.

Collections premières
Du 15 juin au 19 novembre
Dialogue entre les collections du Museum et celles de la collection d’art contemporain, au Museum d’Histoire naturelle. 

Mémoire vive
Jusqu’au 31 décembre
Le travail digital d’Oliver Laric fait écho aux collections archéologiques, au musée de la Romanité.

Fragments 
Du 9 mai au 3 septembre
Un film de Noé Soulier, chorégraphe et performer, à voir à la chapelle des Jésuites. 

Showing Up : gratter sous le vernis 

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Showing Up © Allyson Riggs

Grand bien a pris à Diaphana, distributrice de Showing Up, de ne pas toucher au titre si polysémique choisi par Kelly Reichardt. Car Showing Up évoque une multitude de choses que le film prendra le temps d’explorer, avec délicatesse et précision. Le « show », tout d’abord, c’est-à-dire l’exposition, celle à laquelle s’attelle le personnage de Lizzy. La sculptrice, incarnée par Michelle Williams avec le brio qu’on lui connaît, n’a que ce mot à la bouche. Ce « show » qui, à quelques jours, voire quelques heures du vernissage tant redouté, ne semble jamais achevé. Ce « show » dont personne ne semble percevoir l’ampleur, puisque les imprévus qui se mettront alors sur sa route seront nombreux. Ce « show » auquel elle invite et réinvite ses proches, tout en redoutant leur venue. 

Car il y a aussi cette nécessité, cette injonction à littéralement « se pointer », « se présenter » – « showing up », pour l’artiste comme pour ses invités. À commencer par sa famille : ces parents, aimants, jamais déshonorants et pourtant insupportables, campés avec un délice manifeste par Judd Hirsch et Maryann Plunkett ; et ce frère, vraisemblablement borderline ou du moins sérieusement paranoïaque, incarné avec conviction par John Magaro

À moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une mise en évidence, d’une apparition : de ces petits riens, ou de ce grand moment en train de se révéler – « showing up », advenir, éclore ?

Minimaliste et habité 

Car rares sont les films aptes à dévoiler le geste artistique, et avec lui tout ce qui se révèle du monde, et de ce qui jusqu’alors restait invisible. La réalisatrice Kelly Reichardt, qui signe ici son septième long métrage, et son quatrième en la (très) bonne compagnie de Michelle Williams, connaît très bien le monde dont elle parle, et les lieux qu’elle filme. Cet Oregon dans lequel elle s’est installée, et où elle aura tourné, entre autres, son First Cow. Et cette université d’art qui a, depuis, fermé ses portes, et dont la réalisatrice, qui enseigne également à ses heures, sait retranscrire l’ambiance et le fourmillement. Devenue aujourd’hui la figure de proue du cinéma d’auteur nord-américain, Reichardt sait décidément insuffler ce qu’il faut d’inquiétude à des lieux au premier abord anodins et quotidiens. Et ce milieu aux atours paisibles, niché dans une verdure accueillante, n’échappe pas non plus à ce regard poreux. Les artistes qui y gravitent ont la bonhommie d’André Benjamin ou de Hong Chau : ils se révèlent pourtant à plusieurs reprises, au détour de conversations a priori anodines, plus complexes qu’on ne l’aurait attendu. À l’instar de ce film minimaliste redoutablement habité.

SUZANNE CANESSA

Showing Up, de Kelly Reichardt
En salle depuis le 3 mai

Le Cours de la vie, une leçon de cinéma 

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©Tabotabo films et Sombrero films

Pour son cinquième long métrage, le réalisateur belge Frédéric Sojcher adapte Ateliers d’écriture, un essai d’Alain Layrac sur son métier de scénariste, et dont le sous-titre Cinquante conseils pour réussir son scénario sans rater sa vie lie d’emblée fiction et réalité. Le Cours de la vie pourrait s’entendre comme le flux des trajectoires de chacun convergeant dès le générique, en taxi, à pied, à vélo. Ou comme l’écoulement du fleuve-temps qui emporte tout, des existences et des amours, sans jamais se remonter. Ou encore, désigner la leçon dialoguée que va donner le personnage principal sur l’écriture d’un scénario et sur la vie qui le nourrit. 

Vincent (Jonathan Zaccaï) dirige à Toulouse l’Ensav, une école de cinéma – moins prestigieuse que la Femis parisienne ou l’ENS Louis Lumière à Lyon, mais meilleure selon lui. Il a invité Noémie (Agnès Jaoui), une scénariste de renom à donner une masterclass à ses étudiants. Dans leur jeunesse, Noémie et Vincent ont étudié et écrit un film d’école ensemble. Ils se sont aimés. Puis Noémie est allée acheter des allumettes et leurs existences se sont séparées. Quel scénariste en a décidé ainsi ? Quelle pulsion a poussé Noémie à fuir ? Elle suggère à mots couverts : la peur de l’abandon. Quitter les gens avant qu’ils ne nous quittent ? Maîtriser le scénario pour ne pas le subir ? 

Une mise en abîme

Le film raconte les retrouvailles maladroites des ex-amants, en un lieu, en un jour, respectant la classique règle des trois unités, ménageant une progression dramatique à l’intérieur d’un dispositif qui met en scène à la fois le discours de Noémie aux étudiants et par touches allusives le sous-discours qu’elle adresse à Vincent. En contrepoint, comme leurs aînés avant eux, les étudiants mêlent leurs amours compliquées et leur travail de cinéastes en herbe. Des images de films illustrant le cours de cinéma de Noémie, on ne verra rien. Le réalisateur balaie le visage des élèves qui regardent, éclairés et traversés par la lumière. On entendra les bandes sons, on s’amusera peut-être à reconnaître les œuvres. La captation de la conférence par trois caméras, sous la régie de la belle-sœur de Vincent, Louison (Géraldine Nakache), souligne bien sûr la mise en abyme mais saisit également Noémie dans les différentes échelles de plans, révélant ses émotions au fil de la journée. 

Agnès Jaoui, actrice, scénariste, réalisatrice dans la « vraie » vie, habite son personnage autant qu’elle est habitée par lui. Tour à tour, assurée, drôle, grave, capable de mettre à distance des sentiments trop déstabilisants ou désarçonnée par cet ancien amour qui lui revient de si loin, n’étant sans doute jamais parti, rattrapée par le « et si… » qui colle à l’écriture et à la vie. Et, quand, pressée par les étudiants, elle se livre, avec une grande pudeur, racontant le deuil d’un frère, on pense très fort à Bacri, son compagnon de route décédé, ou à n’importe quel être cher que nous avons nous-mêmes perdu. 

Construction intime

Les films « méta » sur le cinéma prennent le risque d’être jugés à l’aune de ce qu’ils disent de leur sujet. Noémie explique comment écrire un bon scénario, déclare que c’est une démarche qui n’est pas sans points communs avec une thérapie. Observer, extrapoler, s’arrêter avant tout développement pour se demander en quoi cette histoire unique peut être universelle. Puis construire les personnages – le plus précisément, le plus intimement possible, en les choisissant au plus près de soi. Enfin, tout oublier pour les laisser libres d’aller jusqu’à « leur point de démence »selonl’expression de Deleuze. Pari réussi pour Le Cours de la vie qui ne parle que de cinéma (convoquant pour la BO, Vladimir Cosma, grand monsieur de l’histoire du septième art) et nous atteint en plein cœur.

ÉLISE PADOVANI

Le Cours de la vie, de Frédéric Sojcher
En salle depuis le 10 mai

Au nom d’Hannah

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Fragments © Vincent Berenger

Que nous reste-t-il, aujourd’hui, de la pensée d’Hannah Arendt ? Si ses textes et réflexions sur la condition humaine, la liberté, la politique et la responsabilité ont inspiré des générations de penseurs et de militants, le théâtre ne s’y est pas si souvent consacré, préférant se concentrer sur la vie pour le moins romanesque de l’autrice. La philosophe, qui soutint sa thèse de doctorat, dédiée à Saint Augustin, au très jeune âge de 22 ans, compte pourtant parmi les penseuses les plus importantes de son siècle. Créée au Festival Off d’Avignon, la pièce mise en scène par Charles Berling a été amplement saluée pour sa capacité à célébrer et mettre en actes cette pensée fondatrice en l’offrant à un public invité à échanger et à débattre. C’est à Bérengère Warluzel que l’on doit cette forme ouverte : la comédienne s’est emparée des textes philosophiques d’Arendt pour en extraire la matière théâtrale, et faire surgir une dialectique plus proche de l’oral. Le spectacle célèbre le désir incompressible de l’autrice pour l’analyse et la compréhension d’un monde aux nombreuses zones d’ombre. La voix d’Arendt se confronte à différents personnages tous incarnés par la brillante comédienne : un journaliste, une écrivaine… Tant d’individus aptes à susciter des répliques, des sursauts de pensée. Mais aussi de poésie, puisque les médiums convoqués – piano, marionnettes conçues par Stéphanie Slimani – interrogent également la notion, fondamentale, d’engagement.

SUZANNE CANESSA

Fragments 
Du 9 au 13 mai 
Théâtre des Bernardines, Marseille

Une enfance perdue, un livre retrouvé

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« Je suis enfant et je me crois coupable de tout. » Mathieu est effondré par l’abandon qu’il subit. Sa mère vient de le laisser aux soins de son grand-père dans une ferme de Haute-Provence ; séparée du père, elle va ailleurs chercher sa vie. Nous n’en saurons pas plus. L’été passé, Mathieu fait sa rentrée en 5e dans une école de curés. Ce n’est pas un bon élève. Très vite, on sent qu’une grande souffrance consume l’enfant. Non seulement celle de l’abandon, mais surtout celle du fils trop souvent témoin des disputes de plus en plus violentes de ses parents dont les échos surgissent au fur et à mesure du récit comme des éclairs, toujours plus forts, qui le hantent et reviennent par vagues. Aussi cette douleur se retourne-t-elle sur le chat, les poules, un copain de l’école qu’il méprise et soumet avec cruauté. 

Une écriture au scalpel

Il a des rêves de liberté et de maturité, s’enfuit dans la neige de l’hiver pensant pouvoir y trouver la mort que, dans sa détresse, il appelle de ses vœux. Son grand-père, veuf depuis vingt ans, est un taiseux mais lui porte une affection attentive, sans pourtant se douter de la dimension de ses angoisses. La mère leur rend visite pour Pâques, un fol optimisme saisit Mathieu mais elle repart sans lui donner d’explication, ni d’espoir. L’été revenu, la Saint-Jean rassemble les habitants, les garçons et les filles. « La dentelle troublante de leurs rires, leurs robes qui sentent la lavande, leurs cheveux qu’argentent les étoiles, tout nous porte à jouer les hommes. ». Mathieu Belezi évoque l’éveil de la sensualité et des désirs du jeune garçon qui pose un regard désabusé et haineux sur le monde, « adulte avant l’âge. » On pense au jeune héros des 400 coups, qui lui aussi avait une grande soif d’amour, ou à la violence de Genet, enfants trahis qui cherchent à s’inventer un autre monde. La cruauté qu’ils exercent sur les autres ne les rassasie pas tant ils ont de douleur enfouie. Ce petit livre si fort, si intense, écrit au scalpel, paru pour la première fois en 1998, était épuisé quand l’éditeur, Frédéric Martin, l’a découvert, avec d’autres, eux aussi oubliés. Il a alors décidé de rééditer l’ensemble de l’œuvre. Attendez-vous à découvrir d’autres textes sublimes.

CHRIS BOURGUE

Le Petit roi, de Mathieu Belezi
Le Tripode – 15 €

L’invitation au nid

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Les pas perdus © G.C.

« C’est hypnotique la vannerie, pire que l’ordinateur, explique Guy-André Lagesse, artiste du collectif Les pas perdus. On commence un matin et d’un coup des heures sont passées ! Ça s’apprend très vite, on sent que nous avons cette pratique ancestrale dans le sang. » Plus de 150 apprentis vanniers ont été initiés à la manipulation du rotin afin de réaliser une exposition collective, comme il les affectionne. Ces « occasionnels de l’art », connus via des associations d’aides aux personnes démunies, par cooptation, ou simple rencontre en bas d’un immeuble, ont travaillé à la confection de… nids. La consigne de départ était de participer à un atelier de création, avec un objet trouvé dans la rue, à partir duquel imaginer une extension. Chacun a ainsi conçu son nid idéal, en fantasmant qui un espace pour inviter des amis à boire l’apéro, qui plutôt un coin pour lire tranquille, enfin seul. Pour l’un, c’est un gant douillet qui sert de point d’émergence ; pour l’autre, un entonnoir en plastique, ou une baignoire de poupée. En résulte une accumulation d’objets hybrides, poétiques en diable, aussi évocateurs que le regretté gaffophone de Gaston Lagaffe.

Dans le jardin du Comptoir de la Victorine, ces œuvres sont exposées presque tout le mois de mai, accrochées sur une structure de métal (elle aussi « de récup’ »), où sont diffusés des enregistrements sonores réalisés durant les ateliers. L’ensemble constituant un « mini accousmonium », pour entendre les voix mêlées de chaque inventeur. Notez que tous les après-midis, du 10 au 12 mai, puis du 17 au 21 et enfin du 24 au 28, de nouvelles sessions de vannerie (gratuites) sont proposées sur place par les Pas perdus, pour continuer à alimenter l’exposition. 

GAËLLE CLOAREC

Faire son nid avec ce que l'on trouve
Du 4 au 28 mai
Jardin du Comptoir de la Victorine, Marseille
06 14 20 41 03
lespasperdus.com

Marseille aux couleurs de l’Afrique

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Bassekou © Peter Hunder

L’association Live Culture célèbre la huitième édition du festival La Nuit des Griots qui se veut une vitrine de l’expression des cultures d’Afrique et du monde. La pratique artistique au cœur du dispositif « bâtit des ponts » entre les peuples. Ainsi un stage de danse africaine sera animé par la danseuse Byshara, spécialisée dans le riche répertoire des danses de l’Afrique de l’Ouest. Afin de poser un cadre à ce rendez-vous qui mêle danses et musiques, un ciné-concert gratuit est proposé en ouverture du festival : le film documentaire Qui es-tu octobre ? de Julie Jaroszewski évoque les mois d’octobre 1987 et 2014. Le premier vit l’assassinat du président du Burkina Faso, Thomas Sankara, que l’on considère souvent comme un Che Guevara africain mais surtout « le président des pauvres ». Le deuxième connut la destitution de son successeur, Blaise Compaoré. Un débat sur l’histoire du « pays des hommes intègres » suivra avec la réalisatrice. 

Bien sûr, il y aura des concerts, depuis la chorale comorienne Chœur Boras, ensemble de femmes, créé en 2012 à Marseille, afin de préserver les chansons du quotidien (« bora » désigne les berceuses) à Pamela Badjogo et son afro-pop, « highlife façon bantoue » et afrobeat, accompagnée du multi-instrumentiste Pat Thomas et de Kwame Yeboah, qui affirme un féminisme lumineux. Auquel répond celui, pêchu, du duo Def Maa Maa Def (Mamy Victory et Defa) dont le « féminisme à l’africaine n’est pas des femmes qui parlent aux femmes mais des femmes qui parlent au monde ». La musique traditionnelle sera abordée par Bassekou Kouyate, l’un des grands maîtres du n’goni (luth traditionnel de l’Afrique de l’Ouest), entouré de deux percussionnistes et de la chanteuse Amy Sacko, tandis que Vesko va offrir un résumé des musiques qui l’ont influencé par des compositions afro-électro live. Une pièce de théâtre se glisse dans le programme, Élégie d’exil par le slameur Mbaé Tahamida Soly et le one woman show de Roukiata Ouegdraogo. Les soirées trouveront leur conclusion dans des DJ set. Marseille va danser !

MARYVONNE COLOMBANI

La Nuit des Griots
Du 9 au 14 mai
Divers lieux, Marseille
06 03 92 73 96
nuitdesgriots.fr

Juste avant la plongée obscure

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A bright room called day © Pierre Planchenault

Zébuline. Comment vous est venue l’idée de monter ce texte américain ? 

Catherine Marnas. Je cherchais une pièce qui parle de ce que nous sommes à mon sens en train de vivre, cette bascule démocratique. C’était avant le Covid, mais on la sentait déjà. Je pensais à Brecht bien sûr, à La Résistible ascension d’Arturo Ui, mais je voulais un texte plus contemporain. J’avais adoré Angels in America de Tony Kushner, et je savais que son tout premier texte, avant qu’il reçoive le prix Pulitzer, avait été mal reçu. Que le parallèle qu’il établissait entre Reagan et Hitler passait mal. Je l’ai lu, et immédiatement j’ai contacté Tony Kushner pour le monter. Il m’a dit « OK, mais je le réécris. On ne peut plus parler de ça sans parler de Trump ». Donc il a ajouté une strate à sa narration, sur Trump. Et il a voulu le monter aussi. A Bright Room Called Day a été créé en même temps en français à Bordeaux et en anglais à Broadway. 

Qu’est ce qui vous a tant plu dans ce texte ? 

J’aime que le théâtre raconte des histoires, qu’il y ait une préoccupation de la narration, et qu’il nous plonge dans les perspectives politico-historiques qui résonnent avec notre présent. Tony Kushner a quelque chose d’un Brecht, avec aussi un sens du scénario, des histoires, du rebondissement, du suspens…  très contemporain. Et très politique. Les critiques américains reprochent clairement à Spielberg d’avoir un scénariste communiste. Dès cette première pièce, il montre la dégradation progressive de la république de Weimar, à travers des personnages qui ne sont pas où on les attend. La plus politisée ne sera pas celle qui accomplira le geste de bravoure. Ces personnages, dans le Berlin des années 1930, nous ressemblent. Ils nous interrogent sur notre degré d’aveuglement ou de conscience, de résistance ou d’acceptation. Faut-il rester lorsque la démocratie bascule et que les génocides se préparent ? Fuir, résister, s’allier ?

Cette bascule démocratique est en jeu aussi pour la réélection de Reagan ? 

C’est ce qui est interrogé. Cinquante ans après Weimar, en 1985, une jeune femme bombe sur les murs de New York : « Reagan = Hitler, Weimar aussi avait une constitution ». On oublie trop que Hitler a été élu démocratiquement, qu’il a gagné le pouvoir par une alliance avec la droite, contre la gauche, qui n’a pas su s’allier. Zillah rappelle tout cela, l’incendie du Reichstag attribué aux communistes, la droite capitaliste qui pense qu’Hitler va être maitrisable. La situation politique des États-Unis en 1985 ressemble à bien des égards à cela. Sans parler de Trump.

Catherine Marnas © Frédéric Desmesure

Comment Tony Kushner en parle-t-il, justement ? 

Il dit que l’avènement de Trump a donné raison à Zillah, que le risque de sortir de la démocratie est aujourd’hui très fort. Dans ce troisième niveau de narration, celui de Trump, il intervient en tant qu’auteur, pour commenter. Pendant qu’on montait le texte, chaque jour il m’envoyait de pages nouvelles… qu’on coupait ensemble, pour que les commentaires ne prennent pas le pas sur l’action. 

Comment ces trois niveaux sont-ils présents sur scène ? 

Ils se tricotent, la musique souvent fait le lien entre les époques, les neuf comédiens chantent et jouent, Zillah et Xillah, qui représente Kushner, commentent et s’engueulent. Ce qui vit en scène, c’est Berlin. Mais un Berlin qui pourrait être ici et aujourd’hui. Il est question d’une bande de copains politisés qui se fait engloutir par l’histoire. Pour une raison dérisoire, pour ne pas quitter un appartement si lumineux… 

AGNÈS FRESCHEL

A Bright Room Called Day 
16 mai
Théâtre Liberté, scène nationale de Toulon 

Les Eauditives : au fil des eaux, les mots 

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Sylvanie Tendron Marine Comte © X-DR

La cohorte des poissons des eaux des rivières l’Argens et de l’Eau salée descend de Barjols, traverse les villes de la Provence Verte, arrive à Toulon, les écailles chargées de poèmes, de musiques, de formes plastiques, de performances, de créations, d’écoutes, de jeux, de rencontres. La parole poétique épouse les problématiques environnementales aussi bien que les plus délicates élaborations mentales, renouant les liens rendus si ténus entre l’espèce humaine et son lieu de vie. 

Le festival Les Eauditives résonne tel un point d’orgue au foisonnement d’activités menées par la Zip de Barjols, cette « Zone d’intérêt poétique » qui sait si bien investir places et fontaines, du ruissellement de ses mots ou occuper avec une fine espièglerie la vitrine des éditions Plaine Page. Le festival se décline en escales qui passent du milieu scolaire (écoles, lycées, collèges) où sont pratiquées des séances d’initiation et de création, aux galeries, scènes, médiathèques, librairies et musées, depuis Barjols à Toulon en passant par Saint-Maximin, Châteauvert, Aups et Saint-Raphaël. 

Musique, littérature et poésie

Comme tous les ans, les étudiants de l’École supérieure d’art et de design Toulon Provence Méditerranée, sous la houlette de leurs enseignants, déploient leurs productions dans les jardins Alexandre Ier de Chalucet, s’inspirant pour cette édition du furoshiki (l’art japonais du pliage et de l’emballage), avant de se lancer dans leurs traditionnelles Poesonnies et Ouxéxé. Les poètes invités (trente auteur·es !) offriront lectures et performances, tandis que naîtront les superbes intermèdes musicaux de Lola et Eliot Allegrini (violoncelles) ou de Roula Safar (voix, percussions, guitare, oud). On va découvrir les œuvres fraîchement sorties des presses des éditions Plaine Page de Sylvie Nève, Christine Zhiri, Paul de Brancion, Bruno Geneste. Sera ouvert le premier salon des éditeurs de création avec les éditions de l’Attente, La Crypte, Lanskine, Plaine Page, Signes et Balises, Tipaza, Unes, 591. Enfin, un temps fort est réservé (pour la quatrième année) à la poésie sourde et ses créations avec en invité d’honneur Victor Abbou, auteur du livre Une clé sur le monde, une conférence d’Ivani Fusellier-Souza, Naissance, vie et mort d’un signe : éclairage linguistique et d’époustouflantes performances en langue des signes. 

MARYVONNE COLOMBANI

Les Eauditives
Du 4 au 27 mai
Divers lieux, de Barjols à Toulon
plainepage.com

À la rencontre du cinéma latino-américain 

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Estacion Catorce de Diana Cardozo © Bobine Films

La 25e édition des Rencontres du cinéma sud-américain organisée par l’Association Solidarité Provence – Amérique du Sud (Aspas) se tient du vendredi 5 au samedi 14 mai au cinéma Les Variétés à Marseille. La sélection 2023 partira ensuite en Région Sud et dans quelques villes d’Europe et d’Amérique du Sud. Au programme, sept longs et onze courts métrages en compétition, venus de neuf pays : Cuba, Argentine, Venezuela, Pérou, Brésil, Chili, Mexique et Colombie. Des films sur l’écologie, l’enfance, la jeunesse, les femmes, la violence, le travail… Des films pour penser-panser le monde mais aussi, des soirées festives, des échanges avec les cinq invité·e·s, des animations poétiques et musicales.

Tout commence ce vendredi avec Los Viejos Soldados, du cinéaste bolivien Jorge Sanjinés, membre fondateur du Festival du film de La Havane, en présence de la comédienne Valkiria de la Rocha. Une histoire d’amitié en pleine guerre du Chaco, qui de 1932 à 1935, opposa le Paraguay à la Bolivie. Le lendemain, en présence de son réalisateur Ernesto Piña, un film d’animation cubain, La Súper, où l’esprit de la mythique guerrière aborigène Jevalentina transforme une jeune enseignante en super-héroïne qui protège les femmes de la violence. 

Un travail de chien 

Le 7 mai, place à Reloj Soledad,où l’on suit une femme (Nadine Cifre, présente au festival) qui travaille dans une usine. « Elle pense que l’horloge lui vole son temps. Elle cherche à oublier sa solitude. Le présent est son passé », d’après son réalisateur César González. On pourra voir aussi Estacion Catorce de la Mexicaine Diana Cardozo : l’histoire de Luis, sept ans, qui voit son quotidien bouleversé par un événement inattendu. Dans Siete Perros de l’Argentin Rodrigo Guerrero, Ernesto vit avec ses sept chiens dans son petit appartement, et essaie de surmonter les difficultés de sa vie et ses problèmes de santé, tandis que les voisins tentent de le faire se débarrasser de ses chiens à cause des désagréments qu’ils causent. Le documentaire n’est pas oublié. Avec Servidao, du Brésilen Renato Barbieri,sur le travail des esclaves contemporains, en particulier dans les fronts de déforestation du nord du Brésil.

En clôture, le 13 mai, Natalia, Natalia : « Un film qui suit les règles du film noir mais dont la protagoniste est une femme, ce qui n’est pas habituel dans le genre », en dit son réalisateur argentin Juan Bautista Stagnaro qui sera présent pour en parler. Et pour ceux qui voudraient profiter encore de ces films qu’on n’a pas toujours l’occasion de voir, le dimanche 14 mai à 17h 30, un film argentin présenté aux 17e Rencontres (2014), Fermin d’Oliver Kolker et Hernán Findling, une histoire d’hôpital psychiatrique et de tango. 

ANNIE GAVA

Rencontres du cinéma sud-américain
Du 5 au 14 mai
Les Variétés, Marseille
aspas-marseille.org