dimanche 12 juillet 2026
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« Cinés Méditerranée » : le cinéma en sobre majesté  

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Le Hoggar (ex-Century) à Oran:Algérie 2019 © Stephan Zaubitzer

Après la révolution numérique, le succès des plateformes, la multiplication des chaînes cinéma, après les confinements, et au seuil d’une crise énergétique, quel présent et quel avenir pour la salle de cinéma ? Le festival Image de Ville proposait d’y réfléchir, croisant comme à son habitude différentes approches, théorique et universitaire, pratique et professionnelle. Sensible aussi, avec la très belle exposition de Stephan Zaubitzer qui, après un travail similaire en Afrique Noire et aux États Unis, a photographié, à partir de 2010, les salles de cinéma désaffectées ou encore ouvertes dans cinq pays méditerranéens (Tunisie, Algérie, Maroc, Égypte et Liban).

Superbe déchéance

Du Mahraba à Tetouan, il ne reste qu’un volume vide occupé par un parking et la trace rectangulaire d’un écran sur un mur décrépi. La salle bleue de L’Oriental à Hamman-Lif  offre le spectacle théâtralisé de gravats tombés d’un plafond défoncé et de rideaux déchirés. Certains cinémas conservent de la superbe dans leur déchéance. Tel Le Liberté de Medenine, clos et tagué mais intact et toujours couronné du mot « CINE » en lettres capitales. Tel le fier Olympia au lourd diadème de colonnades, à Menzel Bourguiba. D’autres comme Le Florida à Beyrouth se sont fondus dans le quartier, leurs vestiges d’enseignes à peine identifiables. Ou ont été investis par des commerces sous un fronton rouillé comme Le Hilton à Saida. D’autres encore, comme le Rio, cinéma de plein-air à Alexandrie ou Le Colisée à Marrakech arborant son architecture moderniste, s’affirment dans la cité. Et les fauteuils rouges des grandes salles vides, saisis en plongée, de dos ou de face, dans leurs alignements graphiques, attendent les spectateurs.

Passé colonial et futur hasardeux

Par cet inventaire-état des lieux, Stephen Zaubitzer documente non seulement le patrimoine et la mémoire mais aussi le devenir du cinéma. Pourquoi ces photos de lieux que la plupart d’entre nous ne connaissons pas nous touchent-elles ? Outre le talent du photographe, la qualité de ses cadrages, la curiosité des façades qu’il nous montre, souvent marquées par un passé colonial, ces lieux portent une charge émotionnelle particulière. La vie est passée par là, la grande histoire de tous et les histoires de chacun dans le secret des salles obscures. Là, des yeux se sont ouverts, des larmes ont coulé, des rires ont fusé, des désirs et des rêves sont allés des films à la vie. Ces temples désertés seraient-ils encore hantés ? Souvent les habitants d’un quartier lui donnent le nom du cinéma qui est ou était là, dit le photographe. Le Rivoli, Le Lynx, le Colorado, Le Shéhérazade, Le Goya, le Colisée, le Byblos, le El Maghreb (ex Régent), le El Khayam (ex Debussy)… les amers d’un voyage au cœur des villes à ne pas rater.

ÉLISE PADOVANI

Ciné Méditerranée, de Stephan Zaubitzer
Jusqu’au 19 novembre
Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence

Une proposition d’Image de ville, avec le concours de l’Aflam, la bibliothèque Méjanes, Les Écrans du Sud et l’Institut de l’image.

Taqqi ou la magie du grand Nord

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Les yeux de Taqqi (c) Lionel Blancafort

Prenez deux contes inuits, mélangez-les soigneusement, confiez-les à un auteur talentueux, Frédéric Chevaux, à un metteur en scène inspiré, Cédric Revollon, à trois comédiennes, Anaël Guez, Camille Blouet, Nadja Maire, et naît un superbe spectacle de marionnettes. Comédiennes, dites-vous, pourtant ! C’est le choix effectué d’entrée par le metteur en scène qui souhaitait avant tout un jeu humain et expressif porté par des artistes venues de la scène avant d’être des manipulatrices d’objets, expliquent à la sortie de scène les interprètes qui précisent l’origine des deux histoires entremêlées, celle de l’orphelin aveugle ou légende du Narval et celle de Tarqiup Inua («l’Homme-Lune ») et Seqineq («l’esprit du Soleil ») sa sœur, qui décrit l’origine de la lune et du soleil. Du second récit n’est retenue que la fratrie heureuse et complice.

Passage initiatique

L’ombre emplit la salle du Jeu de Paume, comble de son public d’enfants et de parents, on a attendu un peu les retardataires, rien ne doit troubler la représentation. Émergent les formes d’un iceberg, d’une plaque de glace qui flotte dans l’obscurité. Sur cette éminence deux « personnages » constitués de papier kraft se dressent, amorcent la narration, le relais est vite pris par les marionnettes quasi-grandeur nature du petit garçon, Taqqi, de sa sœur, de se terrifiante et acariâtre grand-mère (qui se transformera en punition de sa méchanceté en narval). L’enfant est aveugle et c’est un obstacle au passage initiatique qui veut que tout Inuit devienne un homme lorsqu’il a tué son premier ours polaire. Ce dernier apparaît, immense, et livre une bataille épique contre un courageux chien de traîneau. Les formes stylisées soutenues par les manipulatrices vêtues de noir, parlent, chantent, fredonnent, glapissent, grognent, dans le cadre dessiné par les variations du jour et de la nuit dont les ombres ourlent de leur onirique poésie le décor et l’action. La simplicité de ce conte initiatique empreint de merveilleux séduit petits et grands. Délicate bulle poétique. 

MARYVONNE COLOMBANI

Les yeux de Taqqi a été donné les 12 et 14 octobre au Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

La rage de dire

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Ludivine Sagnier© Christophe Raynaud de Lage

Voilà déjà deux ans que Vanessa Springora a signé son entrée fracassante en littérature avec Le Consentement. Deux ans que ce récit levant le voile sur les violences sexuelles et pédo-criminelles perpétrées au nom de l’art, et sur l’impunité d’écrivains prédateurs, a jeté un pavé dans la marre des lettres françaises. Porté à la scène par Sébastien Davis, ce texte âpre et troublant trouve en Ludivine Sagnier une interprète idéale. Car si la comédienne est aujourd’hui quadragénaire, elle convoque sans peine, par sa blondeur, son grain de voix et sa sensibilité, la puberté et ses tourments. Le portrait-robot esquissé par l’autrice de sa propre jeunesse était implacable : « Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies. » 

Enjouée et poignante
Tour à tour enjouée et poignante, la comédienne donne du corps et de la voix à cette adolescente flétrie, dont elle célèbre avant tout l’appétit de vivre et l’intelligence. Face au Gabriel Matzneff qu’elle incarne parfois, au détour d’une réplique, d’un ton doucereux assez pétrifiant, Ludivine Sagnier campe une Vanessa Springora moins dupe de ses stratagèmes que complètement inapte, émotionnellement et psychologiquement parlant, à se défaire d’un des rares amours qu’on lui destine. De temps à autre, au détour d’un regard, d’une inflexion, d’un silence, le masque se fissure et ne laisse émerger qu’une tristesse insondable. Qui se métamorphose, au contact de la musique conçue par Dan Lévy et interprétée en live par Pierre Belleville, en une boule de rage salutaire et contagieuse. Plus encore que bouleversant : le spectacle se révèle nécessaire.

SUZANNE CANESSA

Le Consentement a été joué du 3 au 8 octobre au Liberté, scène nationale de Toulon

Le dessin pour se réparer 

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Conte pour enfant sourd © Mahé Boissel

La Saison du Dessin initiée par Château de Servières se concrétise au Arteum-musée d’art contemporain de Châteauneuf-le-Rouge avec l’exposition collective Réparations. Celle-ci est née du constat de la commissaire Christiane Courbon que « la réparation intervient de plus en plus dans les pratiques artistiques qui parlent de ce point de jonction entre blessure, cassure, accident, traumatisme, panne…». Un titre générique pour des pratiques et des points de vue multiples, des générations entremêlées et des intentions différentes : certains se détachent du sensible, d’autres assument l’affect. Tout ce qui fait le sel, justement, de cette proposition où les artistes s’approprient le lieu (avec ses propres fissures, fuites et dégâts occasionnés par le temps et l’histoire), le transforment, le remettent en état. 

Points de suture
C’est le cas de Goulven Delisle qui « crée du récit, de l’imaginaire ou de la fiction avec les matériaux utilisés dans sa pratique artisanale : argile, pigments, chaux, métaux » en intervenant directement sur les quatre cheminées de l’ancien château. Une manière de Rallumer le feu en dessinant dans l’architecture un trait d’union discret entre les pièces. 

Dans la série au fusain À nouveau le paysage, Rose Lemeunier emprunte à Poussin, Bosch ou Friedrich la force de leurs paysages pour en produire une nouvelle lecture, provoquer d’autres sensations par effets de disparition. Travaillées au scalpel, ses images ressuscitent la beauté à sa manière, tronquée, dans ce qui a été « abîmé ». Superposés, accumulés, rapiécés, plâtrés, brodés, les tissus d’Anne-Marie Renan ont une histoire intimement liée à sa grand-mère ; points de couture ou points de suture, ils racontent un peu de la vie de Célestine, laissant filer le long des murs quelques vers de Palme de Paul Valéry… 

De mémoire, il en est aussi question dans l’installation de Corinne De Battista qui chine, se réapproprie photos et matériaux anciens pour réinventer un voyage universel. Mémoire, mais aussi faille et fêlure, dans les dessins puissants de Mahé Boissel – une série de 22 présentés à tour de rôle – où les corps s’abiment, les visages se déforment, où douceur et férocité s’entrechoquent, où les récits prennent la couleur de contes troubles et tourmentés. Tel un ruban enveloppant l’ensemble, les interventions de Brian Mura sont le fruit d’une imagination infinie, visuelle autant que formelle. Preuve s’il en fallait de la générosité du dessin contemporain. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI 

Réparations 
Jusqu’au 17 décembre 
Performance le 3 décembre de Claire Camous 
Arteum-musée d’art contemporain, Châteauneuf-le-Rouge
mac-arteum.com

Vers le métavers

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Sammie Veeler, well, 2021

Ouvert aussi bien aux amateurs qu’aux néophytes, organisé par l’association Faire Monde, l’édition 2022 d’Octobre Numérique va explorer, à partir de pratiques liées au virtuel, et autour du thème « Jouer collectif », les nouveaux rapports au vivant, les “communs” technologiques, les communautés inclusives ou les nouveaux modes de participation dans l’espace public. 

Rencontrer
Trois conférences-rencontres vont se dérouler au Théâtre d’Arles avec des artistes, chercheur·e·s, expert·e·s internationaux·ales et entreprises de technologie (gratuit sur réservation : ici ). Le 5 octobre, Julia Marchand d’Extramentale, Makan Fofana et Hugo Pilate de Banlieue du Turfu ou encore Lugh O’Neil, compositeur et artiste sonore vont évoquer D’autres imaginaires pour le métavers. Le lendemain, Créer inclusif, ouvert et durable réunit, parmi d’autres, l’artiste et commissaire Isabelle Arvers, le producteur Arnaud Dressen, ou l’artiste Stella Jacob. Le 7 octobre, Entreprises, emplois et carrières du virtuel met autour de la table Marie Albert et Mathieu Rozières de Dark Euphoria, Silvère Bastien du GRETA Provence, ou Naïm Zriouel de L’Épopée.

S’immerger

u2p050, On ne peut empêcher les oiseaux…, 2022

L’installation immersive à l’église des Trinitaires, On ne peut empêcher les oiseaux…, par le collectif u2p050, démontrera que « personne, du plancton, du flamant rose ou du pape ne prévaut sur les autres ». Tandis que dans l’église Saint-Anne accueillera des jeux vidéo et des mondes virtuels, crées par des initiatives artistiques collectives, dont certaines seront présentés par huit commissaires invités. Enfin, un parcours en réalité augmentée (en téléchargeant une application gratuite) dévoilera sur la Place de la République deux œuvres digitales : Genius Loci de Theo Triantafyllidis et Seeing/Unseen de Lauren Moffatt (cette dernière sera aussi visible dans la réserve naturelle du Marais du Vigueirat, dont elle s’est inspirée).

MARC VOIRY

Octobre Numérique-Faire Monde
Du 5 au 30 octobre
Arles et environs
octobre-numerique.fr

Les deux faces d’une même scène 

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Pochette de Nuits Blanches (Lollipop Records) © Olivier Gasoil

Ils sont nés dans les petites salles des grandes villes françaises. La Machine à coudre à Marseille, le Mojomatic à Montpellier, la Mécanique Ondulatoire à Paris… Ils sont partis en tournée, ont rencontré des gens qui écoutaient la même musique qu’eux, flanquaient les mêmes badges qu’eux sur leurs perfectos, des amitiés sont nées, une scène aussi. Cette histoire, c’est celle que nous raconte la compilation Nuits Blanches, portée par Thibault Sonet (Les Lullies, Montpellier) et Stéphane Signoret (Lollipop Records, Marseille). Un instantané de cette scène – ou une photo de famille – du garage-punk français actuel, en seize pistes tranchantes et pleines de vie. 

L’envie de sortir une compilation était déjà présente depuis quelques années dans l’esprit de Thibault Sonet : « J’ai toujours aimé les compilations qui ne se font pas quinze ans après, mais sur le moment. » Après une première tentative décevante sortie il y a quelques années, la faute à « une distribution catastrophique », le musicien a décidé de relancer l’idée et solliciter des groupes. « Ils ont été enthousiastes, certains ont enregistré des morceaux exprès pour la compilation. Tout le monde a répondu présent. »

Même si le choix de sortir le disque sur un format vinyle limitait le temps d’écoute, et de donc de groupes, la sélection s’est faite naturellement. « D’une façon ou d’une autre, je les connais tous. Ce sont des groupes qui jouent ensemble, qui se connaissant, certains s’enregistrent les uns les autres. »

Punk, garage et powerpop
À tout seigneur tout honneur, la compilation s’ouvre avec Les Lullies. Dernier soir, un morceau powerpop à haute intensité, à la mélodie accrocheuse, parfaitement représentatif de ce qu’il reste à écouter. On retrouve une powerpop cette fois plus adoucie, avec le nouveau groupe marseillais Flathead mais aussi les Nordistes d’Almost Lovers

On bascule dans un punk pur-jus avec La Flingue (Marseille) et son À genoux dans la pisse, ou le Pesticide Kids des Scanners (Lyon). Pour représenter la scène toulousaine, Asphalt. Ainsi que Teenage Hearts pour Nantes, Food Fight pour Rennes et Boss pour Paris. 

Et si cette scène peut paraître inaccessible pour les profanes, le disque a eu la bonne idée d’intégrer un insert avec photos et quelques phrases sur chacun des groupes. Notons aussi la très belle pochette réalisée par le Marseillais Olivier Gasoil qui, lorsqu’il ne se couvre pas la tête de gaffer pendant un concert, le pose délicatement sur ses pochettes de disques, pour un rendu esthétique surprenant. 

NICOLAS SANTUCCI

Nuits Blanches 
Lollipop Records
Sortie le 21 octobre

Deux sœurs pour une reine

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Debora Waldman © Lyohdo Kaneko

« C’est une idée à laquelle je tiens, et qui me trottait dans la tête depuis déjà une dizaine d’années ». Idée que Debora Waldman a pris soin d’appliquer dès sa prise de poste à la tête de l’Orchestre national Avignon-Provence en 2020 : programmer, lors de chacun des concerts de la saison, une compositrice méconnue ou oubliée. « Le public avignonnais est ravi de ce parti pris. C’est un pari difficile car les partitions ne sont pas connues des musiciens : ils ne les ont pas du tout dans l’oreille ! Cela nécessite donc un travail supplémentaire, ou du moins différent. Mais qui vaut amplement le coup. Et qui permet au public de venir et de s’ouvrir sur un nouvel imaginaire, un nouveau paysage musical. » 

Le concert concocté avec les mezzos Karine Deshayes et Delphine Haidan ne déroge pas à la règle, Deux soeurs propose de redécouvrir non pas une, mais trois compositrices. Dont la grande Pauline Viardot, née Malibran, que l’Histoire aura retenue avant tout pour ses talents de cantatrice. Les extraits de ses opéras de chambre, écrits pour voix et piano, ont été orchestrés par Johan Farjot, complice de longue date du duo – il a notamment enregistré avec elles chez Klarthe cette année le très bel album Deux mezzos sinon rien. « Johan a pris soin de rester fidèle à l’esprit de ces œuvres romantiques françaises. Ce sont des traits que l’on trouvera entre autres chez Berlioz : la transparence orchestrale, la délicatesse dans les interventions des vents. Mais aussi chez Louise Bertin et Clémence de Grandval.» 

Une première
De Louise Bertin, les mélomanes les plus avertis ne connaissent encore que La Esmeralda inspirée de Victor Hugo. Le concert du 12 octobre, redonné à la Philharmonie de Paris le 14, propose d’entendre une œuvre n’ayant fait l’objet d’aucun enregistrement : l’ouverture de son Faust. Le Mazeppa de Clémence de Grandval, inspiré de la légende populaire ukrainienne, comporte également des similitudes esthétiques et politiques avec Les Troyens de Berlioz dont les mezzos interprètent des extraits. On retrouve par ailleurs à l’affiche des morceaux choisis de Gluck, mais aussi des Italiens Rossini et Bellini. Avec pour fil rouge les sœurs Malibran, cantatrices inimitables : Pauline, donc, et Maria-Felicia, « des voix extrêmement virtuoses, pour lesquelles les compositeurs d’alors créaient ces personnages très exigeants, vocalement et scéniquement parlant. » Des voix qu’il est grand temps de faire de nouveau résonner.

SUZANNE CANESSA

Deux sœurs 
12 octobre 
Opéra Grand Avignon
orchestre-avignon.com

Lindbergh par Lindbergh

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Sasha Pivovarova, Steffy Argelich, Kirsten Owen & Guinevere van Seenus, Brooklyn, 2015 © Peter Lindbergh

C’est une version XXL du photographe et réalisateur allemand Peter Lindbergh qu’offre l’association L’Œil en Seyneà la VillaTamaris, grâce à la collaboration de la Peter Lindberg Foundation. Untold Stories comporte 140 tirages sélectionnés par l’artiste peu de temps avant sa disparition en 2019, ainsi que deux installations monumentales : Manifest et ses immenses dos bleus collés aux murs, et Testament composée d’un film et de douze portraits. Une exposition testamentaire, donc, et une manière de se retrouver face à lui-même, prévue à l’origine pour le Kunstpalast de Düsseldorf et présentée pour la première fois en France.

Une exposition manifeste
Réputé mondialement pour avoir photographié les icones de la mode depuis les années 80, Peter Lindbergh se dévoile ici dans sa relation intime avec ses modèles, mannequins et actrices, toujours en quête de vérité et de sincérité de part et d’autre. Pas de tricheries – ce qui n’exclut pas la sophistication – mais des photos en noir et blanc, brutes, sculptées, inspirées par ses modèles. Toujours en quête de leurs vibrations intérieures, toutes racontent une histoire et chaque séance est une nouvelle aventure. Une rencontre qui dépasse le cadre strict de la mode au point de faire passer le vêtement au second plan. D’ailleurs, dans le choix opéré par Peter Lindbergh, peu de couvertures de presse mais des portraits sensibles, les paysages de son enfance, des scènes de rues, des nus tantôt inspirés de la statuaire antique tantôt libérés de toutes contraintes, et encore des regards… Savant dosage d’instants volés et de poses scénographiées. 

Exceptés les visages aux cadrages serrés, ses photos ouvrent sur l’ailleurs et fouillent le décor : une usine désaffectée, une fenêtre embuée, un café…  Des scènes qui ont une âme et se révèlent en profondeur grâce au commissariat d’Emmanuelle de l’Ecotais, chargée de la collection photographique du Musée d’art moderne de la ville de Paris. 

L’exposition se clôt de manière solennelle avec Testament qui plonge le visiteur dans une salle tendue de noir pour mieux accueillir les portraits en couleur de Emer Carroll, photographié derrière une vitre sans tain dans sa prison de Floride, un texte et un film (long plan fixe) qui témoignent de sa réflexion sur la peine de mort : « Chaque être humain ne vient-il pas au monde innocent ? ».   

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Untold Stories
Jusqu’au 18 décembre
Villa Tamaris centre d’art, La Seyne-sur-Mer
villatamaris.fr

Ils sont là

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Vous êtes ici ©Yohanne Lamoulere

Maintes pièces de théâtre célèbrent le théâtre. Brillamment. Plus rarement un projet aura relevé le défi avec autant d’incarnation. Et surtout avec l’ambition de faire converger dans un même propos, le théâtre « contenant » et le théâtre « contenu », cette particularité sémantique qui distingue le théâtre des autres disciplines artistiques. Vous êtes ici d’Édith Amsellem est d’abord une déclaration d’amour au Zef, la scène nationale de Marseille, dont elle vient de quitter la « bande » après sept années au sein de ce collectif d’artistes associé·e·s autour de la directrice Francesca Poloniato.
Une salle dont on découvre au fil de cette pièce cérémoniale l’histoire si particulière. Construit dans le soubassement d’un immense centre commercial dont il supporte le poids au sens propre comme au figuré, le Merlan devenu Zef vit avant tout grâce à l’implication d’une communauté humaine. Un collectif, à la fois mémoire vivante et cheville ouvrière du lieu, auquel on accorde enfin la légitimité d’être mis en lumière. On se doute que la représentation ne se déroulera pas tout à fait comme les autres. Car celle-ci a bel et bien démarré, sans attendre qu’artistes et public prennent la place que les us leur attribuent respectivement. Et c’est par une grande porte de garage donnant sur une sorte d’atelier que spectatrices et spectateurs sont invités à entrer dans le bâtiment, comme on pénétrerait dans les entrailles d’une machine.

Au cœur du théâtre
Voilà bientôt tout ce petit monde sur le plateau, derrière le rideau, tandis que le son d’un battement de cœur accélère, nous renvoyant au trac qui étreint chacune et chacun qui connait les instants précédant l’entrée sous les projecteurs. À moins que cela ne soit le cœur du théâtre lui-même que l’on entend, tellement nous nous en sommes rapprochés. Au lever de rideau, on découvre les comédiennes Marianne Houspie et Laurène Fardeau et le chorégraphe et danseur Arthur Pérole, irrésistible fou dansant de la soirée. Les trois uniques artistes professionnels du projet sont installés dans le gradin, dont on apprendra qu’il a été conçu avec ceux du stade Vélodrome comme référence. Iels se glissent dans la peau de spectacteurs·trices qui évoquent leur rapport au théâtre, au contenant comme au contenu, là encore. La suite prend l’allure d’un show voire d’un talk show. Une cérémonie des Molière sans les dorures, une comédie musicale sans les claquettes, des confessions intimes sans sensationnalisme. Une fête au théâtre où Zahra, Hassina, Yvan, Bérangère, Thierry, Bertrand, Caroline, Amélie, Laurent, Céline, Heddy, Catherine, qu’il ou elle soit secrétaire de direction, régisseur, chargée de production, animateur culturel, cuisinière ou agent d’entretien, croisent Ariane Mnouchkine, Jean Vilar, Pina Bausch, Roméo Castellucci, Angelica Liddell, Antonin Artaud, Marguerite Duras, Claude Régy… Tous·tes sur un même plateau, car tous·tes vivent ou font vivre LE théâtre.

LUDOVIC TOMAS

Vous êtes ici a été joué les 4 et 5 octobre au Zef, à Marseille

Sans cesse se tisse le fil d’Ariane

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Mythologies © JCCarbonne

Angelin Preljocaj se plaît au cours de ses explorations chorégraphiques à revisiter les contes et les mythes et à les passer à la moulinette de la philosophie et de notre contemporanéité. Se mêle ainsi à ses créations l’interrogation sur ce qui constitue les rituels de notre temps. Son nouvel opus, Mythologies, créé pour vingt danseurs du Ballet Preljocaj et du Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, revisite un florilège de mythes issus pour la plupart de l’humus grec. Mais il n’hésite pas à traverser l’Atlantique pour évoquer les Mayas et leurs sacrifices sanglants, préfiguration de l’évocation de l’actuelle guerre en Ukraine dont les images défilent par bribes déchirées en fond de scène. Sur ce même écran, les visages filmés en gros plan de chaque danseur par Nicolas Clauss, ancrent davantage le propos dans le présent et insistent sur le caractère puissamment incarné des récits. D’emblée on est séduit par les mouvements d’ensemble de l’ouverture, ses géométries magnifiquement réglées, sa statuaire qui s’anime, nimbée de lumières qui sculptent les corps. 

Capes symboliques 
Une vingtaine de saynètes se succèdent, livrant un échantillonnage souvent éblouissant du savoir-faire du chorégraphe. Le traitement de certaines figures mythologiques ourle de sa poésie inventive ces tableaux vivants : Icare déploie ses ailes au-dessus de personnages emprisonnés dans leurs cages un peu kitch, les arcs des Amazones apportent de nouvelles sonorités, les nuances moirées de la scène des Naïades, les costumes translucides d’Eden, le travail des bras, subtilement élégant, onirique à souhait dans le somptueux Final. On s’attardera sur la beauté du premier pas de deux (Duo) avant de plonger dans les horreurs immémoriales, violence des sexes, que ce soit dans Catch ou dans la scène du Minotaure avec un viol d’Ariane fuyant à travers une forêt mouvante. Tout y est trouble, on ne sait si ces agressions ne participent pas aussi d’une complaisance sado-maso qui s’enlise dans les replis obscurs. Autre personnage essentiel de l’œuvre, la musique signée Thomas Bangalter offre une partition poétique aux multiples registres. Pas d’acmé finale, mais un épilogue sombre, où les vivants s’emparent des draps recouvrant les mourants pour s’en revêtir tels d’amples capes symbolisant peut-être une passation des histoires et des mythes qu’elles véhiculent.  

MARYVONNE COLOMBANI

Mythologies a été donné au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence du 5 au 8 octobre