Dans un pays qui n’est jamais nommé, mais que l’on reconnaît facilement comme étant Haïti, un jeune homme écrit une longue lettre à son oncle alors qu’il a été dépêché pour dresser l’inventaire d’une bibliothèque, dans une « petite ville du bord de mer ». Dès son arrivée, il fait face à de violents maux de tête, puis se sent progressivement envahi par des figures et des voix qui le hantent pendant son sommeil. La narration du jeune homme, au départ très académique, semble se libérer peu à peu, tandis que le récit se transforme en roman choral.
Des fantômes obsédants
Mais bien plus que ce jeune homme, fils adoptif d’un riche politicien, le personnage central est Manie, la « petite bossue de la rue des Fronts-forts ». Sa voix est d’ailleurs la première offerte aux lecteurs parmi celles de ces « anonymes » que Lyonel Trouillot veut faire entendre. À travers ses évocations parfois naïves, parfois cruellement réalistes, elle donne à voir la misère sociale et psychologique des laissés-pour-compte de Port-au-Prince et l’emprise grandissante des sectes évangélistes sur cette population.
Échos de la violence
L’anonymat est ici inversé : tous les personnages ont des noms, sauf celui qui, par sa naissance et son éducation, est appelé à faire partie de la sphère du pouvoir en Haïti. Depuis la bibliothèque qu’il a la charge d’examiner, il entend les échos des affrontements qui secouent le pays : guerre des gangs, fuite des politiques, violences à l’encontre du peuple.
Lyonel Trouillot vit aujourd’hui encore en Haïti. Avec Bréviaire des anonymes, il lutte contre l’oubli de son pays, plongé dans une crise profonde depuis 2021 dans l’indifférence générale, mais aussi contre celui des premières victimes de cette situation : les femmes, les enfants et les marginaux.
GABRIELLE BONNET
Bréviaire des anonymes de Lyonnel Trouillot, Actes Sud






