samedi 11 juillet 2026
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« Il ne faut pas insulter l’avenir ! »

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Zébuline. Après avoir créé et fait tourner Meurice 2022 à partir de 2021, vous voilà en tournée pour Meurice 2027. Avez-vous pour autant beaucoup remanié, voire réécrit ce spectacle ?

Guillaume Meurice. Énormément, oui ! Il se passe deux-trois trucs dans l’actualité, tout de même [rires]. Mes chroniques à France Inter me forcent à garder le nez dedans, et je m’en sers pour nourrir et réécrire le spectacle, y compris sur les différentes dates de la tournée. Si je rejouais tout le temps la même chose, je finirais certainement par m’ennuyer. Je me permets aussi de rajouter des trucs en fonction des dates et surtout des lieux où je joue. À Marseille, il y a de quoi faire ! Je balaye un peu toutes les thématiques : économie, écologie, justice, police… et la réforme des retraites, évidemment.

Dans votre Petit Eloge de la médiocrité, vous préconisez une grève des femmes, y compris dans le travail dit du quotidien – soin, cuisine, ménage… Est-ce une chose que vous aimeriez voir advenir en cette période de mobilisation qui coïncide avec la journée internationale des droits des femmes ?

Ça serait intéressant, ça, une vraie grève ! Du travail domestique, des tâches ménagères, à l’échelle du pays. On verrait réellement la différence de traitement entre les hommes et les femmes, elle sauterait aux yeux. Je rêve même d’une grève des bénévoles. Que tous les gens qui bossent gratuitement arrêtent de travailler quinze jours, trois semaines… Pour constater dans quel état ça laisserait le pays.

Vous dites également dans ce livre que le talent n’existe pas, et qu’il est toujours le produit de beaucoup de travail. Mais également qu’on ne maîtrise pas toujours ce qu’on crée, ce qu’on découvre : que l’art est souvent le produit d’accidents. Qu’en est-il de ce que vous créez ?

Il y a toujours de l’imprévu, évidemment ! Je n’ose pas appeler ce que je fais « travail »… Je ne me lève pas à cinq heures du mat’ pour vider des poubelles ou torcher le cul des vieux. Je suis un mec qui fait des blagues, je trouverais indécent de me comparer à ça. Samah Karaki, qui est neuroscientifique a sorti un bouquin hyper intéressant – plus que le mien ! – quasiment en même temps que moi sur ce sujet, Le talent est une fiction. Elle montre à quel point le contexte, et même le hasard, font beaucoup plus dans la réussite d’un projet que le talent, ou cette idée de quelque chose d’inné, qui tomberait du ciel. Elle prend l’exemple de Mozart, ce petit gamin dont des étincelles seraient sorties dès la première fois qu’il aurait été face à un piano. Ce n’est évidemment pas ça du tout : son père lui en a fait bouffer matin, midi et soir. Tout le monde ne deviendrait pas Mozart avec ce traitement, évidemment, mais on ne peut pas nier que ça a joué ! Mais c’est au fond un mythe fondateur du capitalisme : en travaillant, si on s’y met vraiment, on peut y arriver… C’est nier le contexte économico-social dans lequel on grandit. L’idée, c’est évidemment de faire croire que la responsabilité dans l’échec est individuelle. Les structures ne perdureraient pas autant si on admettait que tout cela n’est qu’un immense mensonge !

Depuis que votre chronique sur France Inter est devenue bi-hebdomadaire, on vous voit vous impliquer de plus en plus dans la vie militante et politique. Ne rêveriez-vous pas d’un destin à la Zelensky ? Ou devenir le Zemmour de la gauche…

On ne peut pas savoir ce que le destin nous réserve. Il ne faut pas insulter l’avenir ! Zelensky a commencé sa carrière en jouant du piano avec sa bite sur scène, et il va peut-être obtenir un prix Nobel de la paix. Il y a une jurisprudence Coluche en France qui n’a pas très bien tourné… Mais pour l’instant ce n’est évidemment pas d’actualité. J’ai tout de même obtenu six parrainages en 2022. À 494 près, ça aurait pu le faire ! Je m’y prends plus tôt que la dernière fois, en 2021, donc tous les espoirs sont encore permis.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Meurice 2027
10 mars
Silo, Marseille
cepacsilo-marseille.fr

De beaux restes au Pavillon Noir

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Photo © Christophe Bernard

C’est à un programme très engageant que les deux chorégraphes se sont attelés, sur commande de la Fondation Aterballetto. Soit mener une réflexion dansée sur les corps âgés, ou du moins faire danser les « corps vieillissants ». La proposition de Rachid Ouramdane, donnée en ouverture du programme, explore l’imaginaire du music-hall. Elle doit beaucoup aux qualités de ses interprètes : à la grâce et au sourire d’Herma Vos qui a fait ses armes comme meneuse de revue au Lido ; à la dextérité de Darryl E. Woods, acrobatique et encore aérien sur ses pas de claquette et déhanchés jazz. Après quelques pas de cha-cha-cha encore vigoureux, le couple se déphase, s’étire en poses douloureuses, en regards lointains. La dissonance s’installe, sur une réappropriation lo-fi du célèbre Send in the clowns de Sondheim, déclamé avec conviction. Le Jour Nouveau appelé de ses vœux par le duo n’adviendra cependant jamais : à l’éclat réel et émouvant des premiers pas répond une fatigue feinte, préfigurant pour ses interprètes une fin aussi artificielle que cruelle.

De vie et de désir

Photo © Christophe Bernard

Cette morbidité teintée de fausse pudeur cède ensuite le pas à une exploration de tout autre ampleur. La Birthday Party d’Angelin Preljocaj est d’une vitalité, d’une générosité et d’une cohérence bouleversantes. Elle tire le meilleur de ce qui aurait pourtant pu causer l’échec du projet : la diversité de sa distribution, rassemblant huit non danseurs, amateurs et ex-professionnels âgés de 67 à 80 ans. La beauté du geste, l’équilibre des ensembles sautent d’autant plus aux yeux qu’ils proviennent de corps imparfaits et dissemblables. Le langage chorégraphique gagne en créativité et en épure ce qu’il perd en vélocité. Le temps, obsession récurrente du chorégraphe, trouve une place particulière : la marche inaugurale, au ralenti, de ses interprètes est aussi réjouissante que majestueuse, sublimée par les costumes. De même que la dépiction, discours de Simone de Beauvoir à l’appui, de l’usure des muscles et des esprits au travail, et de leur nécessaire respiration. Mais la fatigue, la dégradation demeurent hors-champs : même allongés, dépouillés de masques en tous genres, les corps restent éveillés, comme galvanisés par des décharges de vie et de désir. L’ébullition, le festif ne sont jamais loin, dans les pas aériens et amples de la danseuse florentine Sabina Cesaroni ou dans ceux, plus déchaînés et punk, d’Elli Medeiros. Rien que pour la revoir, en combinaison de cuir, entonner le Birthday Party qu’elle chantait déjà avec malice en 1976 avec ses Stinky Toys, l’opus vaut le détour. Mais c’est évidemment la délicatesse de pas-de-deux intimes et minimalistes qui emportent : celui unissant la doyenne du groupe Marie-Thérèse Priou et Roberto Maria Macchi restera, notamment, longtemps en mémoire.

SUZANNE CANESSA

Spectacle vu le 2 mars, lors de sa première, au Pavillon Noir.
À venir 
Over Dance est joué le 3 mars à 20 h et le 4 mars à 19 h au Pavillon Noir, à Aix-en-Provence.

De la musique des mots et réciproquement

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Création de Birdcage le 9 mai 2019 au Milieu, Sault (84). Avec Bertrand Cuiller, clavecin et Loïc Guénin, toy piano, objets sonores, électroacoustique. Régie son : Eric Brochard ; Création lumière : Vincent Beaume.

Compositeur associé au Zef, Loïc Guénin est arrivé dans la « Bande » des artistes de la scène nationale de Marseille à la saison 2021/22. Cette nouvelle coproduction permet au musicien, explorateur et interprète de ce qui nous entoure, d’unir d’une manière novatrice texte et musique.

Zébuline. Quel est le thème de ce nouveau spectacle ? Le titre tend à en considérer les personnages comme interchangeables.

Loïc Guénin. Il s’agit de la relation entre deux personnes, ce peut être un il et un elle, deux ils, deux elles, peu importe. Je me place à l’endroit où affleure l’inconscient afin d’approcher l’universalité de ce qui se joue entre les personnes. D’ailleurs, le spectateur peut tout imaginer : il s’agit peut-être d’un couple, de deux inconnus, du souvenir de l’un incarné par l’autre, de son miroir… Il n’y a pas de clé ni de réponse mais un questionnement qui pousse à nous interroger sur notre rapport aux autres. La mise en scène d’Anne Montfort s’appuie sur un décor minimal. Deux fauteuils sur lesquels sont assis les personnages, Anne-Gaëlle Jourdain dans le rôle d’Odile et Grégoire Tachnakian dans celui de Jacques, et juste derrière les acteurs, les musiciens, comme un double inconscient : Alice Piérot, aux violon et objets sonores, et moi-même aux objets sonores, claviers analogiques, percussions et voix, respectivement en duo avec Odile et Jacques. Notre quartet est ainsi composé de deux duos, une manière de continuer les mots par une exploration plus sonore.

Pourriez-vous préciser comment s’orchestrent texte et musique ?

En fait, le texte est le sens et le son. La question du son est au cœur de mon travail, avec une réflexion sur le théâtre musical. La seule partition, c’est le texte qui se trouve sur les pupitres et qui s’interprète comme un concert. On joue littéralement le texte, dans son rythme, ses répétitions, ses échos, ses accélérations, ses lenteurs, ses hésitations, ses caractéristiques bruitistes, ses onomatopées. Comme le support des voix et des instruments est celui des mots, on est dans le sens et parfois le son. Le texte est une matière proche de la poésie sonore et de la pièce musicale, sans hiérarchisation entre le son et le texte. Le son « signifie ». Ici, il n’y a pas d’habillage des textes par la musique, mais de l’immatériel qui s’incarne par le son. C’est un texte que j’ai écrit d’une traite, un matin, en pensant aux comédiens qui allaient le prendre en charge. Je me suis amusé avec la notion de l’absurde, toujours dans l’envie de bousculer les codes établis, les choses prémâchées, d’ouvrir les vannes, dans un théâtre qui tente d’enlever les masques. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Odile et Jacques (ou Jacques et Odile)
28 février et 1er mars
Le Zef, Marseille 
04 91 11 19 20
lezef.org

Une puissante jeunesse se « Révolte »

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Révolte © Olivier Quéro

Le communiqué de presse indiquait une lecture mise en espace d’un texte dramatique de l’autrice anglaise Alice Birch. Dès les premières minutes de jeu, les spectateurs sont happés par le texte et l’énergie dégagée par six jeunes interprètes. En trois semaines de travail, Thomas Fourneau a réussi une mise en scène minimaliste et percutante qui met en valeur le texte à l’état brut et l’investissement des apprentis-comédiens de l’Eracm(École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille). Ceux-ci sont maintenant en dernière année de leur formation, la troisième, et entreront dès l’an prochain dans la vie professionnelle. Le texte d’Alice Birch a été sélectionné par l’Atelier de Recherche des Écritures Contemporaines (Arec) « l’un des dispositifs phares du partenariat développé entre l’Eracm et Aix-Marseille Université », pour confronter les élèves à ces écritures actuelles et les faire découvrir au public. Revolt. She said. Revolt again lui avait été commandée en 2014 par la Royal Shakespeare Compagny.

Un plateau en folie

L’espace est occupé d’un canapé, table et chaises, d’une cuvette de WC. Les comédiens sont immobiles pendant l’arrivée du public installé de façon bi-frontale. Puis une musique endiablée entraîne les comédiens dans une danse débridée. Le ton est donné. Une série de scènes sans ordre ni chronologie vont se succéder autour de thèmes qui sont annoncés en voix off : corps, langage, travail, monde. Premier tableau, une déclaration d’amour sans eau de roses : « Je voudrais faire une broche de tes cheveux, me l’accrocher à mon cœur et le laisser saigner. Je suis foutu », et la fille prend le pouvoir avec son « puissant vagin. » Puis les rôles s’échangent, comme s’échangent aussi des éléments de costume et de perruques dans un rythme soutenu. Il est question de mariage entre une fille installée sur la cuvette du WC et un gars dans la baignoire. Se marie-t-on par amour ou pour payer moins d’impôts ? Il sera question aussi de la maternité, des origines et de la filiation, de pornographie, de promenades dans la forêt, bien plus intéressantes qu’un travail au bureau. Les principes de la société s’effondrent dans un joyeux capharnaüm, les valeurs bourgeoises sont chahutées avec humour et remplacées par des injonctions : « Révolutionnez le monde, ne vous mariez pas (…) Rendez vous sexuellement disponibles (…) Ne vous reproduisez-pas ! » Tout cela avec de la musique et des chansons. Thomas Fourneau n’a pas hésité à diffuser la chanson-phare de Dalida : « Notre histoire c’est l’histoire d’un amour ». On nage dans un délire qui n’occulte pas complètement un mal-être que l’on sent poindre parfois dans des accès de violence. Un spectacle puissant et décapant

CHRIS BOURGUE

Revolt-She said-Revolt again a été joué du 9 au 11 février à la Salle Corvin (Friche la Belle de Mai), Marseille.  

À venir
Un deuxième texte sélectionné par l’AREC, Hymne de la jeunesse démocratique, est mis en espace par Marie Provence du 23 au 25 mars. Il s’agit d’un texte de Serhiy Jadan, auteur ukrainien, l’un des plus populaires de son pays. L’action se déroule dans les années 1990 à Kharkiv. Il y est question de l’ouverture d’un club gay dans la ville. Entre absurde et burlesque, on découvre les problèmes d’une société postrévolutionnaire qui s’essaie à la démocratisation occidentale. Tout un programme !

Du 23 au 25 mars
Salle Corvin, Marseille
Gratuit sur réservation : 04 95 04 95 78
lafriche.org

Une Carmen calibrée

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Carmen © Christian DRESSE 2023

On aurait pu s’attendre, ce jeudi 16 février, à une annulation de la première très attendue de Carmen pour cause de grève. Le public, complet comme sur chaque date annoncée, s’est ainsi tendu à l’arrivée d’un des membres du Chœur de l’Opéra de Marseille sur le devant de la scène. La lecture d’un bref texte rappelant l’injustice et l’iniquité de ladite réforme des retraites n’a pourtant recueilli que de rares applaudissements, et de copieuses huées. Rappel désolant de l’uniformité d’un public décidément aisé, et bien éloigné des préoccupations de ses congénères … À moins qu’il ne s’agisse que d’impatience ? Le public marseillais accédait ainsi enfin à cette coproduction lancée dès 2018 avec le Capitole de Toulouse et l’Opéra de Monte-Carlo, et n’avait pas entendu de Carmen depuis 2012 ? Que ce public sans grande imagination se rassure : la mise en scène de Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies d’Orange, qui accueillera à son tour la production cet été, a tout du grand spectacle attendu. Décors monumentaux et costumes d’époque signés Rudy Sabounghi, chorégraphies flamenco menées élégamment par la très jeune Irene Rodriguez Olvera sur l’ouverture de chaque acte … Belle idée d’ailleurs que de faire incarner à cette danseuse âgée de quatorze ans l’âme de Carmen, face à un chœur d’enfants représentant une petite foule déjà fascinée, campée par une maîtrise des Bouches-du-Rhône toujours impeccable. L’orchestre sort également grandi de l’exercice : sa capacité à assurer cette partition complexe et contrainte, de par la finesse de ses traits, avec une précision irréprochable, impressionne. Sous la baguette avisée de Victorien Vanoosten, elle exécute la partition sans accroc, et va jusqu’à lui insuffler une personnalité propre. Tout juste semble-t-elle presser un peu le pas lorsque la fosse préfère, elle, prendre son temps sur certains traits … Il faut dire que le plateau vocal est très généreux : en remplacement d’Amadi Lagha, souffrant, Jean-François Borras livre un Don José aussi sensible qu’inquiétant. Face à lui, la Carmen d’Héloïse Mas se fait sensuelle et déterminée, aussi solide vocalement qu’en proie à une fragilité psychologique qui transparaît de sa performance physique. Jean-François Lapointe a souvent incarné Escamillo : il lui prête, outre son timbre toujours aussi chaud, une pointe de mélancolie venue sans doute de son plus grand âge. Comme lui, nous nous plongeons dans cette histoire qui, à défaut de nous surprendre, saura toujours nous charmer.

SUZANNE CANESSA

Carmen a été joué les 16, 18, 21 février ainsi que les 23 et 26 février
Opéra de Marseille

Une journée particulière aux Hivernales d’Avignon 

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Ruth Childs © Gregory Batardon
Empire of a Faun Imaginary – performer Tasha Hess-Neustadt © Camilla Greenwell

En février, le festival Les Hivernales ne craint pas de prendre des risques. Comme avec Empire of a Faun imaginary de Simone Mousset qui, écrit-elle, « met en jeu un processus de transformation, de création et de combinaison qui semble magique ». Là où la jeune chorégraphe luxembourgeoise voit de la magie, on perçoit une extravagance sympathique rapidement ennuyeuse. Là où la pièce « interroge la capacité de notre cerveau à éprouver la solitude, le désir, la mélancolie, la peur » dans un espace apparenté à un zoo fictionnel, on interroge la forme, même si elle est piquée d’humour. Bref, ce qui fait sourire pendant les quinze premières minutes – sautillements, pose hiératiques ou alanguies, collants de poils hérissés, borborygmes et chants a capella, cris polyphoniques – devient rapidement monotone. Le clou étant l’apparition grotesque d’un mammouth laineux qui vient dévorer les humains aux mimiques animales. Sans surprise, il avale tout sur son lent et long passage, déconstruisant le caractère complètement « barré » du spectacle qui avait aiguisé notre curiosité…

Un concentré d’énergie

Performatif lui aussi, le solo Blast ! de Ruth Childs est tout en retenue et en force prête à exploser. Ce que la danseuse anglo-américaine ne manque pas de faire après une longue marche autour d’un cercle invisible, regard et corps tendus vers l’intérieur. Quasiment autiste, elle déambule sur un rythme soutenu jusqu’à la rupture fatale : silence brutal, agenouillée, immobile… à quelques détails près. Le dos légèrement courbé, son visage tourné face au public, sa bouche entrouverte. Seul le frottement de sa langue contre son palais emplit l’espace, prologue à un doux effondrement de l’être avant qu’il ne ressuscite dans une vague de spasmes incontrôlés. Souffles saccadés, halètements, respiration bruyante, déglutition, gargouillements intempestifs : une force invisible, intérieure habite son corps tout entier. L’expérience est radicale et nous secoue à notre tour. Tout devient bruits et fureur, corps et batterie à l’unisson. Tout est amplifié : voix, figures grimaçantes, mouvements rampants. Tout est percussif. La pièce s’avère un formidable exercice d’exorcisation de la violence, « celle qui nous entoure, explique Ruth Childs, celle qui se poursuit à travers l’humanité, celle qui nous hante en image et par les récits, celle de notre imaginaire, de nos cauchemars ». Une intention d’une clarté jamais démentie qui nous happe, intriguant et parfaitement maîtrisé.

Joule © Doria Belanger

Des petits bijoux de danse

Danseur et chorégraphe, artiste associé aux Hivernales jusqu’en 2024, Massimo Fusco met à profit sa carte blanche pour proposer des expériences sonores immersives sous forme de salons d’écoute et de projections vidéo. Parmi la constellation d’artistes qui l’accompagnent au sein de sa compagnie Corps Magnétiques, Doria Bélanger présente Joule, une installation vidéodanseconsacrée à la notion d’énergie. Cinq diptyques dont elle signe la réalisation, la direction chorégraphique et la création sonore avec Sourya Voravong. En quelques minutes seulement, chacun concentre l’essence même de la danse, dépasse le visible et l’entendu pour aller au-delà de l’image. D’un côté, des plans fixes sur notre ère industrielle (éolienne, barrage ou panneaux solaires) ; de l’autre, des corps dansants dans des paysages naturels (clairière, cime verdoyante ou plage de sable). Tantôt des plans séquences tantôt des frôlements au plus près de la peau. Les danseur·ses déconnecté·es à l’environnement urbain se recentrent sur leur énergie corporelle sans jamais nous abandonner au bord du rivage. Issue de la formation Coline à Istres et de la Edge Company à Londres, Doria Bélanger réalise un travail d’orfèvre. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

La 45e édition du festival Les Hivernales s’est déroulée du 31 janvier au 18 février à Avignon et alentours.

Vouloir le défouloir

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Homo Sapiens - l'Apprentie Compagnie © Vincent Arbelet

La veille de sa clôture, la Biennale Internationale des Arts du Cirque donnait rendez-vous à La Friche Belle-de-Mai pour un spectacle de clowns très attendu. Le public marseillais connaît bien Caroline Obin – alias Proserpine – venue présenter Homo Sapiens, sa toute dernière création avec l’Apprentie Compagnie. Dans un décor très simple, fait de troncs de tissus et de coussins rouges, sept personnages évoluent avec force grognements « préhistoriques », vêtus de fausses fourrures et moumoutes en tout genre. L’idée de départ était prometteuse : évoquer l’aube de l’humanité avec la distorsion et l’absurde puissamment subversifs des clowns. Dommage, l’élan vers un rire qui libérerait l’humain sauvage résidant en chacun de nous a plutôt fait flop. Une heure quarante de représentation, c’est long et cela peut vite devenir pénible si l’humour de répétition (ah, le gourdin pour s’assommer les uns les autres !) n’est pas soutenu par un solide argument.  

Pour gagner en efficacité, Homo Sapiens demande à être resserré autour d’une parabole critique perceptible, ici noyée sous les borborygmes. Oui, nous sommes bien le semblable de ces créatures braillardes, utilitaristes, parfois lâches, pas toujours très solidaires, et pourtant capables d’un sentimentalisme échevelé. Il faudrait dégager et mettre en valeur le clou du spectacle, quand soudain une des clownes découvre la parole et fantasme tous les usages (y compris les limites et les dérives) de cette étonnante façon de communiquer. Comme elle le souligne, elle risque d’avoir un « problème d’altérité » si elle reste seule à l’employer. Parmi les moments les plus réussis, ceux où les artistes embarquent les spectateurs en s’adressant directement à eux. Jusqu’à faire monter sur scène quelques enfants, évidemment les plus enthousiastes quand il s’agit de se dépouiller des convenances, ce qui, somme toute, est la quintessence du clown.

GAËLLE CLOAREC

La représentation d'Homo Sapiens a eu lieu dans le cadre de la Biac le 11 février, à la Friche Belle-de-Mai, Marseille

Le vieil homme dans la brume

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Domingo et la brume © Epicentre Films

Sélectionné au dernier Festival de Cannes, dans la Section Un Certain Regard, Domingo et la brume, deuxième long métrage d’Ariel Escalante Meza, vient nous rappeler que le cinéma costaricien existe, dynamisé par une nouvelle génération de jeunes réalisateurs qui n’hésitent pas à bousculer les codes. Domingo et la brume est ainsi un objet cinématographique non identifié, ou plutôt qui hybride genres et formes, agrège acteurs professionnels et non professionnels, et, avec des moyens limités, sans effets numériques, s’appréhende comme une expérience multi sensorielle.

Un vieil homme en ciré jaune avance sur un chemin de campagne. La caméra le suit. On saisit à son passage une conversation entre une femme et un homme qui la presse d’accepter une expropriation. On entend le cri des animaux, le chant des oiseaux, et au loin, des explosions, un ronronnement de moteurs. Le vieux débouche sur la colline déforestée, excavée, éventrée. Il se baisse, prend une pierre et la jette sur un ouvrier du chantier en l’invectivant. Ce vieil homme, c’est Domingo (Carlos Ureña). Il vit à Cascajal de Coronado, dans la province de San José, un territoire rural de pâturages et de montagnes où doit se construire une autoroute. Les développeurs urbains sont prêts à tout pour chasser les derniers récalcitrants qui ont refusé de céder leurs terrains. Malgré leur pauvreté, malgré les intimidations de plus en plus violentes, Domingo et ses copains de beuverie résistent. 

Réalisme et fantasmagories

Domingo ne peut pas quitter sa maison car c’est là que sa femme, morte depuis des années, portée par la brume, le visite régulièrement. Ni sa fille Silvia, ni ses amis ne le croient, mais lui sait. Il demande pardon au fantôme pour le mauvais mari qu’il a été, lui dit son amour, le manque douloureux. Elle ne lui répond pas mais nous entendons en off, une voix féminine – serait-ce celle de la défunte ? – qui parle de vie et de mort, d’un dieu inutile, qui conclut qu’entre paradis et enfer, il y a à peine un fossé, qu’on se trouve au milieu avec des paillettes pour suturer ses blessures….

Le film alterne scènes de jour et scènes de nuit, créant une respiration régulière. Tel un souffle, la brume envahit les chemins, la forêt, les pièces de la maison de Domingo, enveloppe son lit. Les mouvements de caméra la transforment en personnage lui conférant une intention. Domingo déambule, la tache jaune de son imperméable trouant les bruns bleutés indéfiniment déclinés. Il traverse les ruines d’une ferme, parcourt son territoire menacé. Il trait sa vache, boit avec ses amis, guette, un fusil à la main, l’agresseur dans le clair-obscur de sa maison. Chronique rurale en gestes quotidiens répétitifs et thriller politique. Réalisme et fantasmagories. On se laisse gagner par la beauté plastique des plans superbement éclairés par Nicolas Wong Diaz, et happer par une bande-son particulièrement travaillée qui juxtapose musique concrète, sons électro et rythmes tribaux.

Quand on interroge Ariel Escalante Meza sur ses influences et sources d’inspiration, il parle de la musique industrielle de Coil et de Einsturzende Neubauten mais aussi de Charles Mingus et de Jean-Michel Basquiat pour sa rage et le sentiment que le monde est en feu.

ELISE PADOVANI

Domingo et la brume d’Ariel Escalante Meza
En salle depuis le 15 février 

Le temps immémorial des arbres

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C’est le genre de livres que l’on expose côté face dans sa bibliothèque, vu sa taille imposante. Dès la couverture, un sous-bois en contre-plongée, on est happé par le nouvel atlas publié conjointement par Glénat et Le Monde sur les arbres et forêts. Les premiers végétaux ligneux seraient nés il y a 370 millions d’années, avant de régner durant le Carbonifère, âge des plus immenses espaces forestiers qu’ait jamais connu la planète bleue. « Les plantes de cette période forment la source de la majorité du charbon, premier carburant fossile de la révolution industrielle »… Si lentement constitué, si vite brûlé, avec tant de conséquences nocives ! 

Homo Sapiens a évolué avec, dans, et bien souvent contre les forêts : il y a 10 000 ans, plus de la moitié des terres habitables étaient couvertes de forêts. Ces dernières en couvrent aujourd’hui seulement 38 %, la déforestation étant sans commune mesure avec le passé, pour alimenter le marché planétaire. L’ouvrage dresse un tableau très complet des connaissances scientifiques sur leur histoire, leurs dynamiques, leur devenir au moment où le chaos climatique et la chute de la biodiversité s’accélèrent. Selon les goûts du lecteur, le portant plutôt sur la cartographie, l’histoire de l’environnement, ou l’apport des sciences plus « dures », s’y trouve une mine d’informations, fournies par les auteurs du livre, Jérôme Chave, directeur de recherche au CNRS, allié à trois scientifiques américains, Herman Shugart, Sassan Saatchi et Peter White. Un travail d’autant plus précieux qu’il est richement illustré, ne lésinant pas sur les infographies, chronologies, vues à l’échelle et surtout photographies de toute beauté. Observer finement les similitudes et les différences entre la taïga, les savanes, les mangroves, les zones tropicales humides, tempérées, les arbres qui poussent en conditions extrêmes, leurs réactions aux tempêtes, incendies, sécheresses, ravageurs, la concurrence qui se joue entre eux, leurs symbioses avec le monde animal ou végétal… Toutes ces connaissances, infiniment précieuses, permettent de se poser les bonnes questions, d’ordre géopolitique et démocratique. Qui va décider de l’avenir des forêts, et donc de l’humanité, puisque notre destin y est lié ? 

GAËLLE CLOAREC

Le grand Atlas des arbres et forêts
de Jérôme Chave, Sassan Saatchi, Herman Shugart, Peter White
Glénat/Le Monde - 39,95 €

Poulpe on the rocks

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Parade © X-DR

La Guinguette sonore qui a pris pour symbole un petit poulpe propose un printemps avant l’heure en « pointant à l’Usine » d’Istres pour un festival apéritif des manifestations à venir tout au long de l’année (le rendez-vous de septembre à la plage de la Romaniquette ne suffit plus, tant les groupes et les découvertes foisonnent). Trois groupes seront à l’affiche le 25 février et le 9 avril, sélectionnés par l’association Les Oreilles en Face des Trous, répondant à la recette inchangée de la Guinguette : bière, poulpe and rock’n’roll. Un rock qui ne cesse de se réinventer. Le trio post-punk marseillais Glitch (Evan, chant-guitare, Loreline, guitare, Mattéo, batterie), lauréat de Class’Eurock, des Inouïs du Printemps de Bourges 2022, déclinent leur musique underground aux accents noisy et aux touches new wave, en un son hypnotique qui transporte les salles. Sans doute le nom de ce groupe, « problème » en anglais, ne correspond pas du tout à ses concerts qui plongent dans des emportements violents ou s’évadent en mélodies aériennes. Un underground aux accents mystiques… Le post-pop de Parade (Jules, Marine, Nicolas, Mathieu) s’appuie sur une rythmique imperturbable, la voix sombre de Jules Henriel et des guitares qui savent s’emporter avec passion. Le groupe livre une musique qui tient du rock garage, du post punk, et sait raconter les désenchantements de notre époque en des morceaux envoûtants. Bref, coup de cœur garanti pour cet ensemble marseillais aux impros fulgurantes, lauréat d’Inouïs 2020 et qui prépare un deuxième EP. Enfin, le duo Venin Carmin nous arrive de Lyon avec son univers dark teinté d’underground 80’s. Au départ, c’est un projet solo de Lula qui trouvera en Valentine et ses instruments électroniques de nouvelles couleurs, comme dans leur It’s gonna be wild aux pulsations chthoniennes. Elles font le tour du monde, enchaînent les scènes européennes sans dédaigner une tournée au Japon, c’est un bonheur de les retrouver en étape à Istres ! 

MARYVONNE COLOMBANI

La Guinguette sonore
9 avril
L’Usine, Istres
www.sceneetcines.fr