samedi 11 juillet 2026
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Maculée connexion 

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Là © Francois Passerini

L’agenda culturel fait bien les choses. Quelques jours avant de présenter leur fresque Falaise, à Marseille, le premier volet du diptyque de la compagnie catalane Baro d’evel était de passage à Aix-en-Provence. éblouit d’abord par son enceinte blanche sur un plateau nu. Pas longtemps. Les parois en papier immaculés sont vite transpercées par l’intrusion d’un homme d’abord (Blaï Mateu Trias), d’une femme ensuite (Camille Decourtye), vêtus de noir. Un tableau bichromatique à l’instar du plumage du troisième personnage, un corbeau-pie. Phrase hésitante et incomplète pour l’un, onomatopées, spasmes et logorrhée pour l’autre, le binôme humain en totale déconnexion apparente va cheminer pendant l’heure dix du spectacle, d’incompréhension en évitement, jusqu’à admettre une attraction convergente devenue évidente et qui les dépasse. Par ses sautillements de cour à jardin ou un survol de ses protégés, l’oiseau ne manquera pas de les guider dans leur rapprochement. Tout en leur rappelant une urgence. Celle sans doute de s’apprivoiser pour refaire société, sur les ruines d’un monde manichéen dont ils viendraient de s’affranchir. Au fur et à mesure qu’ils se frottent aux murs y apparaissent des traînées noires quand le noir des costumes se teinte lui de blanc. Allégorie du dialogue, du métissage.
Quels messages ont-ils à nous transmettre dans ce langage imprécis, pourtant limpide dans son désir de communiquer, de faire un pas vers l’autre, de donner du sens à leur humanité ?
Les lignes que lui dessine sur les murs sont-elles là pour délimiter le nouvel espace, le nouveau monde qu’ils ont à inventer avant de l’occuper ? A moins qu’elles incarnent le trait de la création artistique, dans une société capable de considérer la culture non essentielle. Le chant lyrique – une autre corde à l’arc de Camille Decourtye – et la musique de Purcell accompagnent les figures acrobatiques, discrètes mais présentes, du couple circassien qui, dans sa quête et son apprentissage, n’en oublie pas de détourner les codes de la discipline. Et quel que soit le mystère à percer, la force poétique et symbolique de , elle, est éclatante. Conte fantastique dont le récit épuré et recentré tranche avec le foisonnement de Falaise, nous dit avec espoir la simplicité du monde quand celui-ci peut nous en faire douter. Une simplicité qui n’est pas dans la binarité mais dans l’hybridation et le mélange. Des couleurs, des genres et des disciplines.

LUDOVIC TOMAS

 a été joué les 25 et 26 février, au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

Courir pour vivre

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La jeune Thérèse court dans la forêt. Elle se répète les paroles de son frère, apprises par cœur, lui indiquant l’itinéraire à suivre. Elle court sans se retourner, pour mettre le plus de distance possible avec celui qui va sûrement la poursuivre, comme il poursuit toujours ses proies, ses « trophées », les animaux sauvages qu’il capture et séquestre. Quand Thérèse était arrivée à la ferme, le Chasseur avait pensé pouvoir en faire la nourrisseuse des bêtes. Cela l’a probablement sauvée. S’acquittant bien de sa tâche, elle a été nourrie. Maltraitée mais vivante, avec vrillé au cœur, le souvenir de son frère, Jean, perdu dans la cohue de l’Exode. Il avait eu le temps de lui donner rendez-vous à Valchevrière, dans le Vercors, après la guerre. C’est l’espoir de le retrouver qui lui donne courage et énergie. Elle court donc, elle a enfin réussi à s’enfuir dans la nuit, un croûton de pain dans la poche. Cette course lui rappelle celle de l’Exode, quatre ans plus tôt, où elle a pu monter dans un wagon à bestiaux alors que la cohue des fuyards la séparait de Jean. 

Orpheline sans frère
Tout au long de son court récit, Fanny Wallendorf alterne les deux temporalités : celle de la séparation et celle de la fuite, celle de l’anéantissement et celle de l’espoir. En juin 1944, le débarquement en Normandie vient de commencer, cela a donné a donné à Thérèse l’élan pour s’évader. Elle court vers son frère maquisard. Elle arrive sur le plateau. Puis c’est Valchevrière. L’image de son frère se fait plus violente. Mais au lieu de la bergerie, des animaux, de la vie, c’est l’absence, « la coulée noire de la guerre », qu’elle trouve. Il ne reste rien. Orpheline sans frère. Dans cette désolation, Thérèse fait la rencontre de ce qu’elle croit d’abord être un loup. Il s’agit en fait d’un magnifique renard noir que l’on ne voit que très rarement et peut-être uniquement en imagination. Cette apparition la sort de sa torpeur, la sauve. Elle va pouvoir descendre dans la vallée, trouver la ville où elle devait s’installer avec Jean…

Le récit émeut. Proche des contes de l’enfance avec cet ogre-chasseur cruel et la nature protectrice et amie, il montre la prise de conscience de la noirceur et de la mort mais aussi la force vitale qui redonne le souffle.

CHRIS BOURGUE

Jusqu’au Prodige, de Fanny Wallendorf
Finitude - 14,50 €

Béziers/Lafore : « Une bulle entre oxygène et champagne »

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David Lafore et Jeanne Béziers © Pierre Béziers

Les deux artistes, l’une autrice, metteure en scène et comédienne, l’autre auteur, compositeur, chanteur, poète, partagent l’amour des mots et de la scène. Entretien avant que tout ne commence. (Lire notre article sur le spectacle ici)

Zébuline. Comment avez-vous décidé de travailler ensemble ?
David Lafore
. (à Jeanne Béziers) Je t’attendais et tu es venue ? (Rires)
Jeanne Béziers. Je suis allée écouter David Lafore que je ne connaissais pas à Avignon, l’été dernier. J’y étais en touriste et j’avais coché son spectacle dans le programme sans savoir si j’irais vraiment, c’était à onze heures du soir. Et puis, je suis tombée sous le charme de ce type avec ses grandes chaussettes, en familiarité complète avec le public. À la fois original et inattendu, un artiste que j’ai tout de suite pensé pour l’Ouvre-Boîte qui s’intéresse non à programmer des choses toutes faites mais à offrir des temps de travail et d’expérimentation.  
D.L. Je joue beaucoup tout seul et fabriquer quelque chose de rapide à deux m’a intéressé. La scène c’est fait pour ça. Certes, un spectacle a des ficelles, mais en le montant rapidement on échappe à la lourdeur des grosses mises en scène. On a trois jours, presque quatre pour mettre en place le spectacle. C’est une bulle entre oxygène et champagne.
J.B. Mon dernier spectacle a mûri longtemps durant la période du Covid. Ici s’annonce une partie de plaisir, car tout sera dans la rapidité de l’improvisation.

Vous avez déjà pensé à une trame, un thème ?
(Rires)
J.B. Non ! Cet entretien peut être considéré comme notre première étape de travail !
D. L. Si nous n’avons pas d’idée, on prendra mon concert comme solution de repli.
J.B. Oui, on peut faire entendre David et moi je mettrai les pieds dans le plat. Je peux, par exemple faire du play-back pendant que tu chantes derrière moi, ou établir un dialogue entre chanson et théâtre. J’ai commencé par le chant lorsque j’ai débuté.
D.L. Et moi, j’ai commencé par le théâtre. En croisant tout cela, ça nous fait un bain de jouvence !

Pourriez-vous nous parler du titre du spectacle ?
D.L. Le titre est ultra- simple : la scène c’est pour faire des trucs. Les trucs nous renvoient à la magie. Nous sommes deux magiciens, plus forts en apparitions qu’en disparitions.
J.B. Quoique… On pourrait échanger des parties de nos corps, fabriquer une espèce de chimère. C’est une blague, mais c’est aussi très sérieux.
D.L. J’aime bien l’idée du play-back, du doublage de cinéma. Par rapport aux trucs théâtraux, rien n’est décidé pour l’instant. On pourrait suivre la piste d’une chanson.
J.B. On se lance dans le vide avec l’expérience de chacun derrière. Le théâtre, c’est là où je me sens le plus chez moi, où je n’ai plus d’angoisses, et pour David, c’est pareil. On vit au théâtre l’expérience du moment présent, on en a pleinement conscience dans cette communion profane. Que les spectacles me plaisent ou pas, ils m’apportent une entrée différente dans le monde, un autre regard. 
D.L. De toute façon, c’est toujours une situation étrange de penser que des gens viennent me voir. Le quatrième mur me dérange un peu.
J.B. Il va falloir penser à la règle du jeu, au pacte que l’on passe pour ce spectacle avec le public. La musique peut être ce quatrième mur. Le spectacle est toujours un endroit métaphysique, une aire de jeu ; ce qui n’empêche pas la gravité. Il faut qu’on se laisse de l’espace pour que cela joue.
D.L. On ne pourra pas faire un truc où il n’y a pas de jeu dans les gonds. Avec le jeu du doublage, on peut arriver à des choses assez drôles, à des questions inédites, comme définir ce qu’est une voix. On est parfois surpris de s’entendre parler… La voix donne des indices sur notre origine, notre classe sociale, c’est un endroit où l’on peut s’amuser.

La voix comme un masque ?
J. B. Oui, c’est aussi notre endroit de fragilité. Ce que j’aime chez les grands chanteurs, c’est la conjugaison entre la sûreté des notes et la fragilité des interprètes.

Un mot de la fin ?
Ensemble. Non, car c’est un début.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

David Lafore et Jeanne Béziers font des trucs ensemble
3 et 4 mars
L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence
04 42 38 94 38
theatredumaquis.com 

Tout feu tout flamme

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Exposition Grillée, de Tamar Hirschfeld, au musée des Beaux-arts de Marseille

Née à Jérusalem, installée à Bruxelles et Tel-Aviv, Tamar Hirschfeld a été accueillie durant deux ans au Cirva*. Une résidence ultra fructueuse si l’on en juge par l’exposition Grillée qui redéfinit la notion de chef-d’œuvre. Qui nous fait regarder la « grande » peinture autrement et communiquer avec les objets du quotidien à travers de mini mises en scène. 

Jeu de piste

Imprégnée de culture française, notamment sa propension à parler de gastronomie à l’heure du déjeuner, l’artiste invente un personnage fortement inspiré par sa vie marseillaise, Madame Kebab, dont le corps en terre est un héritage du passé antique de la ville, agrémenté d’aubergines et de tomate en verre coloré. Évocation décalée de la féminité et de la mère nourricière. Plus explicite, la série Les Croissants fertiles aux teintes translucides et multicolores attire la convoitise et la gourmandise, leur brillance pastel faisant écho à la peau diaphane des chérubins peints par Philippe de Champaigne dans L’Assomption de la Vierge. Quant à Monsieur Covid qui marmonne des propos inaudibles, il est encore hébété par la pandémie : il faut donc s’approcher, tendre l’oreille, rester attentif, une démarche que l’artiste aime particulièrement provoquer. De la même manière qu’elle nous invite à décrypter les correspondances entre les objets archéologiques découverts au musée d’Histoire, réinventés par ses incises et ses colorations, les peintures de la Renaissance du musée des Beaux-arts et ses créations réalisées par les maîtres verriers. Il n’y a donc pas de hasard dans l’installation au pied de la toile de Rubens, La Chasse au sanglier, de son Canard guerrier inspiré par une pièce de la collection du musée d’archéologie méditerranéenne. Celui-ci tient dans son bec un bébé lové dans un filet de pêche faisant entendre un discret « coin-coin » ! Pas de hasard non plus dans Le Balai qui balaye ses propres cendres, subrepticement posé entre les portraits austères de deux bourgeois hollandais peints par Jan Van Bylert. Brosse aux mille fils rouges, manche brûlé, cendre éparpillée au sol… Le temps de faire table rase est arrivé.

De la subversion à la révolt

Par l’humour, la dérision ou le décalage, elle insuffle un vent subversif à ses œuvres issues de la culture populaire de masse. Une irrévérence délicieuse que l’on retrouve dans la composition Des larmes de feu, tirée d’un conte pour enfant écrit par le psychiatre allemand Heinrich Hoffmann au XIXe siècle. Retranscription en volume d’une scène où deux chats pleurent abondamment devant un volcan en irruption. Placée à l’entrée du parcours, la saynète moralisatrice sonne comme un avertissement : ne croyez pas tout ce que l’on vous donne à voir, aller au-delà de la surface des choses… Plus du tout ludiques, Les Missiles réalisés à son retour d’Israël. Ou encore Défi : le feu avec une seule allumette !, gravée d’une danse du feu et d’une scène d’émeute qui fait s’interroger le commissaire d’exposition Stanislas Colodiet : « Cette allumette est-elle une métaphore de la création ? Les gestes les plus simples sont parfois réparateurs en vertu du potentiel d’imagination qu’ils véhiculent ». Ou enfin Le Vase triste avec l’inscription « Free Palestine » sur son renflement qui, lui aussi, dit le réel engagement de l’artiste.  

Dans ce labyrinthe éclectique mais totalement cohérent, l’artiste sème de petits cailloux destinés aux yeux experts. Là encore, patience et acuité sont nécessaires pour remarquer, dissimulés çà et là, trois spray parfaitement authentiques. En verre, évidemment ! On les croirait oubliés par une main distraite… 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

* Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques, Marseille

Grillée, Tamar Hirschfeld
Jusqu’au 23 avril
Musée des Beaux-arts, Marseille
musées.marseille.fr

Budget de la culture en Région Sud : « Une baisse en trompe l’œil »

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Renaud Muselier © X-DR

Dans un communiqué de presse paru le 22 février, vous affirmez que la situation de Richard Martin est « inédite et unique ». Est-ce parce qu’il est le cofondateur du Théâtre Toursky et qu’il le dirige depuis plus de 50 ans ? Est-ce parce qu’il est au cœur d’un quartier populaire, ce qui est le cas de nombreux équipements marseillais ?

Renaud Muselier. La personnalité de Richard Martin est singulière en effet. Nous savons tous qu’il a « inventé » le Toursky, d’abord en le baptisant du nom d’un poète tout juste disparu, ce qui est un symbole fort et fixe un cap artistique exigeant, ensuite en faisant d’une salle de quartier en déshérence le cœur battant de Saint-Mauront. L’homme et son théâtre sont indissociables. Quand on touche au second, on atteint inévitablement le premier. Il n’y a plus beaucoup d’artistes en France et dans le monde qui ont fondé leur outil de travail et noué une relation aussi durable et fusionnelle avec leur public. On peut dire que Richard Martin excède, aux deux sens du terme : il dépasse et il outrepasse. Chacun le sait et nous devons accepter cette situation pour ce qu’elle est : une exception culturelle. J’ajoute que mon message du 22 février émane aussi du médecin que je suis : comment accepter sans réagir l’hospitalisation d’un homme de bientôt 80 ans qui décide de mettre sa vie en danger ?

Vous proposez votre médiation et reprochez à la Ville de Marseille une « baisse de subvention pénalisante » qui n’aurait pas été annoncée. De son côté, l’adjoint à la culture, Jean-Marc Coppola, affirme qu’il se trouve « face à un mur », et qu’il ne demande qu’une mise en conformité avec la loi : la Compagnie Richard Martin occupe le Théâtre Toursky sans convention d’occupation depuis 2014, et la commission de sécurité a émis un avis négatif . Que pourrait apporter votre médiation dans ce contexte ? Pensez-vous que la Région pourrait elle-même compenser la baisse de subvention de la Ville (80 000€), ainsi que celle du Département (15 000€) ?

La Ville de Marseille est propriétaire des murs du Toursky et son principal financeur. Il n’appartient donc pas à la Région Sud, qui apporte 220 000€ par an au théâtre et n’a pas l’intention de diminuer sa contribution, de se substituer à elle. C’est pourquoi j’ai simplement proposé une médiation. Dans cette affaire, il y a des éléments budgétaires et administratifs à reprendre et des réformes à entreprendre. Or le point d’achoppement actuel ne vient pas de ces nécessaires ajustements mais de la manière dont ils sont présentés. On parle d’occupation sans titre ou d’âge du capitaine : ces mots sont forts et blessants. Il me semble que garantir la pérennité du projet de Richard Martin est un préalable à toute discussion sur la mise en conformité de son lieu et de ses statuts, par ailleurs indispensable. Je propose de participer à un tour de table avec l’ensemble des collectivités et l’État pour redire l’importance que, tous, nous accordons à ce théâtre et à son fondateur, et pour fixer un calendrier de réformes et des modalités de mise en œuvre négociés et acceptés par tous.

« Richard Martin excède, aux deux sens du terme : il dépasse et il outrepasse »

Renaud Muselier

Depuis le début de votre mandature, vous avez apporté un soutien marqué aux acteurs et opérateurs culturels de la Région, en sauvant les Chorégies d’Orange, en maintenant le budget de la culture chaque année. Pourtant le budget primitif 2023 qui vient d’être voté accuse une baisse de près de 13% du budget de la culture, 62 millions en 2023 au lieu de 71,2 millions en 2022. Comment expliquez-vous ce recul ?

Tout budget se décompose entre fonctionnement et investissement. Celui de la culture n’échappe pas à cette règle. Si vous l’avez bien lu, vous aurez noté que le budget de fonctionnement 2023 est strictement identique à celui de 2022, soit 42 millions d’euros. La baisse dont vous parlez ne concerne que l’investissement (-9,2M€) et c’est tout à fait logique : d’une année sur l’autre, de grands équipements qui mobilisent d’importants crédits pluriannuels finissent par sortir de terre. En l’occurrence, nous avons ouvert Cosquer Méditerranée le 4 juin 2022 et mis un terme à un chantier ambitieux qui débouche sur l’un des plus grands succès scientifique, culturel et touristique que Marseille ait connu. Loin d’être un recul, ce chiffre en diminution est le symbole de l’achèvement d’une reconversion en tous points exemplaire, celle de la Villa Méditerranée transformée en centre d’interprétation archéologique ouvert à tous. L’année 2023 marque donc une pause dans nos investissements culturels mais c’est une baisse budgétaire en trompe l’œil : dès 2024 s’ouvrira le chantier de la transformation du Dock des Suds en Cité régionale et méditerranéenne du cinéma et nous réinjecterons d’importants crédits dans ce but.

D’autres collectivités territoriales, dont la Région Rhône-Alpes, accusent des baisses très importantes, expliquant que les collectivités territoriales sont privées de ressources fiscales et doivent faire des choix. Pourtant le budget global de la Région Sud est en hausse de plus de 17%, et la baisse du budget de la culture va à contresens de cette augmentation. Les opérateurs culturels vont-ils souffrir de cette baisse des investissements ?

Pour les théâtres, les scènes musicales, les centres d’art, les compagnies et ensembles artistiques indépendants, les producteurs de cinéma et d’audiovisuel, les libraires, les éditeurs, les festivals et manifestations culturelles de toutes tailles et de toutes disciplines artistiques, partout sur le territoire régional, c’est le fonctionnement qui prime. C’est pour cette raison que, malgré une crise énergétique qui n’a pas épargné la collectivité régionale (chauffer nos lycées par exemple nous coûtera 90 millions d’€ de plus que l’an dernier), j’ai décidé de sanctuariser le budget de création, de diffusion et d’accompagnement au quotidien, de toutes les filières culturelles. Cela n’exclut pas des choix qui entraînent une augmentation budgétaire pour les uns et une baisse pour les autres mais cela s’appelle de la politique et la grande majorité des acteurs verra le soutien de la Région reconduit. Je ne laisserai personne dire à nouveau que la culture n’est pas essentielle.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Qui parle d’âge du capitaine ?
Joint par téléphone, Jean-Marc Coppola déclare qu’il a annoncé à la Compagnie Richard Martin dès 2021 que la baisse de 80 000 euros opérée en 2022 était pérenne, et qu’il n’y a donc aucune surprise cette année. Par ailleurs, s’il a bien souligné que Richard Martin et sa compagnie ne possédaient pas le Théâtre Toursky et n’en avaient pas « les droits et les titres de propriété », il n’a jamais parlé d’« âge du capitaine » ni, comme on le lui reproche ailleurs, de « directeur vieillissant  ». Ces propos rapportés à tort lui sont attribués dès la déclaration constitutive du comité de soutien, présidé par Christian Poitevin. Jean-Marc Coppola nous précise que celui-ci s’est depuis retiré dudit comité en déclarant « L’Association des amis de Richard Martin et le comité se sont fait rouler dans la farine ». L’adjoint à la culture de Marseille indique également que le compositeur et mandoliniste Vincent Beer-Demander, un des rares artistes marseillais dont le Théâtre Toursky affiche le soutien, se déclare « furieux » et « très en colère » de voir son nom utilisé ainsi sans qu’il n’ait rien signé. Il demande depuis dix jours son retrait de la liste des soutiens, sans effet.
Dans un article paru le 25 février sur le site de presse Destimed, Richard Martin, remercie Renaud Muselier de « rétablir la vérité ». Il semblerait que cela ne soit pas le cas, au moins pour l’expression « l’âge du capitaine ».
S.C.

Together Festival : La solidarité au féminin

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Sin'dee est la présidente et fondatrice du collectif © X-DR

Zébuline. Pourquoi avoir créé Les Mixeuses solidaires il y a quatre ans ? 

Sin’dee. DJ depuis une vingtaine d’années, productrice de musique depuis cinq ans, j’ai commencé à organiser des soirées dans les bars et les clubs, dont quelques dates avec un collectif mixte à L’Antirouille. En 2019, le 8 mars tombait un vendredi. J’avais très envie de proposer un plateau entièrement féminin à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Avec dans l’idée de reverser les cachets des artistes et un pourcentage du bar à une association qui œuvre pour les femmes en difficulté. J’ai monté ce projet avec Miss Airie, également DJ à Montpellier : on avait toutes les deux un bon réseau de copines qui mixaient. On a appelé tout le monde et le jour J, on s’est retrouvées une vingtaine de femmes artistes. La soirée a fait un gros buzz, alors on s’est dit : « pourquoi pas monter un collectif et continuer ? ». C’est ce qu’on a fait. 

Qui sont les Mixeuses solidaires ?

Nous sommes aujourd’hui une quinzaine d’artistes, âgées de 32 à 50 ans. Autant dire qu’on a toutes démarré notre carrière il y a un moment. La plupart des membres se trouvent à Montpellier, mais aussi à Béziers, à Nîmes et à Orange. Au niveau de nos univers musicaux, c’est très éclectique : électro, funk, kitsch, hip-hop, radio, EDM… On est une belle équipe, une bande de copines.

À quelles associations sont reversés les fonds collectés ? 

On est toutes bénévoles, la plupart du temps on reverse la totalité de nos cachets et un pourcentage sur le bar. On a eu la chance de trouver de chouettes établissements à Montpellier qui jouent le jeu. Depuis notre création, on a notamment reversé des fonds au CHRS, un réseau de centres d’hébergement et de réinsertion sociale pour les femmes en difficulté. Mais aussi à SOS Méditerranée, Les Femmes invisibles, La bulle – douche nomade, ainsi qu’à une association de femmes ukrainiennes… On a aussi joué bénévolement pour les quarante ans du CIDFF [Centre d’information sur les droits des femmes et des familles, ndlr], un organisme qui aide les femmes en difficulté au niveau de l’hébergement comme du soutien juridique. Cette année, on va le faire au profit du Planning familial. Pas question de ne donner qu’à une seule association : on s’est rendues compte que les actions menées par notre collectif permettaient de mettre en lumière la diversité des structures venant en aide aux femmes. 

Du 8 au 12 mars, vous organisez la première édition Together Festival. Pourquoi cette envie ?

On essayait d’organiser un événement chaque année, début mars. Et pour récolter plus d’argent, on a décidé de faire un festival sur plusieurs jours et dans plusieurs lieux. Le mercredi 8, c’est à La Panacée, avec une conférence sur les femmes iraniennes. Le jeudi 9, au rooftop de l’Arbre Blanc ; le vendredi 10, au Circus. Le samedi 11, on fait un before au Kwest pour finir en mode club à L’Antirouille. Et le dimanche 12, au Avva Garden, pour clôturer le festival avec une troupe qui propose un spectacle sur le thème de la femme. C’est notre premier festival. On voulait que ça soit un événement hyper accessible et gratuit pour que tout le monde puisse venir. Peut-être que l’année prochaine on aura la chance de faire appel à des têtes d’affiche et que ça devienne un grand événement caritatif. Je serais ravie de pouvoir également diversifier la programmation et faire venir des groupes de musique et combiner le DJing [ensemble des techniques utilisées par un DJ, ndlr] à d’autres domaines artistiques, comme la danse. Pour l’instant, on se débrouille avec les moyens que l’on a. On est passionnées, on aime partager avec le public : pouvoir reverser de l’argent à des association, c’est la cerise sur le gâteau ! On va pouvoir fêter nos quatre ans dignement.

Les Mixeuses solidaires 
Miss Airie, Sin’dee, Laura Vaï, Mellanie, Nikita, Emilie Dada, Maevol, Miss Dess, Manue G., Emeraldia Ayakashi, Zita Spagiari, Yuki, Miss Emy, La Greta, NJ Deejay. 

Vous considérez-vous comme un collectif féministe ? 

Je ne sais vraiment pas comment répondre à cette question… Tout dépend ce que l’on met derrière le mot « féministe ». Disons qu’on ne se revendique pas en tant que tel : on est un collectif de femmes qui aidons des femmes en récoltant des fonds grâce à notre passion, le DJing.

Quelle est la place des femmes sur la scène DJ ?

Quand j’ai commencé, c’était vraiment très compliqué d’être une femme DJ. Aujourd’hui, on est encore loin de la parité, il y a toujours très peu de femmes dans les grands festivals. Ça évolue tout doucement… C’est un combat ! Notre collectif est l’occasion de mettre les femmes DJ sur le devant de la scène à travers des plateaux 100% féminin. Malheureusement, c’est la même problématique dans tous les domaines artistiques pour les femmes…

D’autres projets pour le collectif ? 

On souhaite ouvrir le collectif à d’autres artistes, des invitées, courant 2023-24. On aimerait aussi soutenir de jeunes musiciennes et leur permettre de se faire la main, se faire connaître, mais aussi d’être soutenues et d’avoir les bons conseils pour avancer. Le métier de DJ, c’est avant tout un réseau, c’est compliqué de se lancer si on ne connaît personne. Là, ça serait plus facile pour elles en nous rejoignant, tout en étant bénévole et en venant en aide aux femmes en difficulté. On aimerait aussi mettre en place des événements dans d’autres villes de France. On essaie d’y consacrer le maximum de notre temps libre, mais une bonne partie des filles du collectif travaillent en parallèle, et celles qui vivent du DJing doivent libérer des dates pour faire du bénévolat sur les événements des Mixeuses solidaires. Ce n’est pas simple. Cet été, on sera à nouveau présentes en tant que collectif au festival Palmarosa (au domaine de Grammont à Montpellier), on en est très contentes. À l’avenir, on aimerait organiser un événement Les Mixeurs solidaires… en intégrant des garçons !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND

Au programme
8 mars au café de La Panacée (19h-23h) 
9 mars au rooftop de L’Arbre Blanc (19h-01h)
10 mars au Circus (19h-01h)
11 mars au Kay West (19h-01h) et à L’Antirouille (00h-06h)
12 mars à l’Avva Garden (18h-01h)
Together Festival
Du 8 au 12 mars
Divers lieux, Montpellier
lesmixeusessolidaires.com

« En plein feu », un air de fin du monde

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"En plein feu" de Quentin Reynaud © photo Marie-Camille Orlando Apollo Films Distribution

C’est sur la photo d’une famille heureuse que démarre le troisième long métrage de Quentin Reynaud, En plein feu. Puis, un orage sec, danger pour cette terre landaise ravagée par les incendies. C’est le 35e  jour des grands feux et les ordres d’évacuation se multiplient. Simon (Alex Lutz) et son père (André Dussollier) se résolvent à quitter leur maison, n’ayant plus le choix. Et c’est avec eux, enfermés dans leur voiture où peu à peu la température monte jusqu’à 63 degrés (!) que nous traversons l’enfer. Une véritable immersion dans des images de fin du monde, au milieu des fumées, des fumerolles, des flammes. C’est à ce huis clos entre un fils et son père que nous assistons pendant 1h30, découvrant peu à peu le drame qu’a vécu Simon, dont le souvenir le ronge, empêchant tout lien avec son propre fils, Samuel. Prisonniers dans une file de voitures, coincés par les flammes, à la limite de l’étouffement, sans doute est-il temps de réparer. Peut-être…

Coïncidence

Les spectateurs d’En plein feu, dont la première projection publique a eu lieu au festival Cinemed, ont eu chaud, ont eu soif, ont eu peur, partageant avec les protagonistes cette traversée de l’enfer, accompagnée par la musique de Delphine Mallausséna. André Dussollier et Alex Lutz – qui a tourné dans les deux films précédents, Cinquième Set et Paris-Willouby –, incarnent avec justesse des personnages enfermés, dans leur passé, leurs traumatismes, leurs non dits. Le montage du film s’est terminé le 19 juillet 2022 ; ce jour-là, dans les Landes, le feu avait déjà détruit 19 000 hectares. Un film prémonitoire ?

ANNIE GAVA

En plein feu, de Quentin Reynaud
En salle le 8 mars

Avec David Lafore et Jeanne Béziers, la magie du théâtre

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Jeanne Bézier et David Lafore sur le plateau de l'Ouvre-Boîte © Lucas Hurtevent / L'Ouvre-Boîte

On le savait il y aurait des trucs. En trois jours, construire un spectacle, c’est un pari un peu fou, mais après tout il y a des précédents célèbres, L’impromptu de Versailles de Molière entre autres. Bref, de cette croissance forcée, on se demandait qu’attendre. La curiosité, l’amitié, la connaissance des deux interprètes en présence, Jeanne Béziers et David Lafore, que l’amour des mots et de la scène rapproche, avaient remplie comme un œuf la petite salle de l’Ouvre-Boîte, lieu où l’art se décloisonne avec constance.

Espiègles play-back

La brièveté du temps de création ne nuisait pas à la performance des deux artistes qui jouaient de leur rencontre, de leur envie de créer quelque chose ensemble. Le jeu du « comme si » met le théâtre en abyme : la conscience de l’artifice se partage avec un public complice. On jongle avec le quatrième mur, tantôt en l’occultant tantôt en lui laissant reprendre sa place. Les codes qui structurent l’espace scénique sont pris à revers, la répétition devient objet exacerbé, élément comique « en boucle » ; les chansons de David Lafore viennent tisser une trame qui oscille entre tableautin anecdotique voire cocasse (« est-ce que tu veux être fort comme moi ? » ou l’inénarrable « Ta petite culotte » qui tourne dans la machine à laver mimée par David Lafore) et mouvement lyrique et grave (« je me suis jeté dans l’eau / dans l’eau si limpide et glacée / […] derrière moi je n’ai plus d’ombre »). À cette dernière chanson fait écho un fragment d’un ancien spectacle de Jeanne Béziers, le très beau monologue d’Ophélie. Les mimiques, les déplacements, les rythmes esquissés par la marche et des pas de claquettes, l’écoute distraite derrière un livre, suffisent à accorder une nouvelle profondeur au duo et faire passer le concert dans une esthétique théâtrale. Les voix s’échangent en espiègles play-back qui démultiplient les protagonistes, et nous interrogent sur l’adéquation entre les timbres, les hauteurs, les corps et leurs propos. Une pépite !

MARYVONNE COLOMBANI

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Jeanne Béziers et David Lafore font des trucs sur scène a été joué les 3 et 4 mars à L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence.

Aux Variétés, des tickets solidaires

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Bénédicte Deramaux présente la tirelire qui permet aux clients de participer au dispositif © AG

 Zebuline. Vous avez mis en place au cinéma Les Variétés les « tickets suspendus ». Pouvez-vous nous expliquer cette démarche ?

Bénédicte Deramaux. Les tickets suspendus fonctionnent sur le principe du caffè sospeso de Naples. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les gens achetaient deux cafés et laissaient le second pour une personne qui viendrait plus tard, que ce café pourrait réchauffer. C’est donc un principe solidaire qui fonctionne sur une caisse communautaire. Les spectateurs peuvent laisser de la monnaie ou une place entière. Parfois ce sont les bénéficiaires qui donnent une partie, avec un tarif proposé par le cinéma plus bas que le tarif plein. C’est pour les gens qui sont dans le besoin, même si c’est une difficulté momentanée. Ce que j’apprécie particulièrement dans cette proposition, c’est que les personnes qui demandent le ticket suspendu, ne doivent donner aucune justification. Il y a à la caisse une tirelire que j’ai fabriquée, originale, qui questionne les gens qui viennent acheter leur billet.

Comment être sûr que ce projet solidaire va bénéficier à des personnes ordinairement exclues du monde du cinéma ?

Cette question-là ne se pose pas. Mais on peut se poser d’autres questions : qu’est ce que nous offre le cinéma ? En quoi le cinéma d’art et d’essai peut-il nous permettre de nous extraire de nos difficultés ? Ce dispositif peut aussi concerner une famille nombreuse pour qui la sortie cinéma serait trop chère. Aujourd’hui, on est tellement pris dans des étaux administratifs, protocolaires…! C’est un principe de confiance. On porte tellement d’estime à la personne qui vient demander pour ne pas se poser la question.

Avez-vous des contacts avec des associations qui sont en relation avec de potentiels bénéficiaires, ou tout se passe-t-il directement à la caisse des Variétés ?

On y a réfléchi. Les propositions de ticket suspendu sont souvent basées sur des partenariats. On y a donc pensé mais cela a démarré sur les chapeaux de roues. Et puis je trouve bien que ce soit hors cadre, de façon que le public le plus large y ait accès. Les tickets ont été mis en place depuis le 1er janvier 2023. On manque donc un peu de recul. Le constat est que la tranche d’âge est autour des 25 ans. Et il y a eu environ 70 tickets suspendus

Y a-t-il d’autres villes qui le pratiquent depuis longtemps et a-t-on déjà des bilans d’un tel dispositif ?

C’est le Méliès à Saint-Étienne qui a lancé ce projet. Certains cinémas indépendants ont suivi [entre 1 500 et 2 000 places suspendues ont été délivrées, pour 190 000 entrées payantes environ, ndlr]. J’espère que cela se multipliera ailleurs. Ce que je trouve intéressant aussi c’est que, alors que la Journée internationale des droits humains est le 10 décembre, depuis 2011, le même jour c’est la Giornata del caffè sospeso, et que le Festival de cinéma des droits humains, le FIFDH, s’est aussi déployé à Naples. Les tickets suspendus sont devenus un symbole.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA

Vous reprendrez bien un peu de choro ?

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Pedro Aragão était l'invité d'honneur du festival© XDR

Fondé par le génial duo Claire Luzi et Cristiano Nascimento, directeurs artistiques de l’association La Roda, cette première édition du Festival international de choro d’Aix-en-Provence a été couronnée de succès. Tant par la fréquentation, les salles combles, un public subjugué que la stature internationale des artistes programmés. Créé dans le but de partager une passion, une histoire, un art, cette manifestation neuve a su d’emblée construire un propos solide fortement charpenté dans une atmosphère de convivialité rare.

Si l’on se rendait au Conservatoire Darius Milhaud le 15 février après-midi, on était cueilli par une joyeuse effervescence. Sous le grand escalier s’improvisait la fin d’une master-class tandis que les étuis de guitare et de mandoline fleurissaient un peu partout.

Le choro, un art en perpétuel mouvement

La conférence illustrée de Pedro Aragão, invité d’honneur du festival, s’appuyait sur des documents photographiques, des archives et surtout des morceaux interprétés par lui-même à la mandoline et Cristiano Nascimento à la guitare à sept cordes, instrument emblématique du choro. Le co-fondateur et coordinateur de l’Institut Casa de choro de Rio de Janeiro, professeur-chercheur à l’Université Fédérale de l’État de la même ville et interprète à la carrière internationale, posait en premier lieu la difficulté à définir précisément le choro tant cette musique est riche d’influences et de créations. Né au XIXe siècle, sans doute avec le flûtiste Joaquim Callado, le choro mêle les musiques européennes de danses (la cour du royaume du Portugal s’est exilée au Brésil à la suite de l’invasion du Portugal par les armées napoléoniennes en 1808), comme la valse, la scottish, le menuet, la polka, et les musiques apportées par les esclaves (environ cinq millions de personnes du XVIe au XIXe siècle pour le seul Brésil et la culture du sucre, on n’est pas sans se rappeler le passage de Candide au cours duquel Voltaire fait parler l’esclave Cacambo « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » !).

S’ajouteront le tango brasileiro, le maxixe, la samba, les jazz bands et une myriade de variantes… « Chaque ferme avait une bande de musiciens, des esclaves forcés à apprendre les instruments d’Europe. Après l’abolition de l’esclavage, ces populations noires allèrent s’installer au pourtour des villes où elles pensaient trouver un avenir, c’est ainsi qu’apparurent les favélas. On put dire alors, ce que tu chantes indique ton quartier ! Si la polka a beaucoup influencé le choro, il y eut aussi la habanera, le tango brésilien (qui n’a rien à voir avec l’argentin). » Pedro Aragão souriait encore en rendant hommage au lieu qui accueillait sa conférence : « Darius Milhaud est sans doute le seul musicien européen à avoir compris l’essence de la musique populaire brésilienne, c’est une rencontre forte que de pouvoir parler ici de cette musique ! ».

Il faudra attendre les années 1930 pour que le choro passe à la radio : ses musiciens jouaient sans partition et improvisaient très vite, accompagnant d’oreille toutes les formations. Le choro croisera la route de la samba, du fado, du boléro… « Mais aujourd’hui toujours, insista Cristiano Nascimento, le choro est en perpétuelle mutation, se retrouve dans le monde entier et se nourrit de multiples influences. C’est une musique libre. La bossa nova est morte, car elle n’a pas évolué et peu de compositeurs s’intéressent encore à elle, pas plus de trois, mais des milliers de compositeurs de choro existent de par le monde. C’est une musique vivante ! » Les noms des compositeurs fusent, tel le fameux Pixinguinha. Les pièces interprétées en illustration rivalisent d’invention et de virtuosité.

Le superbe documentaire Nas Rodas do choro de Milena Sa, présenté à la salle Lunel de la Manufacture, était précédé d’un florilège aussi espiègle que talentueux par la chanteuse, compositrice et guitariste Verioca. La pratique du choro y est décrite, dans ses rodas où tous les âges et tous les instruments se retrouvent, que ce soit dans la rue, les fêtes, les salles… L’écoute de l’autre, l’inventivité de chacun, permettent à tous de progresser, de jouer dans tous les sens du terme.

Un choro vivant

Cette pratique de la roda sera illustrée au bistrot de la Manufacture par l’accordéon de Karine Huet vite rejoint par les divers instrumentistes présents en un moment de convivialité inénarrable de joie partagée. Bonheur qui sera décuplé en soirée par le double concert présenté à la Manufacture : une sortie de résidence sur des textes et des musiques de Claire Luzi (voix, mandoline, mélodica, percussions) accompagnée de Vérioca Lherm (guitare, beatbox), Karine Huet (accordéon) et Emilia Chamone (percussions). Les mots et les mélodies trouvent des accords secrets, effleurent le monde comme des ailes d’oiseaux, se laissent porter par la brise parfumée du printemps, écoutent pousser les fleurs et les cœurs, se glissent au creux d’une vague ourlée de songes… les êtres et les âmes s’épanouissent, magnifiés par la voix de Claire Luzi dont la tessiture ample sait exprimer toutes les nuances avec une touchante simplicité tandis que les instruments dessinent des paysages rêvés.

Pedro Aragão retrouvait Cristiano Nascimento pour un moment musical dense, voyage instrumental subtil au cours duquel on renonce à suivre les doigts sur la guitare ou la mandoline, précis dans la fulgurance de leurs envolées. Un regard, et on change de mode, de hauteur, la mélodie passe de l’un à l’autre, libre de toute attache tandis que les contrepoints acrobatiques ont la clarté de l’évidence. Le cercle s’étire, l’une après l’autre, les musiciennes de la première partie rejoignent la scène, suivies du photographe mais avant tout musicien Olivier Lob. Les chaises se déplacent, ouvrent l’espace à de nouvelles harmonies. Le choro s’amuse… le lendemain, une dernière Roda au Petit Duc accueillera les musiciens, leurs amis, les participants des master-class. Pratique vivante ! La musique est ici érigée en art de vivre. Quel beau programme !

MARYVONNE COLOMBANI

Le premier Festival international de choro d’Aix-en-Provence a eu lieu du 15 au 19 février à Aix-en-Provence.