Peu importe si Copi n’avait pas conçu son texte pour le théâtre. Stephan Pastor donne merveilleusement vie à L’Uruguayen, longue lettre-journal adressée à un certain « maître » ou « connard »… Le comédien se glisse avec intelligence au cœur des articulations du récit, nous entraîne dans sa folie surréaliste (on se croirait parfois plongés dans un poème de Leiris), sa luxuriance de paysages d’atmosphères que nous pouvons interpréter à notre guise : dénonciation politique de la dictature, introspection, autofiction, métaphysique de l’écriture… La mise en scène permet l’éclosion du jeu grâce à son évidente simplicité. D’emblée, la lumière éclaire alternativement les joues, le front du protagoniste, comme pour décrire le passage inéluctable des jours. Le comédien se voit enserré dans un carré esquissé par quatre longs câbles venus des cintres, où se concentrent tous les gestes du quotidien : se laver, s’habiller, manger, dormir, bouger… Tandis que quatre chutes de sable créant au sol des cercles parfaits dessinent un espace plus grand (symbolique d’un carré terrien et d’un cercle mystique ?). Ces limites seront franchies, transgression du corps qui s’affranchit des frontières à l’instar des mots qui repoussent leurs propres contours.
Le narrateur fait des miracles Tout semble dissimuler un autre sens. Les mots sont mis en doute ; le langage crée depuis le néant, lui accorde une existence, mais la capacité à percevoir hors du langage nous est interdite. La fiction est autant la matérialisation de l’abstraction qu’une réécriture fantasque qui nous ouvre de nouveaux territoires. Les rues changent de place, la mer disparaît, tous les habitants meurent, puis ressuscitent. Le narrateur fait des miracles. Et ne parlons pas de ce qui arrive au Président de l’Uruguay ! Les mimiques, les gestes, les déplacements, les grimaces, les syllabes exacerbées (« Ra, ra, ra… Rat ? »), le visage qui se tord, en une respiration qui se cherche, sont menés au cordeau. Le texte, puissamment rythmé, est articulé en des variations qui vont de la poésie à l’humour et l’ironie glaçante. On suit le conteur au fil de son imagination foisonnante. Le théâtre devient mythe au sens premier du terme, fable, récit. Et si les mots nous fuient à l’instar du sable que nous ne pouvons retenir, reste l’art du théâtre qui gagne ici un nouveau fleuron.
MARYVONNE COLOMBANI
L’Uruguayen a été joué le 7 février, au Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence
On vous épargnera l’allusion à Claude François : l’exposition qui s’ouvre au Mucem est de toute façon fort éloignée des paillettes et déhanchés du disco. Il s’agit plutôt, selon l’un des commissaires, Arnaud Quertinmon, de « gratter le vernis d’Alexandrie ». De s’immerger dans l’historicité de cette ville depuis sa fondation par Alexandre le Grand en 331 av. J.-C., à travers les périodes antique, médiévale, moderne et contemporaine. Un processus qui peut s’avérer frustrant, souligne le conservateur des antiquités égyptiennes et proche-orientales au Musée royal de Mariemont (Belgique) : « La réalité des sciences historiques est ce qu’elle est, fragmentée, incomplète. » Peu de vestiges architecturaux ont passé les siècles : en l’an 365, un tsunami colossal ravageait le site, provoquant un effondrement et une salinisation des sols.
Tête colossale d’une statue royale, 305-222 av J.-C.
Trésors archéologiques Qu’à cela ne tienne ! D’autres éléments permettent de se faire une idée de l’importance de la capitale des Ptolémées, qui y régnèrent trois siècles durant (323–30 av. J.-C.). Alexandrie : futurs antérieurs arrive à Marseille, après plusieurs mois d’exposition au Bozar de Bruxelles, forte de quelque 200 œuvres et artefacts prêtés par différentes institutions muséales européennes. Au premier rang desquelles deux belles fresques de Pompéi, Io accueillie par Isis à Canope, inspirées d’un modèle alexandrin, témoins du rayonnement de la cité dans l’Antiquité, et de l’hybridation entre les divinités gréco-romaines et égyptiennes. D’autres pièces ne sont que des reproductions, mais pas moins impressionnantes, telles les mosaïques où se démarque un véritable portrait de chien, que l’on dirait prêt à sauter de ses tesselles pour venir vous lécher la main, bien qu’il ait été réalisé au IIe siècle av. J.-C. afin d’orner la fameuse bibliothèque d’Alexandrie. Ou la maquette du tout aussi fameux phare, septième Merveille du monde. Plus discrètes, les pièces de monnaie finement ouvragées, miniatures délicates, ou encore une exceptionnelle bague en or sur laquelle se lit la titulature d’Antonin le Pieux (86-161), traduite du latin au grec et gravée phonétiquement en hiéroglyphes, racontent une histoire plurielle dans le creuset méditerranéen.
Les incursions des commissaires de l’exposition dans les périodes ultérieures, l’avènement du christianisme, les temps byzantins, arabo-islamiques et modernes… sont moins fournies. Sans doute parce que Nicolas Amoroso, qui épaulait Arnaud Quertinmont, est lui aussi conservateur des antiquités. Il aurait peut-être fallu choisir une amplitude temporelle plus courte, pour ne pas risquer de laisser les visiteurs sur une frustration.
Pour aller plus loin, un catalogue qui ravira particulièrement les amateurs d'histoire et archéologie : Alexandrie – Futurs antérieurs Co-édition Bozar/Mucem/Actes Sud/Fonds Mercator 35 €
Regards contemporains sur un mythe
Outre sa dimension archéologique, l’exposition met aussi en lumière des travaux d’artistes contemporains
Si le parcours fait la part belle aux artefacts, images et objets premiers, il ouvre également plusieurs parenthèses contemporaines. À travers une sélection d’oeuvres, comme ces trois productions pour le Mucem signées Wael Shakwy, Jasmina Metwaly et Mona Marzouk. Le tout selon un agencement qui alimente le scénario écrit autour de la fondation – histoire et urbanisation – et des pouvoirs d’Alexandrie – intellectuel, religieux, économique, politique. D’origines grecque, libanaise, palestinienne, syrienne ou française, les artistes témoignent du prestige exercé aujourd’hui encore par la cité à travers des œuvres critiques.
Du fantasme au politique Au croisement de l’histoire et du mythe, Untitled (Seaside Diptych) d’AhmedMorsi introduit habilement le propos en faisant cohabiter sur la toile figures humaines, poissons et fragments de New York où il vit. Un paysage idyllique pour dire le déracinement, contrecarré par la photographie de Maha Maamoun représentant le tourisme nautique ouvert à une population cosmopolite. Shooting décomplexé d’une réalité sans fard apparue dans les années 1970.
Dans cette même quête de vérité, l’installation Watter-Arm de Jumana Manna, composée de tuyaux en céramique et briques, évoque le dysfonctionnement récurrent des infrastructures hydrauliques urbaines. Dénonciation à peine voilée du délabrement généralisé de cette partie du Moyen-Orient. Autre geste politique fort, celui de Iman Issa dans sa série Materiel, suite anachronique d’éléments inspirés de monuments égyptiens mais déconnectés des personnages représentés ou glorifiés. Une phrase éloquente faisant écho à chaque pièce, telle celle qui surplombe l’obélisque couché : « Material for sculpture representing a monument erected in the spirit of défiance of a large power » (Matière pour sculpture représentant un monument érigé dans un esprit de défiance envers une grande puissance).
Contestataire à sa manière, Haig Aivazian puise son inspiration dans la découverte d’objets archéologiques enfouis au centre de Beyrouth, mis à nu à l’occasion d’un projet immobilier de Jean Nouvel. Spéculation financière, réappropriation des objets d’art, urbanisation galopante, Rome is not in Rome est d’une troublante actualité. Il n’y a donc pas de hasard si l’installation occupe le centre de l’exposition, tandis que film et dessin de Wael Shawky, Isles of the blessed (Oops !… I forgot Europe) clôture de la plus belle manière qui soit l’exposition.En nous interrogeant avec la poésie et le savoir qui caractérisent son œuvre, sur l’histoire des fondements de l’Europe, et, à travers elle, sur le « sempiternel cliché orientaliste de l’imaginaire européen ».
"Vie de Voyou", spectacle écrit et mis en scène par Jeanne Lazar, Cie Il faut toujours finir ce qu'on a commencé, photographié par Arthur Crestani le 3 octobre 2021 au Phénix à Valenciennes.
Avant que ne commence le spectacle, elle s’avance sur le plateau et lit un texte de soutien au mouvement contre la réforme des retraites. Puis, en prologue à Vie de voyou, un policier prend la parole, évoquant la disparition de la police de proximité dans les années 2000, et ses conséquences néfastes. Il voudrait juste continuer à bien faire son métier, sans que celui-ci rime seulement avec répression. Aucun doute, Jeanne Lazar, elle aussi, fait le job. Celui d’une autrice et metteuse en scène engagée, pour qui le théâtre est la chambre privilégiée des échos du monde. D’où la fiction qu’elle a imaginée à partir de l’existence hors normes du célèbre braqueur Rédoine Faïd. À travers la figure de ce bad boy très médiatisé, elle brosse le tableau de la France des années Sarkozy : montée en puissance de médias racoleurs, atteintes à l’impartialité de la justice… Pour écrire, elle a puisé dans des articles, des interviews, des récits. Théâtre documenté, documentaire, qui met en scène un passé récent, pour en révéler les dérives actuelles.
Une histoire commune Un théâtre vivant, en prise avec les questions d’aujourd’hui. Cela donne une pièce en trois parties ; trois temps du parcours de Faïd, de son évasion spectaculaire de 2018 à son procès en 2020. La scène se transforme en salle de rédaction, en plateau télé, en cour de justice. Sur des portants à vue côté jardin, les comédiens prennent les costumes dont ils ont besoin pour endosser au mieux leur rôle de juge, d’avocate, de journalistes, de présentateur, de policier. Quant au braqueur, il apparaît en star, avec musique et fumigènes, au cœur du spectacle, dans un flash-back de 2010. Apparition troublante et séductrice, incarnée par l’androgyne Morgane Vallée, à qui on donnerait (presque) l’absolution, tant sa repentance semble sincère. Mais à sa démarche sinueuse, à sa douceur apparente, il ne faut pas se fier. Comme il ne faut pas croire tout ce que le cinéma raconte des voyous. C’est ce que la fin, poétique, comme en suspens, laisse entendre.
Un spectacle dynamique, qui mixe habilement les époques et les techniques (vidéo, musique – même si on peut regretter un orgue quelque peu envahissant –), multiplie les clins d’œil à l’actualité et entraîne le spectateur dans une histoire qui est aussi un peu la sienne.
FRED ROBERT
Vie de voyou a été donné du 7 au 11 février au Théâtre Joliette, Marseille. Une pièce proposée par le Théâtre du Gymnase hors les murs.
Au Miam, les expositions collectives se suivent… mais ne se ressemblent pas. Chacune d’entre elles semble nous dévoiler un monde jusque-là inconnu, porté par des hommes et des femmes osant bousculer les normes et repousser les limites. En cela, Fait machine n’échappe pas à la règle. Présentée comme un écho lointain de Fait Maison en 2000, l’exposition s’intéresse à la façon dont les artistes se sont appropriés le digital et son champ des possibles dans une exploration de la matière inédite. Car si les technologies numériques ont envahi notre quotidien ces vingt dernières années, elles ont aussi révolutionné un grand nombre de procédés créatifs, du design à l’artisanat, en passant par le domaine artistique contemporain. La première partie de l’exposition intitulée Le Laboratoire nous plonge dans un univers où art et technologie sont irrémédiablement liés.
Le rez-de-chaussée du Miam se transforme temporairement en annexe du CCE (Céramique comme expérience), le laboratoire de recherche de l’École nationale supérieur d’art (Ensa) de Limoges, fondé en 2015. Conduit par l’artiste plasticien Michel Paysant, on y découvre un travail étonnant autour du principe d’eye-tracking (l’oculométrie en français). « Des artistes sont régulièrement invités à travailler au sein du laboratoire afin d’expérimenter et produire des pièces en lien avec les étudiants », explique Noëlig Le Roux, l’un des deux commissaires.
Le monde des « makers » Cette expérimentation sur la céramique se fait grâce aux technologies de l’impression 3D, qui permettent aujourd’hui d’imprimer des matières plastiques comme des matières plus organiques, de la céramique comme de la porcelaine… À condition de savoir adapter la machine à ses besoins. Encore une question de savoir-faire. Car ce qui relie les artistes présentés, c’est qu’ils ont été amenés la plupart de temps à créer leur propre imprimante, leur propre processus de fabrication, leur propre code parfois, dans une pluralité des approches comme des matériaux. Comme Miguel Chevalier, dont les Fractal flowers sont à la fois desfleurs du mal virtuelles et des objets dotés d’une existence physique à l’esthétique envoûtante. Elles incarnent à la perfection les liens subtils pouvant se tisser entre algorithme et poésie, structure théorique formelle et beauté du vivant. « Depuis quarante ans, j’utilise les outils numériques pour montrer qu’on peut développer une écriture propre, créer des univers complexes, tout en donnant une matérialité tangible à l’algorithme qui devient source d’émotion », explique Miguel Chevalier.
Quant à Jonathan Keep, autre intervenant invité au CCE, il a créé sa propre machine destinée à explorer les formes naturelles, des structures à l’essence même de la céramique, à travers les algorithmes mathématiques. Il propose aussi l’accès gratuit et en open source à ses modèles d’imprimante 3D à l’argile. « C’est le monde des “makers”, l’univers des bidouilleurs, ceux qui expérimentent à l’intérieur des “fablabs”, qui sont avant tout des lieux collaboratifs, note Marguerita Balzerani, l’autre commissaire d’exposition. L’artiste n’est pas forcément seul, c’est un cliché, il peut aussi y avoir toute une mise en partage d’expérimentations communes ».
Plantes d’urgence et cartes perforées La jeune Camille Reidt incarne à merveille l’envie de concevoir à plusieurs tout comme celle de s’aventurer sans complexe dans le domaine scientifique. Formée à l’Ensa de Limoges, elle présente deux projets fascinants, deux récits imaginaires très personnels. Ses Plantes d’urgence sont des capsules de verre transformées en chambres de culture rétro-futuristes. Présentées comme des bijoux précieux, ses Strange Seeds sont le fruit d’un long procédé liant sciences et art, démarche structurée mais avec une grande part de hasard. Après avoir numérisé des graines issues de la grainothèque de la Faculté de sciences de Limoges, Camille Reidt les imprime et les moule pour réaliser une première coque de matière, qu’elle remplit ensuite de rebus de porcelaine, de verre et de métal, n’hésitant pas à tester les limites à travers des alliages disparates détonants. Le résultat, après cuisson et découpe précise, est fascinant de beauté et d’aléatoire, géode unique ni vraiment naturelle ni vraiment artificielle. Difficile de s’arrêter sur chaque artiste, chaque procédé créatif, tant cette exposition collective est volontairement foisonnante, jamais didactique, plutôt conçue pour nous surprendre que pour nous affirmer un propos limitant. Petit clin d’œil en passant pour le collectif Sommes et ses pièces en céramique et verre réalisées avec l’aide du fablab de la Palanquée à Sète, dans le cadre du Défi de création digitale.
Au premier étage, une grande place est laissée à la matière tissée, dans la deuxième partie de l’exposition bien nommée Le fil du code. À commencer par l’étonnante salle de bain de Philippe Schaerer et Reto Steiner réalisée grâce à un stylo 3D à filament. Les machines à tricoter de Jeanne Vicerial comme du duo Varvara & Mar s’exposent au regard, de même qu’un tapis particulier accroché au mur. Une œuvre de Faig Ahmed part des techniques traditionnelles du tapis persan, pour s’amuser des altérations du code numérique qui s’insère dans les fils comme un bug détournerait la matrice tissée pour la transformer en tout autre chose, avec ses harmonies particulières, sa logique créative détournée. L’exposition se termine par ce qui aurait pu être son commencement : les cartes perforées des métiers à tisser Jacquard qui ont révolutionné l’industrie textile au XIXe siècle. Ces mêmes cartes qui ont grandement contribué aux recherches du mathématicien Charles Babbage sur la création d’une machine analytique… aujourd’hui considérée comme l’ancêtre de l’ordinateur. La preuve que l’art et le code sont plus intimement liés qu’on ne voudrait le croire.
ALICE ROLLAND
Fait Machine Jusqu’au 12 novembre Miam, Sète 04 99 04 76 44 miam.org
L’anniversaire d’une guerre n’est jamais réjouissant à célébrer. C’est un peu comme l’anniversaire d’une mort, une mort multipliée ici par milliers. Loin de la guerre éclair espérée par le Kremlin, le conflit déclenché par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022 s’enlise. Si la résistance de l’ancienne république soviétique surprend face à la puissance de frappe de son voisin agresseur, on ne voit pas comment le géant russe pourrait s’incliner. C’est pourtant la seule option souhaitée et souhaitable pour les principales nations occidentales afin de mettre un terme aux atrocités commises aux portes de l’Europe. La France, par la voix d’Emmanuel Macron, espère « la défaite de la Russie en Ukraine » mais pas son écrasement, le président pensant que la fin de la guerre ne s’obtiendrait pas militairement. Une déclaration dont chaque mot a son importance. Et une position qui, si elle ne peut que décevoir et agacer son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky, a pourtant le mérite d’être juste. Et nuancée par rapport à l’apparente unité voire univocité de vue des parties prenantes à la rencontre de Munich du week-end dernier. La vision française contraste surtout avec la stratégie étatsunienne qui persiste dans la logique de bloc et d’axe du mal, allant jusqu’à propager des rumeurs sur une fourniture d’armes envisagée par Pékin à Moscou. Sans tomber dans la naïveté quant aux arrière-pensées chinoises, l’empire du Milieu avance assez finement ses pions dans le conflit, plutôt mesuré dans le soutien à son allié russe. Et la Chine d’affirmer qu’elle présentera prochainement son propre plan de paix. Une annonce qui aurait été également appréciée de la part de ceux qui, plus près de nous, privilégient à raison une issue diplomatique à la guerre.
« Voilà. C’est tout. » Le père de Carina, la narratrice, vient de lui signifier sa décision irrévocable de quitter la France, d’aller s’installer au Maroc, pays où il est né, pour y vivre une retraite heureuse. Un retour à ses origines. Il en avait été chassé avec sa famille en 1956 après la proclamation de l’indépendance. Âgée d’une trentaine d’années, Carina s’essaie à l’écriture depuis longtemps sans grand succès. Plutôt seule et sans amour, après une enfance troublée et marquée au fer rouge par l’abandon de la mère qui l’a laissée avec ses deux grands frères aux seuls soins du père ; elle avait six ans. Quelques mois plus tard, il lui annonce son mariage avec une très jeune Marocaine en même temps que sa conversion à l’Islam. Cette désertion du père fait ressurgir la douleur de l’abandon maternel. Entre temps, Carina a rencontré un jeune architecte avec lequel se noue une vraie relation. Carina accepte sa proposition de s’installer chez lui pour se consacrer à son projet d’écriture. Elle commence un roman dont l’héroïne de six ans n’accepte pas la mort de sa mère. Les souvenirs de son enfance reviennent en boucle et se mélangent à la fiction : le père corrigeait ses fils à coups de rallonges électriques et a imposé des caresses à sa fille. Plus tard, le père annonce qu’il déshérite ses enfants au bénéfice de son épouse. S’impose alors la construction en abyme du récit qui va très loin car l’autricea vécu un conflit du même type avec son père – il l’a également déshéritée. Carina est un double de Caroline comme le père est un double du roi Lear de Shakespeare qui déshérite Cordélia. En exergue de son livre Caroline Dorka-Fenecha prévenu : « Je est ici l’entrée d’un labyrinthe ».
Ce dédoublement souligne comment le vécu et l’intime alimentent la fiction et comment la projection dans l’écriture peut ouvrir la voie à une libération. Le premier roman de Caroline Dorka-Fenech, Rosa dolorosa, publié en 2020 et salué par la critique a obtenu six Prix. Il y était question de la relation fusionnelle entre une mère et son fils. Ici, c’est l’image du Père qui s’impose, soutenue par une écriture, dense, qui prend parfois une tournure incantatoire. On frémit à cette lecture destructrice qui aurait eu plus de poids si elle avait été plus épurée. Sans doute l’autrice a-t-elle été débordée par un afflux d’émotions qu’elle nous a fort bien restitué.
CHRIS BOURGUE
Tempêtes et brouillards, de Caroline Dorka-Fenech La Martinière - 18,50 €
Le roman de Mikhaïl Chevelev est un voyage dans les labyrinthes du temps et de l’espace dont l’issue, qui renvoie au titre du texte, ne s’entrevoit qu’à la dernière page (la 168e précisément). Il se conjugue à plusieurs temps : époque soviétique, perestroïka, 2018 – année d’écriture du roman – et traverse les continents : les deux blocs, de l’Est et de l’Ouest et leurs villes phares, New York et Moscou.
Le climat qu’instaure l’écriture est celui du film noir, avec ses dialogues et ses descriptions précises et rythmées. Noir qualifie également le marché qui conduit l’un des personnages principaux, en 1984 (année orwellienne), à collaborer avec le KGB, littéralement « sur le papier ». Cette transaction, oubliée et insignifiante, déterminera la suite de l’existence de Vladimir.
Une intrication serrée entre contextes politiques, collectifs, et quête des origines, filiation singulière, ouvre un espace d’enquête hybride, dans lequel le père, Vladimir Lvovitch, et le fils, David Kapovitch, New-Yorkais d’origine russe, se croisent.
Le numéro un est un roman à l’architecture virtuose, travaillé par deux sens, celui de l’humour et de l’engagement.
FLORENCE LETHURGEZ
Le numéro un de Mikhaïl Chevelev Gallimard, collection Du monde entier - 18 €
Les quatre premières journées de mobilisation contre la réforme des retraites ont mis fin au doute : le macronisme n’est pas anesthésiant. Les Français·es n’ont rien oublié d’un premier mandat de mépris qui a aggravé les inégalités et les conditions de vie des plus fragiles d’entre elleux. Et de ne pas entendre se laisser plus longtemps abuser par la feuille de route antisociale et autoritaire d’un président et d’un gouvernement minoritaires dans le pays. Le 16 février puis le 7 mars, et après s’il le faut, la population continuera sans aucun doute à rejeter massivement l’assignation au travail jusqu’à 64 ans pour celles et ceux qu’un tel labeur n’aura pas achevé plus tôt. Car les grévistes, manifestant·es et leurs soutiens ont bien compris qu’une victoire populaire est à portée de lutte si cette dernière s’élargit et se renforce. Cette victoire et donc cet élargissement résident pour beaucoup dans une participation accrue de la jeunesse au mouvement. Une jeunesse qui, plusieurs fois dans l’histoire contemporaine récente, aura été déterminante pour donner un coup d’arrêt à des projets rétrogrades qui ne concernaient pas seulement une génération mais la société tout entière.
Ohé étudiants… Les lycéen·nes ont déjà commencé à rajeunir et égayer les cortèges. Aux étudiant·es à présent de les rejoindre pour permettre l’impulsion qui enterrera l’infâme projet de loi. Des étudiant·es dont la précarité a été dramatiquement mise en lumière par la crise sanitaire. Des étudiant·es que le pouvoir en place semble se satisfaire de voir ne pas manger à leur faim, sacrifier certains soins et, au final, leurs études en s’épuisant dans des jobs devenus indispensables pour continuer tant bien que mal leur cursus. À quel âge ces jeunes pensent-ils accéder à une retraite digne si la réforme Macron-Borne-Ciotti est votée dans quelque jours ? Les universités comme les entreprises et les places publiques pourraient devenir les caisses de résonnance d’une bouillonnante réflexion autour d’un projet de société réhumanisée. A défaut d’une Assemblée nationale qui s’écharpe sur un tweet. Et de médias qui ravivent le débat tronqué sur une France bloquée.
Neuf artistes en scène, une vingtaine de cannes – ces accessoires tubulaires servant à stabiliser l’équilibre sur les mains – et autant de possibilités. Le futé Collectif des équilibristes utilise la force du nombre pour décupler l’effet de ses acrobaties. C’est d’abord sous forme d’exercices de style qu’ils donnent à voir leur grammaire corporelle : décomposer le geste en le démultipliant, tel un prisme restituant le spectre lumineux. Puis les saynètes s’enchaînent, dans une sereine assurance baignée d’une musique cadencée et hypnotique, jusqu’au motif le plus inventif : mimer l’animal et ses comportements défiant parfois l’entendement. Et c’est bluffant ! Sous nos yeux, un vrai troupeau d’autruches prend vie, enfouissant sa tête pour fuir les absurdités bureaucratiques de notre monde, ou réclamant simplement la becquée. À se tordre de rire. Et si les décrochages récurrents entre l’acrobate et son personnage sont parfois superflus – eux-mêmes le soulignent non sans humour : « vos métaphores d’équilibristes, on n’y comprend rien ! » -, qu’importe le sous-texte. On se laisse embarquer par l’irrépressible transe. Un vrai coup de fraîcheur sur la mise en pratique d’une mono-discipline, qui n’est pas sans rappeler la force expressive du Collectif XY et ses virevoltants dix-huit porteurs et voltigeurs. Qu’il s’agisse d’une traversée solo en équilibre sur des cannes, à la manière d’un échassier hésitant, d’une succession de flashes en clair-obscur s’enchaînant par de rapides fondus au noir successifs ou encore d’une jubilatoire session en boîte de nuit, la compagnie entraîne tous les âges, sans rogner sur son esthétique contemporaine. Léchée, la mise en scène est magnifiée par un exemplaire travail sur les lumières, qui sculpte et cisèle, et une bande sonore sur mesure, ni trop présente, ni trop cliché. Graphique et élégant, drôle et envoûtant : on en frétille d’aise.
JULIE BORDENAVE
Le complexe de l'autruche a été joué le 5 février, au Théâtre de l’Olivier, à Istres, dans le cadre des Élancées .
De son propre aveu, La Féroce aime à manier « un cirque sauvage sans animaux mais en liberté, dans la montagne souvent, des personnages féminins à l’humour noir et cruel, l’amour du risque et du lâcher prise… » À sa tête, l’acrobate Laurette Gougeon, portée par la volonté de concilier la pratique du spectacle et un amour indéfectible pour les hauts sommets. Avec Faces Nord, l’acrobate questionne ce qui nous pousse à aller toujours plus haut. L’addiction aux paysages comme aux endorphines ; l’obsession de gravir, mêlant défi et plénitude ; le spectre de la chute, jamais loin…
Lune complice De la gestuelle de l’ascension, elle tire d’étranges chorégraphies, osant le jonglage avec un piolet. En fond sonore, un patchwork de paroles récoltées lors de veillées organisées dans le Queyras et les Écrins. L’originalité de cette forme courte ? Cultiver la légèreté – une tente, quelques accessoires – pour pouvoir jouer en autonomie dans les refuges de montagne. Ce soir-là, à l’orée du massif des Calanques, Faces Nord est présenté devant deux poignées de spectateurs assemblés sur un tapis d’aiguilles de pins, à l’issue d’une marche d’approche à travers bois. Un joli moment suspendu, minimaliste et intimiste, partagé à la lumière d’une lampe frontale… et d’une pleine lune complice. De l’art contextuel s’il en est, et assurément l’une des propositions revigorantes de cette Biennale !
JULIE BORDENAVE
Faces Nord a été donné le 3 février dans le cadre de la Biac et à l’initiative de l’association Karwan, au chemin du vallon de la Barasse, Marseille.