Sous le double commissariat de Raphaël Bories, conservateur du patrimoine, et de Caroline Perdrix, directrice de l’association Itinérance, s’ouvre au Centre de conservation et de ressources du Mucem (CCR, 1 rue Clovis Hugues, à la Belle de Mai) une exposition consacrée aux artisanats du textile, ce patrimoine immatériel abîmé par la mondialisation. L’idée étant de construire des passerelles entre ces savoir-faire immémoriaux et la création contemporaine, en proposant aux étudiants de l’école Casa Moda de Casablanca de s’inspirer de rituels matrimoniaux marocains, tandis qu’en France, les élèves designers de l’École nationale supérieure des arts décoratifs devaient réagir à la belle collection d’ex-votos du Mucem.
Les travaux qui en sont issus sont réunis dans la salle de 100m2 du centre, dédiée aux expositions. « Ces workshops sont amenés à se poursuivre, révèle Caroline Perdrix, car la jeune génération de la filière textile doit faire face à de gros enjeux environnementaux. » L’industrie contemporaine de la mode, très polluante et émettrice de carbone, gagne à se confronter aux gestes économes affinés par des siècles de créativité, au plus près des ressources disponibles.
Une filière henné
Pour bien comprendre cette dimension essentielle de Savoir-faire, les visiteurs ont tout intérêt à prendre le temps de voir la vidéo et d’entendre les podcasts qui leur sont proposés. Le travail de terrain mené par Itinérance s’y révèle, précieux. Filage, tissage, dessin, teinture : autant d’étapes de réalisation d’une œuvre collective, traditionnellement menée par les femmes au Maghreb.
Les observer reprendre inlassablement leur ouvrage, d’une main précise, manipuler la quenouille et le fuseau, mêler les ingrédients du henné (citron, oxyde de fer, garance, clou de girofle…), qui leur sert à colorer les fibres, est impressionnant. Depuis quelques années, le manque d’eau dû au réchauffement climatique les conduit à chercher du bois et du fourrage de plus en plus loin de leurs villages, et donc à délaisser leurs activités artisanales, ce qui en menace la transmission. Pour éviter cela, tout en gagnant une autonomie financière, elles s’assemblent en coopératives et cherchent des débouchés : autant dire que les passerelles avec la création contemporaine sont bénéfiques à bien des égards.
GAËLLE CLOAREC
Savoir-faire textiles en Méditerranée
Jusqu'au 7 avril
Centre de conservation et de ressources du Mucem
Marseille
04 84 35 14 23
mucem.org
Après avoir été au début des années 1970 membre du groupe d’avant-garde Support/Surfaces – qui affirmait que le seul sujet de la peinture devait être la peinture elle-même, dans sa matérialité – le Montpelliérain Vincent Bioulès est passé sous les radars les plus médiatiques de l’art contemporain pendant quelques décennies. Car, répondant à ses propres désirs, il s’était mis à peindre à l’huile des paysages, natures mortes, nus et portraits. Pratique quasi infâmante, dans une période devenue avide de « nouveautés ». Il bénéficie, à l’aube de ses 85 ans, d’un regain d’intérêt, notamment depuis sa rétrospective en 2019 au musée Fabre de Montpellier, et aujourd’hui au musée Regards de Provence de Marseille.
Littoraux
On est accueillis au rez-de-chaussée par deux très grandes toiles : Le chant des sirènes, cinq nus féminins immenses, aux courbes gourmandes, accoudés nonchalamment à une rambarde sur fond de guirlandes d’écume blanche. Juste à côté de La Ponche V (Saint-Tropez), trois minuscules silhouettes sur une pointe d’esplanade jaune, s’avançant sur une mer bleue et sous un ciel gris. À l’étage, les figures humaines vont se faire très discrètes, pour laisser toute la place à des paysages travaillés en série.
Certains proposent des confrontations d’une même vue à vingt-cinq années de distance : La Tourette et le Fort Saint-Jean. D’autres, des déclinaisons sur une même période, telles les monumentales Île Maïre 1 et 2. Quelques-unes sont en exemplaires uniques, par exemple Les Bains du Petit Pavillon, Les Catalans ou un Mistral. La plus importante série est celle consacrée à l’étang de l’Or, avec huit toiles réalisées entre 2015 et 2019, représentant ce paysage héraultais tout en horizontalités. Mais que ce soit à Marseille, à Saint-Tropez, du côté de Montpellier ou de Palavas, « représenter » n’est pas le mot exact.
Matérialité toujours
Car la plupart de ces paysages ne semblent être que les objets d’une peinture se révélant toujours dans sa matérialité comme son propre sujet. Combinaisons et contrastes de tons, d’ombres et de lumières, mais aussi de multiples textures, densités, touches. Allant même jusqu’à proposer un morceau de gestuelle tourbillonnante dans Le mois de mars, où, sous un ciel bleu azur, traversé de bout en bout par un nuage à l’aspect de guirlande montagneuse, le motif de l’étang de l’Or disparaît quasiment. Le tout laissant l’impression qu’avec Bioulès, plus on pénètre la matière, plus on se rapproche du rêve.
MARC VOIRY
Au bord de l’eau – Vincent Bioulès
Jusqu’au 21 mai
Musée Regards de Provence, Marseille
museeregardsdeprovence.com
L’un est au patrimoine mondial de l’Unesco. L’autre pas. À défaut, Nîmes peut revendiquer ses galons de capitale du flamenco. Au moins le temps d’une quinzaine, chaque hiver, et depuis plus de trois décennies. Si le Théâtre de Nîmes et son directeur François Noël visent souvent haut, le Festival Flamenco 2023 frappe particulièrement fort. Après deux années perturbées, l’envie de se surpasser et de combler les aficionados est palpable à la lecture de l’affiche de la 33e édition. Il eût sans doute été difficile de faire mieux. Avec un conseiller artistique qui est aussi directeur de la Biennale de flamenco de Séville, cela rend la chose plus aisée. Peut-être plus que nul autre programmateur, Chema Blanco a le flair et l’audace de se saisir, dans le bouillonnement de la création flamenca actuelle, des projets qui créeront l’événement. Parce qu’il sait aussi que rien ne serait possible sans inviter celles et ceux qui perpétuent les formes cardinales de cet art, le festival nîmois est observé comme une des références internationales du genre.
Punkette de Triana Sur la quinzaine de propositions de ces deux semaines qui prolongent admirablement les fêtes de fin d’année, une belle majorité est consacrée à la danse. Au baile, dira non sans forfanterie le public averti. Elle avait dévoilé, l’an dernier, un instantané de sa création en cours, Ana Morales revient en toute logique présenter l’œuvre aboutie, Peculiar (11 janvier). Partant de la rigueur du flamenco, l’ancienne soliste du Ballet Flamenco d’Andalousie s’en affranchit avec une élégante fantaisie, habitée par une gestuelle épurée et nourrie de rencontres plurielles. Elle a choisi de s’entourer aussi bien d’une harpiste que de la voix de Tomás de Perrate, dont le cante profond descend d’une des grandes dynasties gitanes. Celui-ci est également à l’honneur de la soirée musicale accueillie à Paloma le 14 janvier. Il y présente son duo avec le musicien et compositeur Arbol, dans un registre plutôt avant-gardiste, entre purisme vocal et expérimentation sonore. Juste avant, le concert de Rosario la Tremendita devrait également surprendre. Mêlant électronique, électrique et acoustique à un engagement social et féministe, cette punkette de Triana apporte elle aussi sa pierre à l’histoire vivante du flamenco. Comme Ana Morales l’an passé, c’est le chorégraphe David Coria qui déflore le processus de création de son prochain spectacle, Los Bailes Robados (12 janvier), à découvrir en intégralité en 2024. Amie de Pina Bausch, Eva Yerbabuena est une artiste flamenco à la carrière suffisamment convaincante pour être rangée parmi les figures de la danse. La cinquantaine passée, elle a eu envie d’interroger le regard que l’on pose sur elle, et de redécouvrir son corps, à travers le regard d’un autre. Pour Re-fracción (desde mis ojos) (17 janvier), elle confie au chorégraphe et metteur en scène Juan Kruz Díaz de Garaio Esnaola le soin de la révéler de manière inhabituelle aux yeux du public.
Saut de génération et bifurcation esthétique avec Luz Arcas, étoile montante de la danse contemporaine qui revisite les codes du folklore espagnol. Sa pièce Toná (19 janvier) trouve son origine dans une histoire très personnelle. À l’annonce de la maladie de son père, elle revient dans la maison familiale où elle trouve icônes et objets oubliés, faisant resurgir des anecdotes mais aussi des peurs. Dans un voyage spirituel qu’elle conçoit avant tout comme un acte de liberté et de résistance, la chorégraphe et danseuse s’entoure de Lola Dolores et Luz Prado pour danser la mort et célébrer la vie. Place aux géants. À deux marqueurs de la créativité contemporaine réunis, dans le champ chorégraphique pour l’un et le chant tout court pour l’autre. Israel Galván et Niño de Elche offrent enfin à Nîmes leur trublion Mellizo Doble (13 janvier), découvert à Avignon en 2020. Un spectacle décoiffant de liberté, de surréalisme, de folie. Et pourtant si intrinsèquement flamenco. Dans les dialogues comme dans les silences. Une œuvre dont on ressort à la fois conquis et assommé tant par son audace que par sa profondeur. Autre rencontre au sommet que celle d’Andrés Marín et Jon Maya, réunis pour Yarín (19 janvier). Le premier fait partie des pionniers de la vague rénovatrice qui secoue le flamenco, avant même Galván. Cela ne l’empêche pas de continuer à surprendre, pour preuve son Prix national de danse obtenu en 2022. Le second est aussi danseur mais de tradition basque. Leur crédo ? Revendiquer leurs racines, y puiser, les partager et les faire converger en un dialogue artistique universel.
Après Galván et Marín, il ne manquerait plus que Rocío Molina pour parachever le triptyque idéal de la révolution flamenca. Eh bien, Nîmes l’a fait ! Comment pouvait-il en être autrement puisque la chorégraphe danseuse de la province de Malaga est une fidèle du plancher nîmois. Et il n’y avait aucune raison qu’elle n’y présente pas Vuelta a Uno (15 janvier), ultime épisode de sa Trilogía sobre la guitarra dont elle a honoré le festival des deux premiers volets. Pour ce troisième dialogue complice avec un guitariste, Rocío Molina a choisi Yerai Cortés. Pièce plus exubérante et survoltée que les précédentes (Inicio en 2020 et Al Fondo Riela en 2022), Vuelta a Uno offre une scénographie baignée de couleurs vives, qui sublime les alegrías, tangos et autres bulerías. Parmi les autres spectacles de danse programmés, notons celui d’Alfonso Losa (20 janvier), maillon entre maestros et nouvelle génération, ou encore la première mondiale de l’osé – et dénudé – The Disappearing Act (21 janvier) de la Noire et Britannique Yinka Esi Graves, qu’une grossesse trop avancée avait empêché de présenter l’an dernier. Ne passez pas non plus à côté de la sublime voix de Marina Heredia (18 janvier), grande cantaora originaire de Grenade, qui invite à un voyage à travers l’histoire et la géographie du chant flamenco. Et pour clôturer cette édition d’exception, le guitariste tout en nuance Rafael Riqueni pour Herencia (21 janvier), récital tiré de l’album éponyme, plusieurs fois primés.
LUDOVIC TOMAS
Festival Flamenco
Du 9 au 21 janvier
Divers lieux, Nîmes
04 66 36 65 10
theatredenimes.com
Charlie Jazz recevait pour son dernier concert de l’année le jeune quintet du guitariste Teis Semey, en « mini-tournée » en Europe dans le cadre du projet Footprints (financé par l’Union Européenne au sein du programme Creative Europe). Sur une guitare depuis l’âge de sept ans, Teis Semey étudie au Conservatoire d’Amsterdam, devient lauréat du Princess Christina Jazz Concours, remporte le prix du meilleur arrangement pour Keep An Eye Jazz Competition et son quintet est sans doute l’une des formations les plus intéressantes de la scène jazz européenne actuelle. Son troisième CD en tant que leader, Mean Mean Machine, (sorti chez Zennez Records en 2021) succède à Where the fence is the highest (2019) et Throw Stones (2020). Accompagné par les fantastiques instrumentistes Sun Mi Hong, souveraine à la batterie, Alistair Payne et ses fulgurantes improvisations à la trompette, José Soares et son saxophone alto de velours, Jort Terwijn et sa contrebasse inventive, le jeune guitariste passe avec aisance de l’acoustique à l’électro. Les morceaux au programme issus des divers disques du groupe jonglent entre une écriture de musique contemporaine, des sons saturés, un souffle naturel qui traverse les instruments à vent, des élans jazziques classiques, un parfum punk qui nous mène à la transe par des mouvements ostinato qui s’exacerbent tandis que se dessinent sur ces nappes hypnotiques les mélodies sans cesse réinventées. L’énergie indie rock se mêle ainsi à des passages méditatifs et les improvisations des musiciens tissent ces diverses envolées en une trame inventive où se concentrent émotions et couleurs. En ultime bis, Teis Semey offre un solo de guitare, chant de libération danois composé durant la dernière guerre mondiale. Les censeurs à la lecture des paroles se sont arrêtés à celles qui racontaient des amours interdites sans aller plus loin et se rendre compte que le dernier couplet incitait à la révolte contre l’occupant allemand. La guitare seule se glisse dans l’air traditionnel, teinté de nostalgie et d’une fraîcheur espiègle.
MARYVONNE COLOMBANI
Concert donné le 17 décembre au Moulin à Jazz, à Vitrolles.
Qu’on la découvre ou qu’on la revoit, Romances Inciertos – Un autre Orlando procure la même sensation de rêve éveillé. Un rêve dont les personnages sortiraient d’une toile de maitre espagnol, pour nous séduire, nous troubler, nous entraînant dans une quête perpétuelle, de renaissance en métamorphose. A la fois ballet, opéra et concert, la pièce imaginée par Nino Laisné (mise en scène et direction musicale) et François Chaignaud (chorégraphie) est une ode délicate et sensuelle à l’ambiguïté, à un entre-deux genres précurseur. Enchaînant trois solos, trois actes aussi bien dansés que chantés, Chaignaud émerveille par son incarnation successive de figures mythiques de la culture espagnole. D’abord, Doncella Guerrera, jeune fille partie à la guerre travestie en homme, dans un costume de soldat donquichottesque. Puis, de réapparaître, chaussé de pointes et perché sur des mini-échasses, en archange San Miguel, mis en vers par Garcia Lorca. Enfin, sous les traits de la Tarara, gitane aguicheuse et androgyne, pour un tableau d’influence flamenca. Les musiques savantes ou populaires, héritées des XVIe et XVIIe siècles, elles aussi en mutation, sont sublimement jouées par quatre musiciens (bandonéon, violes de gambe, théorbe, guitare baroque et percussions), témoins complices des transfigurations du danseur. En décor, quatre reproductions de tapisseries dévoileront, au fil de la performance, une nature en proie aux rapports de domination… Que la créature hybride aux costumes dignes d’un cabaret queer fait voler en – et avec – éclats. Baroques dans tous les sens du terme, ces « Romances incertaines » n’offrent qu’une seule certitude : celle d’une beauté frôlant la perfection. LUDOVIC TOMAS Romances Inciertos – Un autre Orlando a été donné les 13 et 14 décembre au Zef, Marseille.
La Ligne, 2021, Bandita films, Films de Pierre, Films du Fleuve
Comme dans une chorégraphie au ralenti, un petit groupe essaie de calmer, retenir, repousser hors d’une maison, une jeune femme déchainée. Margaret (Stéphanie Blanchoud, co-scénariste, actrice et chanteuse) vient d’agresser Christina (Valeria Bruni Tedeschi) sa mère, qui va porter plainte. Une mesure d’éloignement empêche désormais la jeune femme de s’approcher de la maison, des membres de sa famille, non seulement de sa mère mais aussi de ses sœurs, Louise (India Hair) et Marion (Elli Spagnolo). Une frontière d’abord virtuelle, à 100 mètres, que cette dernière, douze ans, va matérialiser, peignant minutieusement une ligne bleue, trace de la limite à ne pas franchir. Elle se charge de veiller au respect de la loi. Une ligne « Maginot » coupant route, parking, champ et même un canal. Margaret ne renonce pas pour autant à rejoindre le cercle familial dont elle est exclue. Elle ne parvient pas à prendre le large, ni à se libérer de la colère qui l’habite. Car elle tape, cogne, se bat tel un animal blessé, privée depuis toujours de l’amour de celle qui l’a mise au monde et l’accuse d’avoir brisé sa carrière de pianiste soliste.
Mère immature
Il lui faudrait guérir de la douleur infligée par une mère immature qui a négligé ses enfants, ne pensant qu’à sa carrière. Une mère qui culpabilise ses filles et met Margaret en quarantaine. Sur la ligne-frontière, Margaret donne des cours de chant à Marion qui se réfugie de plus en plus dans la prière et les chants religieux pour tenir le coup. Christina a perdu 50% de son audition mais personne, ni Marion ni Louise, la sœur cadette sur le point d’accoucher, n’ose le lui dire. Comme elle ne peut plus donner ses cours, le piano est vendu. « On m’a retiré ce que j’avais de plus cher au monde ! », déplore-t-elle. La musique est le seul héritage transmis par cette mère, dysfonctionnelle, fragile, borderline, qui n’accepte pas de vieillir. Impudique, aussi parfois. Une mise en scène au cordeau, des paysages superbement cadrés par la directrice de la photo, Agnès Godard, une interprétation sans faille, en particulier des actrices, font de La Ligne, le dernier film d’Ursula Meier, un petit bijou. Par petites touches effleurées, la cinéaste nous donne à voir, sans explications psychologisantes, une famille à la marge, nous embarque peu à peu dans son histoire et nous permet de revoir, dans un de ses derniers rôles – celui d’un pêcheur qui donne une chance à Margaret – Jean-François Stévenin, présent dans tous les films d’Ursula Meier dont Home en 2008 et L’Enfant d’en haut (Ours d’argent à la Berlinale 2012).
ANNIE GAVA
La Ligne, d’Ursula Meier
En salle le 11 janvier
En compétition à la dernière Berlinale
À petits pas mais sans faiblir, le cinéma s’attaque aux facettes les plus sombres de l’Histoire française. Les corps de tirailleurs dits sénégalais et algériens avaient déjà fait l’objet, en 2006, d’un film réalisé par Rachid Bouchareb et coproduit par Jamel Debbouze. À ces Indigènes malmenés puis oubliés au lendemain de la seconde guerre mondiale succèdent aujourd’hui les tirailleurs mobilisés à leurs corps défendants pour la Première Guerre mondiale.
Ils étaient alors environ 200 000. Trente mille y mourront, ou en reviendront gravement blessés. Si le long-métrage de Rachid Bouchareb avait ravivé, lors de sa sortie en salles, la question de la cristallisation des pensions des anciens combattants, les Tirailleurs de Mathieu Vadepied arrivent sur nos écrans bien après le décès des derniers poilus. Il s’agit donc avant tout d’honorer une mémoire laissée vacante : le point de départ du film consistant à imaginer que le corps du soldat inconnu serait, en réalité, celui d’un tirailleur.
Deux trajectoires
Belle idée, qui a germé dès 1998, et au sujet de laquelle le réalisateur échangeait déjà avec Omar Sy sur le plateau d’Intouchables, où il officiait alors comme directeur de la photographie. La mort d’Abdoulaye Ndiaye, âgé de 104 ans, avant qu’il n’ait pu se voir remettre la légion d’honneur, incite le réalisateur à entamer un travail de recherche. C’est encore et toujours du point de vue des soldats qu’il élabore méticuleusement le scénario et oriente la réalisation.
Réalisé en langue peule par souci de réalisme, Tirailleurs s’attarde sur la trajectoire de deux soldats, vécue de l’intérieur. On y suit Thieron, interprété par la révélation du film, le jeune Alassane Diong, enrôlé de force, et de son père Bakary Diallo, incarné par Omar Sy, engagé volontaire contraint de garder son identité secrète pour veiller, dans l’ombre, sur la vie de son fils. Cette belle idée de distribution fait un atout du physique imposant de son interprète star mais aussi de sa familiarité pour le public. Elle permet de le distinguer tout en laissant assez d’espace au reste de la distribution pour donner naissance à de véritables personnages. Dont celui du lieutenant Chambreau, campé avec justesse pars Jonas Bloquet.
SUZANNE CANESSA
Tirailleurs, de Mathieu Vadepied
En salle le 4 janvier
L’association Ancrages propose une projection du film suivie d’un débat mercredi 4 janvier au cinéma Les Variétés, à Marseille.
Il était une chute… C’est ainsi que le spectacle commence. Étonnant pour de la voltige aérienne ? Pas vraiment. Plutôt un pas de côté. « On avait envie de démystifier la chute pour que le public ne soit pas suspendu à une émotion de peur ou d’anxiété, et lui permettre ainsi de poser un autre regard sur notre discipline », explique Benoît Belleville. Voltigeur professionnel, ce dernier est l’un des cinq artistes à l’origine de CirkVOST, collectif fondé en 2007 par cinq amis artistes issus des Arts Sauts, une compagnie qui avait contribué à révolutionner l’art du trapèze volant. À ses débuts, cinq pays sont représentées dans CirkVOST : le Canada, l’Australie, la Suède et la France. Avant d’évoluer au gré des artistes, intégrant notamment la Belgique et l’Italie. Depuis ses débuts, la troupe est installée à La Grand-Combe dans le Gard, son camp de base où les grandes espaces permettent aux voltigeurs, porteurs et musiciens de travailler en extérieur une grande partie de l’année. Artistes, technique, production : une vingtaine de personnes sont réunies pour ce spectacle de cirque pas comme les autres, l’équipe s’affichant volontiers comme « une compagnie de cirque en version originale sous-titrée avec de vrais bouts de voltige dedans ».
Si on entend notamment de l’italien et de l’anglais, pas besoin de sous-titrages, car même en partageant une même langue, on a parfois bien du mal à s’entendre. « Je ne comprends pas ce que vous dites », affirme à haute voix une des artistes pendant le spectacle. C’est là le cœur même de Hurt me tender : les incompréhensions qui compliquent nos relations les uns aux autres, que l’on dépasse parfois, mais pas toujours. Cette création 2018 est le fruit d’une deuxième collaboration avec le metteur en scène Florent Bergal, de la compagnie toulousaine G. Bistaki, issu de la danse et du théâtre de rue. Un travail commun nourri des aspirations des artistes. « On avait envie de continuer de travailler sur la question du groupe et de la place de l’individu au sein du collectif, car le trapèze volant est une discipline qui se fait toujours à plusieurs, détaille Benoît Belleville. On voulait parler de la violence de notre métier, car on demande beaucoup à notre corps, c’est éreintant à plusieurs niveaux. Mais c’est aussi beaucoup de bienveillance, le plaisir de se retrouver, de travailler ensemble. »
Rings aériens
Que ce soit sur le parquet de bois, sur les portiques à mi-hauteur ou dans les hauteurs vertigineuses du chapiteau, une dizaine d’artistes sautent, volent, se balancent, atterrissent. Sept hommes, trois femmes, en tenue de tous les jours, pantalon, robe, manteau, blouson de cuir. Ils se cherchent, maladroitement, se trouvent, par moments. Les chorégraphies ressemblent parfois davantage à des luttes qu’à des danses, les numéros à des combats plutôt qu’à des acrobaties, les installations prenant alors des allures de rings aériens. Tous tombent et se relèvent, s’aiment et se détestent, passionnément, sans jamais se quitter du regard : la force du collectif, encore et toujours. La colère, la tristesse, l’amour, l’anxiété, la joie… Un large spectre émotionnel est transmis de manière instinctive par un mouvement devenu narratif. « Il n’y a pas d’histoire, mais des émotions », confirme Benoît Belleville.
Le tout porté par une musique rock survoltée, jouée en live par trois excellents musiciens. Une énergie électrisante traverse le spectacle de bout en bout et donne le tempo. Une femme en perruque rouge et patins à roulette – style roller-derby – s’élève dans les airs sur un trapèze, presque par erreur, avant de redescendre, puis remonter… Entre la piste et le ciel, cela ne s’arrête jamais. Le spectateur en aurait presque le tournis à force de chercher du regard les artistes pour ne rien rater, surveillant tout mouvement intriguant du coin de l’œil, se demandant où va réapparaître celle qui vient de disparaître par la magie des airs. Benoît Belleville s’en amuse, présentant la troupe comme « une bande d’allumés qui en envoie pendant 1 heure, ne s’arrête jamais et utilise tous les espaces du chapiteau ». Sur une base d’improvisation, le chaos est explosion de mouvements exécutés avec une facilité déconcertante qui ne peut être que le résultat d’années de travail acharné. On sent leur respiration quand le corps se balance, se tend, se relâche, le désir de perfection. On retient notre souffle malgré nous, impossible de les lâcher des yeux.
Force du collectif
Le spectateur n’est jamais oublié, les artistes se glissent sans cesse à ses côtés, le touche, lui parle, l’emporte dans leur imaginaire. « On en avait marre d’être loin du public, on voulait mettre un peu d’intimité dans notre pratique, c’est pour ça qu’on a mis les portiques au ras du sol et qu’on commence le spectacle avec le public », sourit Benoît Belleville. Se connecter aussi intensément au public, c’est aussi valoriser l’expérience commune et le désir de partage. Bousculer les codes pour déstructurer encore un peu plus la voltige tout en enrichissant son langage acrobatique d’une poésie aérienne qui fait du bien, entre maîtrise obsessionnelle et lâcher prise. Impossible de ne pas se sentir l’âme d’un enfant quand le guitariste et chanteur déjanté s’envole dans les airs, lui donnant des allures d’anti-super-héros à paillettes dorées. À voir ces élancées acrobatiques vers les hauteurs et ces chutes vertigineuses, on en oublierait presque la gravité. Non seulement parce que l’on s’amuse beaucoup. Mais aussi parce que le CirkVOST semble écrire ses propres lois spatiales. Comme ouvrir sa piste au public pour danser un peu plus longtemps avec lui, tous ensemble, petits et grands, amis comme inconnus. C’est ce qu’on appelle du spectacle vivant. Un langage universel pour un cirque des plus contemporains.
ALICE ROLLAND
Hurt me tender
6 et 7 janvier à 19h30
8 janvier à 16h
Odysseum, Montpellier
domainedo.fr
Zébuline. Pourquoi avez-vous choisi de porter à la scène Oblomov, célèbre roman russe d’Ivan Gontcharov ?
Robin Renucci. C’est un roman qui compte beaucoup pour moi. Je l’avais monté aux Tréteaux de France et l’avais inscrit dans un cycle autour de la production de la richesse. On y retrouvait Le Faiseur de Balzac, une pièce travaillée par la question de la créance et de la dette ; La Guerre des Salamandres, un texte tchèque très avant-gardiste où il était question d’exploitation, et plus précisément de surexploitation de la nature ; et enfin Oblomov, où la question de la production de la richesse préfigure Stakhanov, et avec lui la richesse de ce qu’on ne peut qu’appeler le temps réapproprié. Cette période russe, où les chemins de fer se construisent partout, où un univers encore marqué par le servage change en profondeur… C’est une période très intéressante pour nous aujourd’hui.
Le roman est très dense : comment avez-vous procédé pour l’adapter pour le théâtre ?
Nicolas Kerszenbaum a fourni un travail d’adaptation impressionnant. Le parti pris du hors-champ s’est vite imposé : près de trois cents pages ont été retirées, ainsi qu’une grande partie des personnages. Nous n’en avons conservé que cinq. Celui de Zakhar – Gérard Chabanier – qui incarne une forme de permanence du temps, un serviteur fidèle. Celui d’Agafia, la nounou – Lisa Toromanian – qui renvoie à la Russie éternelle. Stolz, l’ami fidèle et mondain – Valéry Forestier. Olga, la femme idéalisée – Pauline Cheviller – qui laisse entrevoir la possibilité d’un amour. Et enfin Oblomov – Guillaume Pottier – personnage touchant, qui souffre d’aboulie, c’est-à-dire d’absence de désir, de volonté. À son sujet, Gontcharov parle déjà de confinement. Autant dire que le texte résonne profondément avec ce que notre jeunesse a pu vivre récemment. Et j’espère qu’elle trouvera dans le théâtre une nouvelle voie pour sortir de la sidération qu’on lui a imposée.
Votre regard envers ce personnage qui « préfère ne pas » est pourtant empli de tendresse.
Bien sûr ! Le théâtre pose toujours des questions mais n’y répond pas. Il y a quelque chose, dans Oblomov, du poète qui se questionne. Il ouvre la voie au Droit à la paresse de Lafargue. Il ne veut pas sortir, être un mondain comme son ami Stolz. Il veut rester chez lui, manger du gâteau. Son nom vient du mot cassure en russe : c’est un personnage qui n’a plus de ressort. Il y a quelque chose de burlesque chez lui. D’ailleurs les Russes se moquent souvent de ce personnage. Il ne prend pas soin de lui, de sa maison : il représente une sorte de bourgeoisie et d’incurie à la fois. Je ne veux pas, à son sujet, donner de leçon. Je souhaite évidemment que la jeunesse marseillaise n’ait pas envie de rester dans son lit ! Mais pour ce faire, j’essaie de lui proposer un théâtre qui lui soit accessible et joyeux. Beau, en somme.
La musique cohabite souvent, sur scène, avec le texte dans vos mises en scène et lecture. Est-ce également le cas ici ?
Plus encore, la musique est à mon sens le sixième personnage de la pièce ! La violoncelliste Amandine Robilliardinterprètera ainsi différentes pages de Tchaïkovsky – la Barcarolle, les Saisons… Mais aussi le célèbre air de Norma de Bellini – « Casta Diva » – qu’Olga emploie pour faire connaître à Oblomov cette beauté dont il nie l’existence. Ce que je veux, c’est qu’en sortant de cette pièce, on se souvienne à notre tour qu’on ne veut pas passer à côté de nos vies.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA
Oblomov
Du 5 au 8 janvier
La Criée, théâtre national de Marseille
04 91 54 70 54
theatre-lacriee.com
Tout commence avec le travail tout en finesse d’Éléonore Fourniau. Formée au piano classique, elle découvre la vielle à roue à l’âge de vingt ans. Polyglotte, passionnée par la diversité culturelle de la Turquie, elle se consacre à l’apprentissage des musiques populaires de ce pays. Sa voix puissante et nuancée, accompagnée de la vielle ou du saz, se glisse dans les mélodies des quatre régions du Kurdistan et de l’Anatolie, mêle les chants sacrés et profanes, passe du chant d’exil à la déclaration amoureuse ou à l’air de danse. On l’avait applaudie en janvier 2022 lors d’un concert buissonnier du Chantier de Correns, c’est un bonheur de la retrouver à la Cité de la Musique, deux fois, car son concert soliste sera suivi le lendemain par celui du trio vocal Samaïa où elle est entourée de Noémie Nael et Luna Silva (voix et percussions). Les musiciennes abordent le répertoire traditionnel des chants de la Géorgie et du monde, variant les langues, les rythmes, les couleurs. Le nom même du groupe vient d’une danse traditionnelle géorgienne réunissant trois femmes qui représentent Tamar1er ou 1ére (cette reine de Géorgie de la dynastie des Bagration régna de 1184 à 1213 et fut appelée « Tamar le roi », tant on reconnut en elle des qualités de pouvoir…).
Aux concerts invités succède une sortie de résidence (la Cité de la Musique est aussi un fantastique laboratoire) : le concert illustré concocté par le Babeloni Quartet : Marc Anthony (vielle à roue acoustique et électroacoustique), Yvon Bayer (cornemuses, ney, duduk), Nicola Marioni (batterie, percussions), Éric Montbel (cornemuses, flûte, clarinette en bambou). Des œuvres de Bosch, Brueghel, Mandijn, Teneers, Met de Bles et de bien d’autres peintres seront projetées au fil des morceaux, mêlant l’iconographie de la cornemuse et les aléas d’une humanité souvent contradictoire. Le big band d’Éric Montbel, une quinzaine de musiciens déchaînés, nous invitera ensuite au Grand Balèti, consacré aux musiques occitanes du centre de la France. La Cité de la Musique va danser ce soir-là !
MARYVONNE COLOMBANI
Éléonore Fourniau
6 janvier
Trio Samaïa
7 janvier
Babeloni Quartet
13 janvier
Le Grand Baléti
15 janvier (site de La Magalone)
Cité de la Musique, Marseille
04 91 39 28 28
citemusique-marseille