samedi 11 juillet 2026
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Parce qu’on est toujours au sud de quelqu’un…

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DakhaBrakha © Vitaliy Vorobyov

Le frère cadet et hivernal du festival arlésien de musiques du monde est un bel exemple de ce qu’un opérateur culturel peut impulser et inventer en termes de partenariat et de projet de territoire. La belle aventure des Suds, en hiver affiche sa sixième édition. L’occasion de rayonner d’Arles à Châteaurenard, de Fontvieille à Saint-Martin-de-Crau, à la découverte de propositions culturelles et artistiques subtiles, intimes et fortes à la fois. Si le rythme festivalier bat son plein entre les 8 et 12 février, l’événement s’ouvre quatre semaines plus tôt avec une soirée hautement symbolique. La « tournée pour la paix » du groupe ukrainien DakhaBrakha fait escale au Cargo de nuit (12 janvier), huit ans après leur concert d’anthologie au Théâtre antique, en première partie de Calexico. Déjà dans le cadre des Suds et aussi dans un contexte de tension à Kiev.

Mais la révolution de 2014 n’est pas une guerre et les événements d’alors n’aboutiront pas à la même décision de la part des membres de DakhaBrakha. Car après l’offensive russe en février dernier, Olena Tsybulska, Iryna Kovalenko, Nina Garenetska et Marko Halanevych font le choix de quitter leur pays. Et ce dernier d’expliquer : « On a décidé de partir d’Ukraine, parce qu’on a compris qu’en tant que musiciens, on serait beaucoup plus efficaces à l’étranger pour témoigner, pour nous adresser à différents publics, et porter la parole de la culture ukrainienne. En ce moment précis, nous avons besoin de solidarité, […] et cette rencontre avec l’art est très importante. C’est pour cela que nous partons en tournée en France et dans le monde : pour chanter ce que nous ressentons dans le cœur. » Sur scène, le quartet s’inspire de chants traditionnels de leur pays qu’il accompagne d’un instrumentarium cosmopolite. Dans leurs habits folkloriques, ils offrent une performance esthétiquement influencée par les formes contemporaines du théâtre, nous guidant de leurs voix puissantes vers la transe.

Un espace de virtuosité

C’est un autre moment de caractère et de conscience que constitue la rencontre artistique entre les musicien·nes Shadi Fathi et Zé Luis Nascimiento (11 février, Museon Arlaten). Tel un pacte poétique pour la liberté et la dignité entre la soliste kurde franco-iranienne témoin du soulèvement inédit en cours dans sa terre natale et le percussionniste brésilien dont le pays d’origine vient de faire le choix de la démocratie face à l’extrême droite. Dans un dialogue nourri à la confluence du répertoire classique persan et de compositions contemporaines iraniennes et kurdes, ces deux ami·es du festival font émerger un espace de virtuosité, où les cordes du setâr et du shouranguiz et les peaux du daf et du zarb donnent de l’écho aux poèmes de Mowlânâ Rûmi ou Roberto Juarroz. L’Amérique latine, région du monde où la question de l’émancipation est particulièrement prégnante dans l’expression des artistes, est encore à l’honneur à travers deux femmes engagées à leur manière dans ce souffle des peuples.

Pour célébrer les dix ans de l’album propulseur Viene de Mí, La Yegros (10 février, La Rotonde, Châteaurenard), Argentine installée à Montpellier, réaffirme qu’elle règne sur la nu-cumbia, cocktail irrésistible de rythmes andins et de sonorités mondiales actuelles. Il n’est pas si fréquent de profiter de Dom La Nena seule sur scène (12 février, Chapelle du Méjan). La chanteuse-compositrice-violoncelliste brésilienne de Paris s’échappe de son éblouissant duo avec Rosemary Standley (Birds on a Wire) pour dévoiler son univers sensible, entre bossa, pop et musique de chambre. Changement d’ambiance, de continent mais pas forcément de langue avec Throes + The Shine (11 février, Cargo de nuit). Le trio luso-angolais consacre la rencontre improbable entre le rock noisy et le kudoro. Un rendez-vous immanquable pour se défouler dans un mesclun sonore saturé, assaisonné au zouk, hip-hop et électro. La soirée se poursuit avec l’indomptable et explosif Batida en format DJ set. À en oublier l’hiver.
LUDOVIC TOMAS

Les Suds, en hiver
12 janvier puis du 8 au 12 février
Divers lieux
Arles, Fontvieille, Saint-Martin-de-Crau, Châteaurenard
04 90 96 06 27 suds-arles.com
Musiques au cinéma
Les Suds, en hiver se déploient aussi sur grand écran, avec deux projections de film documentaire suivies d’un échange avec leurs réalisateur·trices. Le premier, Transe, d’Emilio Belmonte (8 février, 21h, Éden Cinéma, Fontvieille), suit le musicien Jorge Pardo, père fondateur de la fusion flamenco-jazz aux côté de Paco de Lucia, pendant la genèse d’un spectacle ayant pour ambition de réunir plusieurs artistes parmi les plus grands du flamenco actuel. Transe (2020) est le deuxième volet de la trilogie que consacre le réalisateur au nouvel âge d’or du flamenco, initiée par Impulso (2017), sur la danseuse phénomène Rocío Molina. Autre invitée, Jacqueline Caux présente Les Bad Girls des musiques arabes du VIIIe siècle à nos jours (11 février, 16 h, Cinémas Le Méjan, Arles). Des grandes figures d’Oum Kalthoum ou Cheikha Remitti, à Soska, jeune rappeuse égyptienne vedette sur internet, le film se penche sur les musiciennes arabes qui, au fil des siècles, ont défié avec courage le patriarcat pour imposer le respect de leur condition féminine autant que leur talent.
L.T.

Blanca Li casse les codes 

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Casse-Noisette.Blanca.Li-© Dan.Aucante.2022

Un spectacle de Blanca Li est toujours une expérience. De couleur, de pep’s, de rythme. Ce Casse-Noisette ne fait pas exception. Si ce n’était pas évident d’imaginer à l’avance comment la pétillante directrice du Teatros del Canal de Madrid s’était appropriée ce grand ballet classique signé Petipa sur une musique de Tchaïkovski, nul doute qu’elle n’avait pas fait les choses à moitié. Et tant pis pour les puristes. 

Le spectacle commence dans un appartement où des jeunes fêtent Noël. Il y a un sapin, une étoile, un canapé, de la musique, de la pizza, des selfies… et de la danse, bien sûr. Du hip-hop, dans toute sa diversité, mettant en lumière l’incroyable capacité de cette danse urbaine protéiforme à s’adapter à n’importe quelle musique avec brio : r’n’b, funk, flamenco, salsa, électro… Blanca Li semble prendre un malin plaisir à repousser le début de l’histoire, déroutant un peu le spectateur, le prévenant que c’est bien le hip-hop qui porte le récit, qu’il est inutile de faire des comparaisons avec le ballet classique d’origine. Enfin, la jeune Carla, reconnaissable à sa tenue rose bonbon et à sa coiffure enfantine, reçoit un soldat Casse-Noisette télécommandé… qui se met à danser lui aussi !

Freestyle
Nous voici plongés dans la féérie du conte d’Hoffmann, portés par la musique de Tchaïkovski et une scénographie colorée. Les huit danseuses et danseurs s’éclatent à raconter ce conte si peu sérieux, rivalisant de talent et d’acrobaties entre break, voguing, wacking, boogaloo… Avec une mention spéciale pour Neslon Ewandé, l’interprète du soldat Casse-Noisette, un virtuose du popping qui décompose le mouvement avec une aisance et une fluidité remarquable. 

Du conte, on retrouve les souris, les soldats de plomb, une bataille, Casse-Noisette se transformant en prince… Et la musique de La Valse des fleurs comme celle de La Danse des mirlitons. Les scènes sont d’une énergie débordante. Ce conte de Noël est tendre, joyeux, léger. Presque naïf. Le public se laisse séduire, applaudissant avec un entrain presque enfantin un spectacle hip-hop. C’est la magie de Casse-Noisette. Et le beau cadeau de Blanca Li. Et la soirée de se terminer en freestyle, évidemment. 

ALICE ROLLAND

Casse-Noisette de Blanca Li a été donné les 18 et 19 janvier au Corum, Montpellier. 

La montée des eaux

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Dimanche (c) Virginie Meigne

Le constat du dérèglement climatique est sans appel. Julie Tenret, Sicaire Durieux et Sandrine Heyraud se sont emparées du thème pour une forme courte, Backup, qui a reçu le Total Theater Award dans la catégorie « Théâtre visuel » au Fringe Festival d’Edimbourg 2018. « Backup représente la première partie de la pièce, sourient les comédiens après le spectacle, c’est ce qui explique le succès de la pièce auprès des programmateurs qui ne se doutaient pas que la forme longue, “Dimanche”, demandait autant de matériel, deux camionnettes et une remorque désormais ! »

Ce début nous entraîne au pôle Nord, aux premières lueurs de l’aube, une petite fourgonnette avance dans un univers blanc. D’abord minuscule, perspective oblige, elle prend sa taille réelle, invisible et pourtant présente grâce au mime parfaitement synchronisé de ses trois occupants, depuis les remuements intempestifs du véhicule dont le petit sapin parfumé brinqueballe, pendu au rétroviseur intérieur, aux mouvements imperturbables des essuie-glaces, toujours à la même place, mus par les comédiens qui se les passent pour accomplir tel ou tel autre geste, prendre un thermos, l’ouvrir, verser un verre, boire… Impeccable horlogerie qui souligne le mécanisme implacable de la dégradation des conditions de vie sur terre et sur la glace !

Un flamant rose passe

Les trois reporters qui se sont extraits du véhicule, armés de micro, prise de son et caméra, choisissent l’emplacement le plus approprié pour décrire la fonte de la calotte glaciaire. La banquise se fendille puis s’ouvre sous leurs pieds. Fin du caméraman dont l’outil de travail est récupéré par une ourse accompagnée de son petit. Premières victimes du réchauffement… Pendant ce temps une famille se réunit pour le repas dominical (le changement de décor est aussi rapide qu’ingénieux), la grand-mère tente de descendre grâce à un siège monte-escalier récalcitrant, les ventilateurs disséminés un peu partout tentent de dissiper une chaleur excessive, un jeune couple s’affaire, un phonographe dispense sa musique vieillotte… l’électricité multiplie les caprices parfois mortels, le soixante-dix-huit tours prend l’aspect d’une crêpe ratée, les meubles fondent, et les personnages essaient de s’adapter aux métamorphoses, sans en rechercher la cause…

Un flamant rose passe, nourrit son oisillon dans un marécage asséché, puis repart, bientôt emporté dans une tournade à l’instar de la reporter qui, agrippée à l’échelle d’un hélicoptère, poursuit les travaux de constat et de mise en garde initiés au début de la pièce. Les lanceurs d’alerte témoignent de l’aveuglement tragique de nos hybris contemporaines… La prise de conscience est trop tardive, un tsunami dévaste tout. Subsistent les vestiges des hautes tours des quartiers d’affaires, quasiment immergées dans les eaux qui recouvrent la planète… Le récit pourrait juste être glaçant, moralisateur et lourd.

Le tour de force des deux compagnies Focus et Chaliwaté, réunies sur ce projet est d’avoir abordé un sujet complexe et combien prégnant aujourd’hui d’une manière onirique, drôle, humoristique. Grinçante parfois, en utilisant les supports du mime, de l’acrobatie (comme dans le passage d’anthologie des personnages luttant contre le vent), des marionnettes, (les mains agitées dans l’ombre des eaux deviennent des êtres marins évoluant entre les débris des meubles qui flottent désormais avant leur dislocation) sans jamais un mot si ce n’est du gromelot de théâtre, le tout dans des clairs-obscurs qui poétisent le propos. Le public mêlé d’enfants et d’adultes est conquis par la puissance onirique de l’ensemble et d’un sujet qui nous est commun. 

MARYVONNE COLOMBANI

Dimanche a été joué du 13 au 17 décembre au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Mozart pour renaître

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Mozart clarinet works © Mirare

« Durant ces terribles moments où nous avons tous été privés de culture, la musique de Mozart a été vraiment salvatrice pour moi, elle m’a habité », explique le clarinettiste Raphaël Sévère à propos du disque Mozart Clarinet Works, concocté avec la complicité du Quatuor Modigliani et l’Orchestre de Chambre de Paris dirigé par Lars Vogt. Les deux œuvres enregistrées donnent à écouter la riche palette des compositions mozartiennes pour l’instrument nouveau (la clarinette fut créée vers 1690 par Johann Christoph Denner à Nuremberg), quelle que soit l’importance de la formation sollicitée : le Concerto pour clarinette en la majeur et le Quintette pour clarinette et cordes en la majeur (seul concerto de Mozart écrit pour cet instrument), deux pièces dédiées au clarinettiste virtuose Anton Stadler, frère de Loge du compositeur.

Les sonorités chaudes et souples de l’instrument se ploient aux volutes mélodiques émouvantes, spirituelles, dont l’époustouflante virtuosité se fait oublier tant le jeu du clarinettiste est clair, comme évident. La clarinette dialogue avec justesse avec un orchestre mené avec un subtil art de la nuance et un allant sans faille. L’émotion touchante de l’Adagio vient colorer l’Allegro initial aux frontières des ombres, tandis que le Rondo final décline un art de la joie, infrangible et brillante.

Clarinette enchantée

La lumière l’emporte sur les ténèbres, achevant la quête spirituelle que l’on peut rapprocher de celle de La Flûte enchantée. Novateur, Mozart essayait avec son Quintette pour clarinette et cordes de 1789 un nouveau genre qui demande la perfection soliste de chaque instrument et une parfaite qualité d’écoute et de cohésion. L’excellence du Quatuor Modigliani qui semble souvent n’être qu’un seul instrument, une colonne sonore finement ciselée, s’allie à celle de Raphaël Sévère en une étroite fusion. L’interprétation est bouleversante tout en restant d’une irréprochable retenue.   

Outre ses qualités d’interprétation, cet enregistrement prend une valeur particulière puisqu’il est sorti au lendemain de la mort précoce du chef d’orchestre, survenue le 5 septembre 2022. Lui qui a tant enregistré les œuvres du maître de Salzbourg. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mozart Clarinet Works
Raphaël Sévère, Quatuor Modigliani
et l’Orchestre de Chambre de Paris dirigé par Lars Vogt
Mirare

« Victor » : du poids de l’enfance

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"Victor" de Claudie Gallay © Actes Sud

Jeune adulte, Claudie Gallay s’était déjà interrogée sur l’histoire de son grand-père maternel car sa mère avait un jour lâché qu’il avait été abandonné à la naissance. Cependant cette révélation avait été aussitôt suivie d’une interdiction absolue de le questionner. Un jour, pourtant, alors qu’il sortait des photos d’une boîte, le portrait d’un homme élégant était apparu. C’est « le grand-père de Nice », l’arrière-grand-père de l’autrice. Il n’en savait pas beaucoup plus. Mais Claudie Gallay s’était jetée sur ces bribes de souvenirs et avait commencé à écrire sur sa Remington une histoire imaginaire de cet homme qualifié d’« artiste », ce qui l’avait enthousiasmée. Ne serait-ce pas pour cela qu’elle se sent un peu différente de sa famille de paysans ? Sa propre mère se demande parfois de qui elle tire…

Peu à peu, le grand-père livre par bribes ce qu’on lui a raconté de l’abandon par sa mère, évoque son affection pour sa mère nourricière à qui il doit tout. Il raconte qu’à l’âge de 20 ans, il a pu rentrer en contact avec ce père, Victor, qui l’avait aussi abandonné. Bizarrement il en veut à sa mère et pas à lui avec lequel un lien s’est peu à peu tissé, sans qu’il n’y ait jamais eu ni explication, ni remords, ni demande de pardon. Victor est adopté par la famille, fait un à deux séjours par an chez son fils.

Puzzle recomposé

Trente ans plus tard, lors du confinement, entre jardinage, écriture et lecture, Claudie Gallay repense à ces révélations et se livre à la recherche de traces de son arrière-grand-père Victor sur internet. Elle voudrait comprendre pourquoi les parents n’ont jamais donné signe de vie à leur enfant. Elle arrive à reconstituer leurs parcours, à faire apparaître en filigrane les caractéristiques de leurs personnalités.

Au fur et à mesure de ses découvertes, se dessine une histoire ; la fiction se mêle aux événements avérés jusqu’à ce que Claudie Gallay recompose le puzzle et découvre la véritable personnalité de Victor. Le plus troublant, c’est que le début de ses recherches l’a conduite presque naturellement à l’écriture. Sa vocation, née sur les cendres du passé, l’incite à écrire « le premier roman de (sa) vie ». Investie d’une mission de mémoire, elle laisse venir à elle les interrogations et les pistes, transforme le récit initial au fur et à mesure de ses découvertes. La langue est simple, souvent chargée d’émotion. Est-ce ainsi qu’on devient écrivaine ? En retrouvant les liens ténus qui nous rattachent à ceux qui nous ont précédés ? Et qui permettent de se réconcilier avec le monde ?

CHRIS BOURGUE

Victor de Claudie Gallay
Actes Sud
22 €

Au nom de la science

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Prénom Nom © Alexis Boullay

Créé en novembre dernier au théâtre La Passerelle à Gap et joué début décembre au Carré Sainte-Maxime, c’est enfin sur ses terres (presque !) natales que la compagnie Des Trous dans la tête revenait du 13 au 15 décembre. Avant de fouler, entre autres, la scène du Théâtre Joliette à Marseille et celle des Halles à Avignon. Le comédien et auteur Guillaume Mika, également à la mise en scène, a été formé à Cannes – à l’Eracm – puis a posé ses valises à Hyères pour fonder cette compagnie singulière. Pour Prénom Nom, il s’est de nouveau arrogé les services de Samuel Roger à la dramaturgie pour concocter un spectacle inclassable, ou du moins pensé hors des sentiers battus. 

Guillaume Mika s’intéresse, une fois de plus, au dialogue rare et pourtant fécond entre les arts et les sciences. Plus proche de la comédie que du sérieux de la science-fiction, il questionne avec cette piècele rapport entre génétique et expérience, et plus précisément orientation scolaire, à travers un personnage créé dès son développement embryonnaire – un tardigrade, ourson d’eau d’une laideur assez ahurissante. La musique électro et inquiétante de Vincent Hours seconde sur scène Guillaume Mika lui-même, mais également Adalberto Ferrandez Torres et Heidi-Eva Clavier

SUZANNE CANESSA

Prénom Nom 
Du 1er au 4 février
Théâtre Joliette, Marseille
12 avril
Théâtre des Halles, Avignon

Anne Sylvestre, pour la vie…

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Lougarouve@EmilieBrouchon

Elles sont trois sur scène, peut-être une seule en fait. À l’appel « Anne ? Anne Sylvestre ? », chacune répond « oui, c’est moi ». Cette diffraction n’est pas qu’un effet de style. « Il y a toujours une chanson d’Anne Sylvestre pour toute situation et tous les moments de la vie », sourient les trois interprètes. Nathalie Miravette qui fut la dernière accompagnatrice au piano (et quel piano !) d’Anne Sylvestre, Raphaëlle Saudinos et Isabelle Turshwell, chanteuses, actrices, instrumentistes, réunies sous le nom de Lougarouve, terme inventé par Anne Sylvestre et retrouvé dans l’un de ses derniers cahiers dans une chanson inachevée.

C’est la cinquième représentation de Mille reflets d’Anne Sylvestre dans l’écrin intime du Petit Duc. Le concert de la petite salle est multiplié par des centaines d’internautes qui se connectent au moment où les lumières s’éteignent, vivant au même moment que les spectateurs présents émotions, rires, étonnements, découvertes, grâce à la superbe prise de son et d’images d’Éric Hadzinikitas (O-Live-Prod). Les trois artistes jouent, mettent en scène, resituent dans les contextes les plus fantaisistes les mots et les mélodies de celle à qui l’on demanda un jour alors qu’elle avançait en âge « vous écrivez encore ? » et qui rétorqua « non, j’écris toujours ! ».

Poignantes lorsqu’elles évoquent Carcasse, « sur toi le temps laisse des traces et je sens que je change aussi (…) / Et jusqu’à ce qu’on se défasse / Tu restes ma meilleure amie », les trois musiciennes parcourent à grandes enjambées l’énorme corpus des chansons de la compositrice. Quatre-cent cinquante chansons ! Toutes avec des textes poétiques, profonds, incisifs, éblouissants de pertinence et d’impertinence, abordant tous les sujets, librement, avec une justesse de ton, de vocabulaire, d’images, qui laissent une trace indélébile sur tous ceux qui les ont écoutés.

Pas de paraphrase, pas de tentative d’imitation, ce serait dégradant, parodique, ridicule, les actrices sont elles-mêmes et le souffle des œuvres les traverse dans une mise en scène qui accorde le mouvement de la vie. Comédie musicale, performance enlevée, tout peut être pensé à propos de ce spectacle inclassable et subtil. Les sujets qui divisent, avortement, homosexualité, féminisme sont abordés avec une finesse extrême par celle qui ne se qualifiait pas de féministe par allergie pour les mots en -iste mais se présentait comme une femme qui a conscience de sa dignité : « c’est la seule étiquette que je ne décolle pas », affirmait-elle. On rit aux Grandes ballades, on frémit avec Juste une femme, on sourit de façon amère sur Ça n’se voit pas du tout. On évite, et puis non, Les gens qui doutent. « J’en ai assez qu’on ne me parle que de cette chanson, comme si je n’en avais pas écrit d’autre » s’exclamait-elle. Un spectacle précieux, éloquent sans ostentation, émouvant sans mièvrerie, une pépite !

MARYVONNE COLOMBANI

Mille reflets d’Anne Sylvestre a été donné le 8 décembre, au Petit Duc, Aix-en-Provence.

Moumoute Story

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Paleolithique Story © Jean-Louis Fernandez

C’est un professeur passablement énervé et stressé à l’orée de l’inauguration de son musée qui nous accueille sur scène, suivi de près par une équipe de choc. Diantre, la guide documentaliste a mis le pied dans le carré de l’agriculture ! Le parti pris est original et s’avère séduisant de prime abord : déjouer le docte didactisme pour nous parler des temps préhistoriques sous forme de comédie musicale vive et enjouée. 

Batteur émérite, Mathieu Bauer emmène son groupe de rock expérimental avec fougue. Sur scène, il sait orchestrer son petit monde. Déco à base de stalagmites, costumes donnant corps – poilus – aux peuples préhistoriques, à base de moult fourrures et moumoutes en tous genres, conférant une sympathie bonhomme à nos aïeux. Ludique, la mise en abyme est plutôt bien pensée. Le prétexte de l’agencement d’une scénographie muséale permet de revisiter les grandes étapes de la recherche paléontologique. 

Potache
À la clé, les questionnements qui saisissent inévitablement le chercheur devant sa découverte. Solitude des experts sommés de faire parler des vestiges ou ossements parfois abscons, recontextualisation des inévitables surinterprétations ancrées dans leurs époques… Las, la magie se dissipe rapidement. Il faut attendre une bonne moitié de spectacle pour cerner un début de réel parti pris : ne pas se satisfaire du réducteur nomadisme versus sédentarité, résister à la tentation de considérer l’agriculture comme la mère de tous les vices, requestionner le mythe romantique du vertueux chasseur cueilleur.

Mais le tout reste trop potache, se contentant d’effleurer son propos ; chaque début de réflexion est trop rapidement battu en brèche. Les élans musicaux donnent cependant lieu à quelques moments de grâce. Et certaines saynètes tirent leur épingle du jeu – une savoureuse dégustation de chef au sens littéral du terme, l’analyse de l’émergence du besoin de transcendance, l’énumération des rôles sociaux assignés à chacun. On a malgré tout l’impression d’un rendez-vous manqué, et il faut attendre l’épilogue autour de George Bataille et de son méconnu Miracle de Lascaux pour vraiment donner de la profondeur à l’ensemble. 

JULIE BORDENAVE 

Paléolithique Story a été joué du 6 au 10 décembre au Théâtre Joliette, Marseille.
Une programmation hors les murs du Théâtre du Gymnase.  

La trempe d’une reine

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Trampqueen © Maxime Saulnier-Gatefait Instagram _ @babtoufrag1l3

Il y a une reine de la trap, quelque part cachée dans son bunker varois. Cette reine, c’est Trampqueen, ou Delphine à ville, une artiste qui manie l’art des mots, comme du son, avec une fraîcheur et une sensibilité détonantes. Une originalité qui découle certainement de ses influences contrastées, entre rap et grunge, films de zombies et Mary Poppins. C’est ce cocktail qui est à l’affiche le jeudi 15 décembre à l’Usine à Gaz, à Cuers, avant de sortir quelques jours plus tard un nouveau titre. 

Une histoire de clown
À bientôt la trentaine, Trampqueen est une artiste jeune. Par l’âge certes, mais aussi par son parcours musical, qui l’a vu éclore sur scène il y a seulement un an. En aout 2021, elle n’a fait que deux concerts, un dans un garage, un autre dans un appartement « devant une vingtaine de personne », dit-elle. Elle a aussi sorti une première mixtape quelques mois plus tôt… le 25 décembre 2020. Mais c’est sur Instagram, où elle est très active, qu’elle se fait repérer. « Un jour, une clown s’abonne à mon compte, et il se trouve que c’était la co-présidente de l’Atom Festival. » Sur les bases de sa seule mixtape au son voodoo-trap, comprendre du rap à l’énergie punk, le festival proche de Carcassonne invite cette artiste à venir se produire le 28 aout 2021. « C’était excellent, c’est à ce moment-là que j’ai compris ce que je voulais faire. » 

Cette première étape franchie, elle enchaine alors les concerts. Toujours accompagnée de Liquid Jane (backeuse et manageuse) et John Cooltrain (ingé-son), on l’a vue à la Guinguette Sonore d’Istres, au Ground Zero à Lyon, au Makeda et à La Mesón à Marseille… Sur scène, Delphine se transforme en Trampqueen, un personnage qu’elle a construit dès le début du projet. « Pour moi Trampqueen est une reine post apocalyptique qui vit dans son bunker, coupée du monde, pour se protéger de l’extérieur. » Un bunker dont elle ne sort que pour les concerts. « Sur scène c’est comme la transe, tu t’oublies toi-même, c’est le seul moment dans la société où on peut être plaintif, agressif, faire ce que l’on veut, parce qu’on peut l’excuser par l’art, se cacher derrière. »

Cette démarche d’incarnation descend de son goût pour le cinéma, dont elle se prédestinait plus jeune. « Je me suis rendu compte que j’allai peut-être mettre dix ans à faire un film, alors qu’en une soirée je faisais trois sons. J’avais besoin de créer compulsivement et c’était le média le plus rapide pour moi. » 

Dans la foulée de son concert à Cuers, elle s’apprête à sortir un nouveau titre. Encore un 25 décembre, deux ans jour pour jour après sa première mixtape. Après une trêve hivernale loin des scènes, son année 2023 s’annonce chargée : un double EP qu’elle compte produire avec son équipe, et une tournée qu’elle est train de booker elle-même. De quoi prendre la lumière qu’elle mérite, hors de son bunker cette fois. 

NICOLAS SANTUCCI

Trampqueen était en concert le 15 décembre à l’Usine à Gaz, Cuers

Des odyssées épiques

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Leonard Schreiber © DR

Pour son troisième concert symphonique à l’Opéra Grand Avignon, et dans le cadre de sa saison intitulée Odyssées, l’Orchestre national Avignon Provence – dirigé pour l’occasion par le Suisse Kaspar Zehnder – présentait ses Épopées nordiques. A savoir le Lonely Waters (1931) de l’Anglais Ernst John Moeran, le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.47 (1904) du Finlandais Jean Sibelius et la Symphonie n°2 en fa mineur op.36 (1870) de l’Allemand Max Bruch. 

L’ensemble nous entraîne d’abord dans les paysages du Norfolk, qui ont fortement inspiré le compositeur de Lonely Waters. D’origine irlandaise, Moeran est moins connu aujourd’hui que ses confrères britanniques Walton, Delius et Vaughan Williams. Et c’est à ce dernier qu’est dédiée cette pièce pour orchestre de chambre, qui se fonde sur une mélodie populaire du comté situé à l’est de l’Angleterre, et dont le solo de cor anglais, ici celui de Thierry Guelfucci, couronne magnifiquement l’ensemble. 

Artiste à suivre
L’orchestre, au grand complet cette fois-ci, nous transporte ensuite jusque dans les forêts finlandaises chères à Sibelius, accompagné par un guide de marque, le violoniste flamand Leonard Schreiber. Outre l’admiration des musiciens sur la scène, la virtuosité du soliste durant les trois mouvements de ce concerto est célébrée dans la salle par un rappel du public. Celui qui est « l’artiste à suivre », selon le magazine Musical Opinion, nous gratifie alors de la Sarabande en ré mineur de Bach. Quittant pour un instant son piédestal, le chef d’orchestre vient s’asseoir au milieu de ses musiciens et assiste, émerveillé, à la performance du prodige. 

Les musiciens terminent leur course dans les contrées du romantisme allemand dont Bruch est, avec Brahms, le plus grand défenseur. Cette prise de position l’a d’ailleurs mené à voguer à contre-courant de la modernité et de l’avant-garde qui étaient en train de conquérir le monde germanique au début du XXe siècle, à la fin de sa carrière. Sa symphonie permet à toutes les familles d’instrument de s’exprimer tour à tour – les vents aux subtiles sonorités succèdent à la densité des bois qui, elle-même, succède aux cordes qui donnent au thème principal tout son essor – avant de se rejoindre dans un finale qui achève d’embarquer l’ensemble de l’auditoire. 

KÉVIN BERNARD

Concert donné le 9 décembre, à l’Opéra Grand Avignon.