dimanche 12 juillet 2026
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Lumières sur la ville  

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Metropolis de Fritz Lang est projetté en ciné-concert le 10 octobre avec l'Orchestre de Chambre d'Hôte

Le festival Image de ville a vingt ans. Contre vents et marées budgétaires et sanitaires, ce festival de cinéma, tourné vers l’architecture et l’homo urbanus, a tenu bon. Au fil des éditions, il nous a offert, des rencontres marquantes avec des Pritzker d’architecture, des musiciens, des géographes et surtout de talentueux réalisateurs.
Du 10 au 23 octobre, à Aix-en-Provence, Marseille et Port-de-Bouc, Image de ville décline sa programmation autour de quatre thématiques : « l’esprit de la ville », « génies des lieux », « terrestre » et « hospitalité(s) ». Ouverture classique et monumentale au conservatoire Darius Milhaud avec la reprise de Metropolis de Fritz Lang, un ciné-concert proposé par l’Orchestre de Chambre d’Hôte. Hommage à Éric Rohmer dont « l’héritage » est interrogé par Élise Girard à Aix et Emmanuel Mouret à Marseille, puis le rapport à la ville, analysé par Françoise Etchegaray autrice de Conte des mille et un Rohmer

Des dialogues
Dans le souci de promouvoir le travail des cinéastes, on découvre trois films en chantier, et comme toujours les jeunes bénéficient d’une programmation spécifique. Remue-méninges assuré grâce aux débats, master-class, tables rondes… Et deux dialogues entre cinéma et architecture. D’abord entre le réalisateur allemand Daniel kötter et l’architecte togolais Sénamé koffi Agbodjinou. Puis, accompagné par Michel Frodon, l’échange entre le cinéaste portugais Pedro Costa et l’architecte Christophe Hutin.

Dans le foisonnement des événements, notons la conférence de Pascale Lapalud sur les violences faites aux femmes dans l’espace public. La réflexion sur la salle de cinéma dont les confinements nous ont rappelé l’importance avec un débat à l’amphithéâtre de la Manufacture et à la bibliothèque Méjanes. L’exposition sur les cinémas désaffectés de Stephan Zaubitzer, l’hommage à Jean-Louis Comolli. Également une projection de Bonne Maman et Le Corbusier pour les soixante-dix ans de « la maison du fada » et, aux Variétés, une rencontre-projection proposée par Raphaël Nieuwjaer, consacrée à la ville dans les séries mythiques The Wire et We Own This City de David Simon. Tant de rendez-vous qui pourraient bien faire affirmer au festival Image de ville : J’ai 20 ans et, n’en déplaise à Nizan, c’est un très bel âge !  

ÉLISE PADOVANI

Image de ville
Du 10 au 23 octobre
Divers lieux, Bouches-du-Rhône
imagedeville.org

actoral et le magma des identités

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L'aventure invisible, Marcus Lindeen © Bea Borgers

Marcus Lindeen aura marqué la 22e édition d’actoral. Avec La trilogie des identités, le metteur en scène suédois, issu du cinéma documentaire, s’immisce dans les histoires troublantes et véridiques d’individus existants, retransposées à partir de témoignages qu’il a lui-même collectés. Par un dispositif scénique circulaire ou quadri-frontal de petite jauge, il installe une intimité déstabilisante entre les acteurs·rices et le public. Les un·e·s et les autres étant assis·e·s côte à côte, dans une sorte de thérapie de groupe. Dans Wild Minds d’abord, les cinq interprètes confient leurs rêves compulsifs. Tour à tour, ou dans un échange d’un naturel déconcertant, ils et elles racontent comment les personnages de leur vie fictive – celle qui prend forme dans leurs rêves éveillés – envahissent leur quotidien. Prisonniers d’une imagination incontrôlable et jouissive qu’ils n’osent pour la plupart divulguer à leur entourage, ces rêveurs de l’extrême nous confrontent à nos propres rêveries, enfouies et qui ne demandent qu’à s’émanciper. Orlando et Mikael, deuxième volet de la trilogie, nous met en présence de deux personnes transgenres qui ont fait le choix de retransitionner vers leur genre de naissance.

Trans romance
La vidéo performée de Samira Elagoz, Seek Bromance, nous immerge quatre heures durant dans l’intimité créative de sa relation refondatrice avec Cade Moga. Un cinéma réalité poético-trash où la fusion-répulsion à outrance des deux artistes performers amants et en transition de genres, réuni·e·s par le confinement, crée un huis clos à l’érotisme punk captivant. L.T.

Des parcours dont on parle peu et qui questionnent la complexité de la décision de ces hommes devenus femmes, avant de se résoudre au genre dans lequel la société les a assignés. Samia Ferguene et Jó Bernardo, les deux protagonistes, dégagent une sensibilité communicative, dans ce dialogue intime et sans détour. S’iels partagent une expérience commune, leur vécu comme leurs motivations révèlent de nombreuses différences, affirmant que chaque parcours transidentitaire est singulier. Qu’il ne relève d’aucun déterminisme. Que l’identité de genre peut se vivre de manière évolutive. Et qu’il n’y a aucune raison de la figer. L’aventure invisible est sans doute le chapitre le plus fascinant du triptyque pour l’aspect extra-ordinaire des récits croisés. Ici, Marcus Lindeen imagine une conversation triangulaire entre une neuroanatomiste renommée ayant subi un accident vasculaire cérébral qui lui a fait perdre totalement la mémoire (Claron McFadden), le seul homme au monde à avoir reçu deux greffes totales du visage car atteint de la maladie dégénérative de Recklinghausen – aussi appelée « syndrome d’Elephant Man » – (Tom Menanteau) et un·e cinéaste queer non binaire pris·e de passion pour la photographe lesbienne un temps liée au mouvement surréaliste, Claude Cahun (Franky Gogo). Au-delà des vies hors du commun, c’est la force intérieure et la détermination des trois personnalités à surmonter leurs épreuves, ou simplement à mener à bien leur objectif, qui conquiert le spectateur. Mais aussi comment ces trois jusqu’au-boutistes de la vie tombent en admiration les un·e·s des autres. Et de parvenir à nous faire croire qu’en chacun de nous sommeille un héros.
LUDOVIC TOMAS

Wild Minds a été joué du 9 au 11 septembre au Mucem ; Orlando et Mikael et L'Aventure invisible les 28 et 29 septembre à La Criée, à Marseille.
Spectacles présentés dans le cadre du festival actoral.

Sables (é)mouvants 

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Avishaï cohen © Bernard Rie

Incontournable figure du jazz international, le contrebassiste, chanteur et compositeur Avishai Cohen posait ses valises le temps d’une soirée au Grand Théâtre de Provence. Il y a présenté la musique de son dernier album, né durant les années de la pandémie, Shifting Sands (Naïve/Believe), « Sables mouvants ». À ses côtés, le pianiste Elchin Shirinov et la batteuse Roni Kaspi conjuguent leur talent à l’élégance musicale de ses compositions. Variété rythmique, amples phrases mélodiques, tournoiements ostinato, palette somptueuse, l’ensemble est captivant au point que l’on reste sur sa faim et que, malgré le rappel au cours duquel le musicien s’accompagnant du piano puis de la contrebasse offre deux chants aux couleurs nostalgiques, le public se sent lésé. Le concert a pourtant bien duré son heure et demie, montre en main, mais d’une telle poésie que chacun a eu l’impression de ne vivre qu’un bref instant. L’alchimie propre au contrebassiste se noue dès le premier morceau, Interwined, où le piano lumineux, la contrebasse toute en subtiles pulsations et la batterie énergiquement affirmée tressent de nouvelles explorations. Embarquement inconditionnel pour le lyrisme pailleté de Window, l’écriture contrapuntique de Dvash, l’atmosphère incantatoire de Joy, la nostalgie de Below, la délicatesse de Shifting Sands, le tempo dansant de Chacha Rom, le lyrisme de Hitragut, les étonnements ensorcelés de Videogame, l’expressivité à fleur de peau de Kinderblock… On se laisse emporter dans cette bulle magique au cœur de laquelle les improvisations de la contrebasse, les riffs du piano, la verve bouleversante de la batterie, atteignent des sommets inégalés.

MARYVONNE COLOMBANI

Avishai Cohen a joué le 30 septembre au Grand Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence

Des cravates et des ouvrières

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7 MINUTES - De Stefano MASSINI © Vincent PONTET

Jusqu’où iront-elles pour garder leur travail ? Face au spectre du chômage, perdre 7 minutes de pause par jour, ce n’est rien. Vraiment ? Le texte de Stefano Massini mis en scène par Maëlle Poésy repose sur un suspense haletant. Les comédiennes, d’abord dix sur le plateau puis onze, sont sous le regard permanent des spectateurs disposés de chaque côté de la scène. Une horloge égrène les secondes, le temps de la pièce est celui de l’action. Les neuf ouvrières et les deux employées ont 95 minutes pour accepter ou refuser les termes de l’accord que les repreneurs, les « cravates », leur imposent. Représentant le personnel, féminin, de cette filature qui change de mains, elles vont se parler, s’affronter, se convaincre, s’accuser, cheminer, jusqu’au vote final, que nous ne connaitrons pas. Car c’est la prise de conscience de chacune qui importe. Syndicale, politique. Dans cet univers de l’usine, qu’est-ce que la dignité du travail ? Faut-il accepter ce deal et permettre davantage de profit à ceux qui les exploitent ? Car l’usine va bien et génère des résultats confortables. 

Les onze comédiennes sont époustouflantes, chacune joue sa partition sans répit. On s’attache à chaque visage, à chaque corps qui semble abimé par les années de labeur, et les paroles qu’elles échangent surgissent comme la partie audible d’une réflexion intérieure constante. Même les silences, surtout les silences, sont habités, et les mots se bousculent avec un naturel sidérant, dans leurs chevauchements, leurs tuilages, leurs paroxysmes. 

Un théâtre d’une vérité et d’une actualité exceptionnelles, qui remet les pendules à l’heure de la lutte, et de la nécessité d’écrire aujourd’hui l’histoire du peuple et des femmes. Des ouvrières. 

SARAH LYNCH

Jusqu’au 5 octobre à la Friche la Belle de Mai
Une proposition du Théâtre du Gymnase hors les murs

Se méfier des imitations !

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Les Faux British © Fabienne Rappeneau

Dès l’entrée dans le hall du théâtre, on croise un monsieur en costume qui cherche quelqu’un qui serait sorti promener son chien. Alors que l’on s’installe, déjà sur scène, rideau ouvert, s’affaire une technicienne qui n’arrive pas à remettre en place la tablette de la cheminée et tente de la fixer en vain. Le grand portrait qui surplombe la scène tombe et s’avère trop lourd pour le décor, il est remplacé par une toile plus petite représentant une tête de chien… Bientôt arrive le monsieur du hall qui se présente comme le président du club des admirateurs de Conan Doyle, tout ému de monter avec ses collègues une pièce de théâtre inédite supposée être un texte du père de Sherlock Holmes. Il s’agit d’un meurtre, de personnages coincés dans une maison isolée, d’un détective qui devra élucider le crime…
Entre le décor qui fout le camp, les textes sus approximativement, les crises de cabotinage, les répliques qui se croisent dans le mauvais sens et les moments surjoués, les codes de l’absurde sont exploités ad libitum dans un univers qui tient des Monty Python et des Rubriques-à-Brac de Gotlib. Tous les types de comique sont repris : situation, mots, jeu, sans compter les allusions plus ou moins lourdes. Certes l’ensemble manque de finesse, les gags sont parfois répétés jusqu’à l’usure, mais qu’il est bon de rire ! Alors que le monde s’affole un peu partout, un îlot de paix espiègle où humour et grotesque sont mis en œuvre sans arrière-pensée, quelle chance ! De faux british sans aucun doute mais de vrais acteurs qui savent nous rendre un temps le bonheur de l’insouciance.

MARYVONNE COLOMBANI

Les Faux British est donné jusqu’au 8 octobre au théâtre du Jeu de Paume, à Aix en Provence

Un art de jeunesse à la Friche

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Xoxo-Tun Tun - une proposition Fraeme et Triangle © Aurélien Meimaris

Qu’il s’agisse des œuvres produites par la promotion 2022 en art et design des Beaux-arts de Marseille ou du tandem Prune PhiSandra Tun Tun, le résultat est stupéfiant de maturité, d’inventivité et de maitrise technique. À la Salle des machines, le dialogue entre Prune Phi et Sandra Tun Tun, loin d’être aisé tant leurs pratiques diffèrent, met en relief leurs rapprochements : leur questionnement sur leur relation au rituel et à leurs appartenances. L’une à travers des images recomposées, un récit fictif et le détournement de coutumes d’Asie du Sud reçues en héritage ; l’autre par la fabrication d’empreintes sonores, de l’usage de résidus. L’une comme l’autre investiguant les notions de transmission et de fragmentation dans des paysages visuels ou sonores qui se regardent et se répondent pour créer des espaces de rencontre.


Disparité et cohérence


Dans la Tour Panorama, pas moins de trente-sept jeunes artistes ont investi les lieux grâce à Jeanne Mercier,commissaire d’exposition, qui a accompli un véritable miracle : faire de la disparité une proposition cohérente ! À tel point que dans les trois axes explorés – chantier, corps, artefact – chaque œuvre se singularise, trouve sa juste place, entre en résonance. Et ce dès l’entrée du plateau de la Friche habité par des habitacles utopiquesqui ouvrent de nouvelles perspectives en introduisant la notion de « senti et ressenti » sur laquelle est fondée toute la narration. Sur le parcours jonché de propositions plastiques et de créations design présentées volontairement pêle-mêle, la sensation de découverte est quasi permanente. Il y a là un authentique renouveau dans les matières dont ils se réapproprient l’usage (matériaux pauvres, organiques choisis par Renouée Stolon pour « habiter la terre »), les techniques qu’ils maitrisent, souvent relatives au geste artisanal (statuaire en terre fichée à l’envers dans le sable de Livia Vesperine Roure), les traditions qu’ils réinterprètent (textiles, collages). Comme dans les projets futuristes qu’ils imaginent pour les habitants de la mer (la plate-forme d’Elodie Adorson) ou pour lutter contre la pollution (aménagement du parc du 26e centenaire de Marseille de Ke Li). 

Xoxo – Prune Phi – Sandar Tun Tun – une proposition Fraeme et Triangle © Aurélien Meimaris

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Habitacles
Proposition des Beaux-Arts de Marseille 
Jusqu’au 16 octobre

XOXO
Proposition de Triangles-Astérides
Jusqu’au 6 novembre
Friche la Belle de Mai, Marseille 
lafriche.org

Harkis, des vies à réparer

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Vue de l'exposition, Les hameaux de forestage de harkis en Paca © Région Sud/Yann Bouvier

Les commémorations du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie sont plurielles. La Région Sud apporte sa pierre au devoir de mémoire en poursuivant le travail de reconnaissance entrepris pour rappeler le sort des Harkis. La collectivité a imaginé une exposition itinérante sur les hameaux de forestage en Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans lesquels ont été installées les familles algériennes ayant quitté leur terre natale à l’instar des Pieds-noirs. Les hameaux de forestage, également appelés hameaux forestiers, ont été construits à partir d’août 1962 pour loger, pour ne pas dire parquer, les familles dont les pères ont été employés, pour ne pas dire exploités, pour des travaux de reboisement et d’aménagement des forêts domaniales, après les grands incendies qui eurent lieu en Provence. « La Région Sud doit beaucoup aux harkis [Ils ont] travaillé pour le bien commun mais les conditions de vie qui [leur] ont été réservées ont été indignes d’une grande nation comme la France. Il faut encore et toujours le rappeler », souligne le président Renaud Muselier. Constituée d’une trentaine de panneaux mêlant textes, images d’archives et photographies d’enquête, l’exposition reconstitue le parcours des exilés de leur arrivée en France jusqu’à leur installation dans lesdits hameaux et montrent l’ampleur des travaux que ces hommes y ont réalisé. Des QR codes renvoient également à des témoignages audios ou au documentaire Filles de Harkis, réalisé par Lucie Boudaud.
LUDOVIC TOMAS

Les hameaux de forestage de harkis en Provence-Alpes-Côte d'Azur
En itinérance dans la Région Sud
maregionsud.fr

« L’Invention du diable », un livre pour l’immortalité ?

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Hubert Haddad nous offre un bien étrange roman qui nous entraîne à la suite d’un personnage immortel : Marc Papillon de Lasphrise – un nom de théâtre – mais qui a bel et bien existé. Capitaine, combattant pour les de Guise, grand amoureux et poète. À 40 ans, couturé et ruiné, il veut vivre pour obtenir succès et reconnaissance. Le diable alors le rend immortel… Commencent ses aventures en l’an 1599, à travers quatre siècles d’Histoire de France, vus du petit côté de la lorgnette. Quelques personnages connus sont évoqués, les autres sont souvent minutieusement décrits ; les amoureuses surgissent, changent de prénom et de costumes, mais se ressemblent toutes, tandis que les destriers fidèles gardent le même nom. Notre capitaine – sosie du chevalier à la Triste Figure ? – parcourt les routes et les ponts de Paris, rencontre des pauvres et des puissants, la marquise de Rambouillet, Napoléon, le marquis de Sade… De facture picaresque et baroque, les courts chapitres à la langue d’une richesse inouïe, souvent savante, se succèdent dans le temps pour finir dans une époque imprécise où un écrivain va redonner vie et gloire à Papillon. Une construction en boucle époustouflante !

CHRIS BOURGUE

L’Invention du diable, Hubert Haddad
Zulma , 21,70 €

L’Origine du mal : familles, je vous hais 

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L'Origine du mal de Sébastien Marnier © The Jokers Films

L’origine du mal ? Vaste question philosophique ! Pour Sébastien Marnier, aucune hésitation : L’origine du mal, c’est la famille et sans doute aussi la société patriarcale et capitaliste. « La famille, c’est ce qu’il y a de pire au monde, comme un poison qu’on a dans le sang qui contamine et qui rend malade. » Voilà ce que dit Jeanne (Céleste Brunnquell), la plus jeune des femmes du dernier film du réalisateur d’Irréprochable etde L’Heure de la sortie. Inspiré par une histoire personnelle, L’Origine du mal raconte la vie de Stéphane (excellente Laure Calamy), ouvrière dans une conserverie de poissons, qui débarque dans la famille de son père biologique, Serge (Jacques Weber), un magnat de l’immobilier à la tête d’une chaîne d’hôtels.

Lutte de cast’
La famille vit dans une sorte de palais kitsch, sur l’île de Porquerolles, qu’a sur-meublée, sur-décorée la maitresse de maison, Louise (Dominique Blanc,surprenante dans ce rôle),la fille de Serge. George(Doria Tillier) est revenue de l’étranger et prend peu à peu le contrôle de l’empire familial, depuis l’AVC de son père. Quant à Jeanne, la petite fille, elle passe son temps à photographier et attend sa majorité pour fuir. Personne ne voit arriver Stéphane d’un bon œil, cette femme qui n’est pas de leur monde bourgeois. Même la gouvernante Agnès (Véronique Ruggia), à qui elle a pourtant proposé son aide. Chacun doit rester à sa place ! Mais, tel le jeune homme du Théorème de Pasolini, Stéphane crée le trouble, révèle, amenant chacun à des pensées et des actes que nul n’aurait imaginés. L’Origine du mal, un thriller où chacun joue sa partition va nous réserver des surprises jusqu’au bout. Nous découvrons par les yeux de Stéphane écarquillés, la maison où Louise, atteinte de syllogomanie, a accumulé des centaines d’objets précieux, tableaux, vases, sculptures, animaux empaillés dont un loup plus vrai que nature, et … plus de 4000 cassettes VHS qu’elle va protéger d’un filet, de peur qu’elles ne l’écrasent un jour. Un vrai coup de chapeau au décorateur du film, Damien Rondeau,ainsi qu’à la costumière Marité Coutard qui a créé pour Dominique Blanc des tenues d’actrices hollywoodiennes.La direction d’acteurs est parfaite : tous jouent avec conviction et talent des personnages ambigus, dont on découvre peu à peu les facettes cachées.
ANNIE GAVA

L’Origine du mal de Sébastien Marnier
En salle le 5 octobre 

« La cour des miracles » : humour et carte scolaire

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Image tiré du film "La cour des miracles" © Haut et court

C’est par un casting étonnant et drôle, face caméra sur fond jaune d’or que commence le dernier film de Carine May et Hakim Zouhani, La cour des miracles. Quelqu’un, en voix hors champ, recrutedescandidats pour des postes de professeur des écoles. Des candidats assez hétéroclites dont certains vont être embauchés à l’école Jacques Prévert, en Seine-Saint-Denis, coincée entre des tours et un chantier en construction. Parmi eux, Marion (Anaïde Rozam), venue d’une ferme collective dans le Puy-de-Dôme, passionnée de nature et très motivée par son nouveau métier. Premiers contacts avec ses petits élèves, assis sur des chaises inadaptées, dans une classe où manque le tableau. Rencontre avec ses collègues, réticents à lui communiquer les codes pour les photocopies, au nombre restreint. Qu’à cela ne tienne ! Marion va enseigner différemment, dehors dans la forêt voisine : la lecture, les maths mais aussi le silence, les arbres, les plantes, les chants d’oiseaux. Cette initiative va donner  une idée à la directrice de cette école, Zahia, (Rachida Brakni), inquiète de l’émergence d’un quartier de riches et de bobos : la résidence « Harmonie » avec une école ultra moderne, aux superbes formes organiques, pour accueillir les têtes blondes. Cela va bien évidemment aggraver la non mixité sociale et accentuer les demandes de dérogation à la carte scolaire. Mais avant tout, il faudra convaincre chacun des profs d’adhérer à ce projet de première « école verte » de banlieue. Et ce n’est pas une mince affaire ! Peu à peu, l’ancien cadre Jean-Pierre (Gilbert Melki), Fabrice (Disiz), Seid à l’orthographe défaillante (Mourad Boudaoud), Mickael (Raphaël Quenard), Jérôme (Sébastien Chassagne) et Thierry (Yann Papin) vont apporter leur contribution. Les murs de l’école et des salles de classes se couvrent de fresques multicolores et de dessins peints par les élèves souriants et enthousiastes La cour, devenue jardin, accueille plantes, poules et même moutons. Élèves et maîtres y pratiquent ensemble le tai-chi. Tous ces changements parviendront-ils à séduire les parents des chères têtes blondes et à réduire les demandes de dérogation ?

On rit beaucoup dans cette comédie sociale au titre à double sens, tournée à Aubervilliers l’été 2021, avec des comédiens amateurs et professionnels. Aubervilliers, la ville qui a amenée vers le cinéma Carine May et Hakim Zouhani, personnage principal de leur film autoproduit Rue des Cités  (sélection Acid 2011).

Avec ses dialogues percutants, ses personnages hauts en couleurs, sa tonalité douce-amère soulignée par la musique de Yuksek, La cour des miracles nous donne à réfléchir à l’avenir de l’école publique tout en nous faisant sourire. Un bon moment.

ANNIE GAVA

La cour des miracles, en sélection officielle à Cannes, sorti en salles le 28 septembre, a été présenté à Rousset en clôture du festival nouv.o.monde le 9 octobre en présence des cinéastes, Carine May et Hakim Zouhani, devant un public enthousiaste.
Le festival nouv.o.monde s’est tenu du 30 septembre au 9 octobre 2022
filmsdelta.com/nouvomonde