vendredi 10 juillet 2026
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Thomas Azuélos : un retour flamboyant 

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C’est une histoire longuement mûrie. Un conte labyrinthique à la croisée des mondes, au titre et à la couverture en trompe-l’œil. Dans Toute la beauté du monde, il y a d’abord un lieu : Cerbère. Un port, une gare, frontières entre l’Espagne et la France. Et à Cerbère, un hôtel à l’allure de paquebot, dressant sa proue entre ciel et mer. Un hôtel désormais décrépit, qui ressemble à une scène de théâtre. Ces espaces de bout du monde, Thomas Azuélos les a longtemps arpentés, photographiés, croqués.

Et puis il y a une date : 1939. La République espagnole est morte, les franquistes pourchassent les républicains, les réfugiés affluent ; c’est la « retirada ». De l’autre côté de la frontière, certains fuient aussi, les lois antisémites, l’ordre nazi qui commence à s’étendre sur toute l’Europe. Un moment historique critique, des lieux propices aux croisements, aux rencontres, aux chocs. De quoi alimenter une intrigue forte… que le bédéiste marseillais a mis plusieurs années à peaufiner, tant il avait à cœur de faire vivre les nombreux personnages qui la peuplent.

L’espoir renaît
Dans cet album inspiré se croisent les transbordeuses d’oranges (dont Thomas Azuélos a déjà évoqué les luttes mémorables dans une BD documentaire parue dans la revue féministe La Déferlante), des républicains et des franquistes, un cuisinier catalan, un peintre fou, Walter Benjamin, des sbires staliniens et de jeunes femmes qui n’ont pas peur de prendre des risques… On y parle russe, allemand, espagnol, catalan. Azuélos prend des libertés – assumées – avec l’Histoire et n’hésite pas à enrichir le récit d’éléments merveilleux. Un conte donc. Dont le personnage de la Mousseigne, si proche des sorcières et des prophétesses de légendes, est révélateur. Et dont le graphisme épuré, aux tons doux, tout en aquarelles et encre de Chine, exprime la certitude que quelque part se niche « toute la beauté du monde ». Comme un contrepoint lumineux aux soubresauts les plus violents de l’histoire récente.

Il faut accepter de se perdre dans un scénario complexe, déroutant parfois ; accepter de sortir des sentiers battus de la narration réaliste ; accepter les histoires dans l’histoire et les plongées inattendues dans le surnaturel. Alors éclot la beauté ; alors renaît l’espoir. Malgré tout.

FRED ROBERT

Toute la beauté du monde, de Thomas Azuélos (texte et dessins)
Futuropolis - 25 €

À lire également
La révolte des orangères, un documentaire de seize pages paru dans la revue La Déferlante n°3 (septembre 2021)

Fred Nevché : le printemps est arrivé 

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Il nous avait accompagné au printemps 2021 avec son excellent concept-album sur la vie de Lou Reed, au côté de French 79. Il est de retour, deux ans plus tard, cette fois non pas adossé à un monument de la musique, mais à une bâtisse bien connue des Marseillais. Dans Villa Valmer, Fred Nevché nous réinjecte une pop-électro douce et dansante, ponctuée de réflexions acides, et baignée d’un soleil enivrant. Quatre chansons en français, parfois livrées en spoken word (les paroles sont clamées plutôt que chantées), une technique qu’il utilise depuis ses débuts, toujours avec classe et subtilité. 

Poétique et politique 
Avec Villa Valmer, Fred Nevché nous embarque le temps d’une soirée dans cette villa du XIXe siècle, qui domine fièrement la Corniche. Un lieu qui est aussi à l’origine de nombreuses tensions, entre ancienne et nouvelle majorités municipales, et projets immobiliers privés. Pendant un temps, il était même question d’y faire une guinguette, où musiques et cocktails trinqueraient les soirées d’été. Vous en rêviez ? Fred Nevché l’a fait. 

Le disque s’ouvre avec son titre éponyme, et des paroles bien cisaillées. « J’ai le cœur paradis fiscal, l’âme qui flotte à découvert, mes poumons ne sont qu’une escale, qui mène à toi, Villa Valmer ». Dans une instrumentale mêlant la guitare chère à l’auteur, les percussions et des onduleux habillages électro, il déclare son amour à la villa : « Je veux te protéger des yakuzas », « au ciel je braque les cinq étoiles qui planent sur toi », en référence au projet d’hôtel de luxe qu’on lui avait promis.  

Dolce vita
Cette entrée en matière, gentille et mélodieuse, laisse place sur Dixon à un Fred Nevché cette fois plus incisif. Si la guitare est toujours présente, on sent que la fête passe un cap et le BPM augmente sensiblement. Sur la suivante, Tout est fluo, l’auteur nous expose une nouvelle fois ses qualités de mélodiste. Un morceau qui, sans ses attributs électro, ne ferait pas tâche dans un album de chanson française – on pense à Laurent Voulzy parfois. 

La soirée se termine avec Chalalas, une sucrerie pleine de malice : « Luxe, brutal, Benoît a révélé l’affaire, […] Jean-Claude en scred te braque pour R ». Avant de peindre avec acidité la « dolce vita » marseillaise : « autour de moi c’est chalalas, jeunesse dorée […] vieux beaux et milfs, queen of the beach. » On sort de cet album avec une image impressionniste finement gravée dans notre esprit, une escapade festive et politique évoquée par touches, en quatre morceaux solaires et accomplis. 

NICOLAS SANTUCCI

Villa Valmer, de Fred Nevché
IN/EX - Alter-K distribution

Umwelt, un champ de ruines…

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Umwelt, Maguy Marin © Herve Deroo,

Le portrait de l’humanité dressé par Maguy Marin dans Umwelt est un miroir à peine grossissant de notre réalité. Aussi désespéré que désespérant. La pièce, créée en 2004, est d’une cuisante acuité sur les liens qui unissent et désunissent les hommes et les femmes, les actes fondateurs (la naissance, la mort) et le temps qui passe (la vieillesse, la finitude). Sans oublier notre pouvoir destructeur sur notre environnement. 

Il y a vingt ans, déjà, la chorégraphe nous mettait en garde contre notre insouciance et l’inconséquence de nos actes en faisant voler par-dessus bord les scories de notre vie dans ses menues traces quotidiennes : sacs plastiques, restes de nourriture, vêtements usagés jonchent le sol pour l’éternité… Umwelt est une tornade écologique dans son propos comme dans sa gestuelle répétitive et minimaliste. Le va-et-vient des corps est incessant, ils glissent et se faufilent entre les parois de Plexiglass pour réapparaitre métamorphosés par une ribambelle d’accessoires. 

Terrible réquisitoire
Chassé-croisé entre fond de scène et avant-scène dans un flux continu de postures universelles : ils s’embrassent, s’enlacent, se coiffent, se déshabillent, mangent. L’effet miroir avec le public est inconfortable. Il ne peut que se reconnaître puis retenir son souffle quand les situations dérapent, quand la mécanique s’enraille, quand l’empoignade est féroce et la paire de claques intempestive. D’autant qu’un vent assourdissant gronde sans interruption sur le plateau, emporte les danseurs dans le tourbillon de la vie, et nous avec. 

Chacun projette un peu de soi qui en salopette et bleu de travail, en robe de chambre usée, en sous-vêtement affriolant, en blouse de ménage ou en kimono chatoyant. Parfois, l’un d’entre eux (d’entre nous ?) a un sursaut de conscience et plante un arbre en espérant qu’il lui survivra. Mais c’est trop tard car la frénésie humaine reprend aussitôt le dessus et tout recommence. On consomme, on jette, on prend, on laisse sans se soucier des lendemains qui déchanteront. Le réquisitoire de Maguy Marin est terrible, et le capharnaüm laissé par les humains sur terre laisse un goût amer de culpabilité : qu’avons-nous fait depuis vingt ans ? 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Umwelt a été joué les 8 et 9 mars au Zef, scène nationale de Marseille.

Avant la représentation du 8 mars, Francesca Poloniato, directrice du Zef, a lu une déclaration commune de l’équipe de la scène nationale et de la compagnie Maguy Marin, en soutien au mouvement contre la réforme des retraites. Dans ce texte percutant, juste et humble, théâtre et artistes ont annoncé le versement de la recette de la soirée aux caisses de grève de l’intersyndicale. Chapeau !

Mademoiselle : la liberté se conquiert 

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Mademoiselle - Axel Loubette © DR

Le 5 mars dernier au cinéma Les Lumières (Vitrolles), dans le cadre du week-end thématique « Les femmes à l’honneur », était présenté lors de la projection d’un court métrage les prémisses de la chorégraphie conçue par Axel Loubette, fondateur de la compagnie Ellipse, Mademoiselle. Le propos, déjà fortement ancré dans la problématique de la lutte féministe contre le sexisme, était lié à l’architecture du Stadium de Rudy Ricciotti, et aux paysages marqués par les boues rouges d’une ancienne décharge de bauxite. Le rouge des eaux et des terres contrastait alors éloquemment avec la pureté des tenues des danseuses. 

Mercantilisation des corps

Dans l’écrin plus traditionnel de la scène, souligné par les lumières superbement réglées par Cobalt FX, cet opus prend alors une nouvelle ampleur. D’énormes pièces de viande et un saucisson géant structurent l’espace du plateau, quatre points cardinaux d’un imaginaire discriminatoire. La première danseuse, portable à la main, se déplace d’un angle à l’autre, caressant de sa caméra les chairs exposées, métaphore de la mercantilisation du corps des femmes, réification qui les fait percevoir comme objets consommables que l’on peut se permettre d’interpeler de manière plus ou moins grasse. Ces mots d’appel, agressifs voire orduriers, repris par des voix féminines, ont peuplé l’obscurité de l’incipit du spectacle. 

L’instrumentalisation de la différence de genre est développée par les quatre jeunes danseuses qui offrent un miroir tout autant de l’acceptation des fantasmes que de leur ignoble oppression. La consommation des « viandes » sera bientôt abolie en un sursaut d’intelligente révolte. Les protagonistes se réapproprient leurs corps, rejettent les écrans, l’exposition de soi aux regards conformistes d’autrui, et, libres, exultent. Foin des clichés qui enferment les gestes et les pensées dans un genre prédéfini, la danse dynamique bouscule tout sur les musiques de Loïs Vacchetta et Axel Loubette. Lola Cougard, Naïs Arlaud, Juliette Guiraud en alternance, Géraldine Morlat, Nina Webert (assistante d’Axel Loubette pour la scénographie et la dramaturgie), incarnent avec une éloquente puissance et une époustouflante maîtrise ce discours libérateur, apothéose joyeuse et vivifiante. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mademoiselle a été donné le 11 mars au Théâtre de Fontblanche, Vitrolles.

Le jazz dans tous ses éclats

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Concert Caroline Mayer au Petit Duc, Aix-en-Provence
Caroline Mayer Quartet au Petit Duc © DR

C’est un lieu magique où les mots et les musiques trouvent un écrin chaleureux et bienveillant, sous l’égide de Myriam Daups et Gérard Dahan. Au Petit Duc, les musiciens sont accueillis, suivis, conseillés parfois sans jamais d’intrusion coercitive dans leurs univers mais une écoute constructive qui leur permet d’éclore au mieux. 

Ce 10 mars, une première partie instrumentale était assurée par le Duo Monkitude, nom forgé avec humour (depuis une certaine « bravitude ») sur le patronyme de l’un des plus grands musiciens et compositeurs de l’histoire du jazz, Thelonius Monk. « Référence mais pas déférence » sourient les deux complices, Mario Stantchev au piano et Jacques Bonnardel à la batterie qui s’approprient les thèmes, le jeu, le pianiste accorde la même importance à ses deux mains, ose les intervalles dissonants, de somptueux glissandi, un travail sur les harmoniques original et précis… Rarement se retrouvent seuls sur scène piano et batterie. Pourtant le duo fonctionne, se livre à une promenade dans l’univers du maître avec une élégante désinvolture. La musique est ici transmuée en art de vivre, on glisse de Blue Monk à Bye-Ya. La finesse des compositions personnelles du duo et les arrangements spirituels des pièces du génial pianiste jonglent entre acrobaties improbables, fausse naïveté, élans inattendus. Et c’est très beau. L’album est attendu, demandé aux interprètes qui commencent à y songer…

La deuxième partie offrait à Caroline Mayer en quartet l’occasion de présenter enfin en live le parcours ciselé de son CD paru fin 2021 (une période difficile pour les scènes), Everything must change. La présence lumineuse de la chanteuse apporte à ses compositions un supplément d’âme. La complicité nouée avec Ben Rando (piano), Patrick Ferné (contrebasse), Cédrick Bec (batterie) y est sensible. Les trois instrumentistes dessinent à l’interprète des mouvements, des tableaux, des émotions, un coucher de soleil ici, l’onde du vent ailleurs, la houle de l’océan où Alphonsina Storni se noie… Tout est poésie. Les mots et le jazz s’enlacent, les airs que l’on croyait connaître se teintent de nouvelles couleurs. 

La critique parue dans « feu Zibeline » évoquait le contenu de cette aventure :

« Everything must change, nouvel album de la chanteuse Caroline Mayer, réunit le piano de Ben Rando, la contrebasse de Patrick Ferné, les percussions et la batterie de Cédrick Bec dans un univers jazzy à l’élégance sensible. On se laisse porter par l’instrumentation pailletée d’Harvest Moon et la douceur d’une réconciliation avec une nature délivrée de l’agitation des villes. L’ouverture en descentes chromatiques de Blackbird s’ourle d’une délicatesse acidulée aux pulsations d’un jazz qui renoue avec ses origines dans Afro Blues où la voix se mêle aux percussions nues que rejoint le contrechant de la contrebasse puis les accords du piano avant de larges respirations envoûtantes sur lesquelles la mélodie se déploie, arqueboutée sur des notes ostinato. La voix se fait légère, les balais effleurent la batterie, pour l’intimité de I get along without you very well… « of course I do ! ». La reprise d’Alfonsina y el mar est empreinte d’un lyrisme onirique dont l’intériorité semble nourrir Slave to love dans sa plongée sensuelle comme au cœur d’un tableau d’Edward Hopper. Le murmure du chant se fond aux harmoniques instrumentales de Speak low, joue de la fragilité des aigus, reprend son élan dans les graves, puis se glisse dans un temps étiré avec le ton de la confidence qui pourrait aussi sceller le départ d’un road trip dans It ain’t me babe. Le morceau final qui donne son titre à l’album se love dans l’inquiétude existentielle de l’instabilité du monde (« nothing stays the same »), la musique reste alors le point d’ancrage, le lieu stable où lumineux, le temps se suspend… »

MARYVONNE COLOMBANI

Le Duo Monkitude puis le Caroline Meyer quartet se sont produits le 10 mars au Petit Duc, Aix-en-Provence.

Guillaume Meurice travaille sa droite 

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Meurice 2027 © Odile Huleux

On l’avait déjà vu s’amuser comme un petit fou, il y a deux ans de cela, au sein de son inénarrable groupe, The Disruptives. Le temps d’un concert de fort bonne tenue, et grimé en rockeur de droite vantant les mérites de la start-up nation, Guillaume Meurice s’appropriait déjà les éléments de langage et les valeurs en toc de la Macronie. Jusqu’à l’écœurement plus que compréhensible de ses camarades de jeu. Mais le temps n’est peut-être plus à cette jovialité-là. C’est désormais seul en scène qu’il porte son dernier spectacle, lancé en 2021 et considérablement modifié depuis. Soit une parodie de meeting politique, présentant Guillaume Meurice comme un candidat rassembleur aux présidentielles, comme cet « ami personnel » des candidats et des dirigeants les moins recommandables se rêvant à la tête du pays à la manière d’une start-up. Ou quand cet homme de terrain désir unir « les forces de droite et de gauche », pour mieux les vider de leur substantifique moëlle. 

Esquive à gauche 
Le tout est évidemment propice à une avalanche de piques toujours bien senties à l’égard de LREM (devenu Renaissance), des Républicains… Car c’est évidemment surtout la droite qui les récolte, et qui hérite des attaques les mieux portées, là où la gauche demeure relativement épargnée. Le contraire eut été fâcheux. Même si on aurait pu imaginer, à rebours d’un mot d’esprit bien placé ou d’un sketch bon enfant, voir l’artiste poindre sous l’humoriste. Voir apparaître, chez ce touche-à-tout bien trop doué pour appliquer à lui-même son propre éloge de la médiocrité, une fragilité, une émotion voisine de celle d’un François Ruffin, et dont on saisit, par endroits, la teneur. 

D’autant que Guillaume Meurice s’attelle, depuis quelques temps déjà, à diverses formes d’engagement autres que cet humour consolateur, qui répare davantage qu’il ne bouscule. La présence à ses côtés de SOS Méditerranée pour accompagner la séance de dédicace qui a suivi avait notamment de quoi rappeler que tout ne peut être matière à dérision. Mais l’acteur a trouvé son clown, et il s’agit, évidemment, d’un clown de droite. De ce genre de clown qui invite non pas à adhérer à son propos, mais à réagir contre lui. Et à se débarrasser de tout désir d’homme providentiel. Du moins, pour le moment. 

SUZANNE CANESSA

Meurice 2027 a été donné le 10 mars sur la scène du Silo, à Marseille. 

Du dessin à la musique : Montpellier dresse l’Aurel 

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Autoportrait © Aurel

Pourquoi avoir choisi le thème de la musique pour cette exposition ?

J’avais envie de profiter de cette carte blanche pour montrer autre chose que du dessin de presse. Les dessins de presse d’il y a dix ans, ça parle surtout aux gens qui ont vécu cette actualité-là, tu perds beaucoup de monde en route. Tandis que la musique est l’une de mes principales sources d’inspiration.

La musique vous a toujours inspiré ?

Il y a toujours eu de la musique chez moi, j’ai d’ailleurs commencé le piano à l’âge de 7 ou 8 ans… parce que mes parents m’y forçaient. C’est à l’adolescence que je me suis vraiment passionné. Dès le collège, j’ai créé un groupe de jazz groove avec des copains, ça s’appelait Le Flying Pélardon, on avait un bon petit succès local. En terminale je passais plus de temps à jouer de la musique qu’à réviser mon bac ! Le dessin faisait déjà partie de ma vie, mais c’est un truc que je faisais dans mon coin, je ne savais pas trop comment le faire évoluer, ça ne me sortait pas vraiment de mon quotidien. 

Qu’écoutiez-vous à l’époque ?

J’ai toujours eu un spectre assez large, une vraie passion pour le jazz mais aussi pour Massilia Sound System, Dire Straits, The Beatles qui restent indépassables, The Doors qui ne prennent pas une ride… Très vite, il y a eu des vases communicants entre le dessin et la musique : j’étais très attiré par le graphisme des groupes de musique, comme la fameuse police des Doors, je redessinais des pochettes aussi.

Comment avez-vous conçu le parcours de cette exposition ?

Le début est plutôt chronologique. Cela parle de l’adolescence, de la découverte de la musique, il y a des pochettes de cours sur lesquelles je dessinais Pink Floyd, The Doors ou Dire Straits… Mais aussi des trucs que j’ai faits pour mon premier groupe. La deuxième partie porte sur Massilia Sound System, parce que c’était mon premier travail important en lien avec la musique. Le reste est plutôt thématique. Il y a des reportages pour le service culture du journal Le Monde, mais aussi tout un tas de trucs très peu connus comme des dessins pour une chronique dans Jazz Magazine ou pour le magazine en ligne Qobuz… Je montre également une BD originale de trente pages, une histoire en lien avec la musique dessinée il y a six ans. Je dessine tout le temps, pas que pour le boulot. Je me suis éclaté à replonger dans mes carnets de croquis !

Pourquoi avez-vous choisi de mettre également en avant d’autres artistes ? 

J’aimais bien l’idée d’élargir le champ aux personnes qui m’ont inspiré ou avec lesquelles j’ai travaillé. Luz, Tignous et Cabu ont été pour moi des maîtres quand j’étais adolescent et que j’ai commencé à vraiment vouloir dessiner. Pour Fabcaro et Jérémy Soudant, j’ai collaboré avec eux. Avec Fabcaro, on a commencé ensemble à Montpellier au Cocazine, un fanzine musical, on a même joué de la musique. On avait un petit répertoire guitare-accordéon autour de ses chansons mais c’est resté confidentiel. Pour ce qui est de Catherine Meurisse, on a le même âge, on a commencé le dessin en même temps, et selon moi, côté dessin, c’est de loin la plus douée de notre génération.

Il y a même une bande-son d’exposition ! 

Dès le début, mon idée était de créer quelque chose avec les musiciens avec lesquels j’avais collaboré en tant que dessinateur. Puis de proposer à DJ Kayalik, DJ de Massilia Sound System et un copain depuis longtemps, de produire tout ça. Vu que je n’ai jamais arrêté de jouer de la musique depuis l’adolescence, je voulais y participer. Avec les copains avec lesquels je joue actuellement, Sofiane Ramdani et Cyrille Calone, on s’est fait une journée de studio, on a enregistré des bases musicales très libres qu’on a envoyées à DJ Kayalik qui en a fait de petites unités de 2 ou 3 minutes qu’on a envoyées aux invités, puis DJ Kayalik a tout remixé. On a neuf morceaux originaux avec Massilia Sound System, évidemment, Clément Edouard et Basile Mouton, deux des trois copains avec lesquels j’avais mon groupe au lycée et qui sont devenus musiciens professionnels. Également Renaud Garcia-Fons, l’un des meilleurs contrebassistes français de jazz aux vastes influences méditerranéennes, le pianiste montpelliérain Pierre Coulon Cerisier, Silvia Perez Cruz, une immense musicienne qui a composé la musique de mon film Josep, mon copain Jojo, qui était l’accordéoniste des Hurlements d’Léo, Frédo, du groupe Les Ogres de Barback, Magyd Cherfi… Et un petit featuring d’Ibrahim Maalouf.

Si vous deviez faire votre autoportrait musical… ?

Le premier titre de l’expo correspond bien : sur une base jazz, un peu groove, avec l’intervention de DJ Kayalik qui met bien le feu… Si on met toutes les voix de la bande-son de l’expo sur cette musique un peu étendue : voilà ma signature musicale !

Pourriez-vous décrire votre trait graphique ?

Un peu de ligne claire, du dessin de presse assez minimaliste style New Yorker et la liberté de trait à la Cabu et Tignous. Un mélange de tout ça.  Mais ce que beaucoup de gens dans le métier mettent en avant dans mon trait, c’est le mouvement. Je pense que c’est quelque chose qui vient de la musique, avec l’influence d’un mec comme Luz quand il dessine des concerts.

Dessinez-vous souvent en musique ? 

La musique m’inspire énormément, mais je ne dessine pas beaucoup en musique. Ça peut m’arriver, sur des projets très particuliers, mais mon travail pour la presse demande beaucoup de réflexion. Or la musique me perturbe parce que je l’écoute… plutôt fort !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND

De la musique plein les yeux
Jusqu’au 29 juillet
Galerie de Pierresvives, Montpellier
pierresvives.herault.fr
Inauguration Exposition Aurel © Pierre Vives

Aurel, trait pour trait

On ne présente plus le dessinateur de presse montpelliérain Aurel, de son vrai nom Aurélien Froment. Né en 1980 quelque part en Ardèche, il a fait ses armes dans la presse montpelliéraine, notamment à La Marseillaise – L’Hérault du jour, avant de multiplier les collaborations prestigieuses : Le Monde, Politis, Le Canard enchaîné… Il est l’auteur de nombreux reportages

Montez le son, pas la température !

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Climat © Marc Ginot

Tout est prêt. Dans la fosse de l’Opéra Comédie, les musiciens de l’orchestre national de Montpellier s’apprêtent à jouer sous la direction de Jérôme Pillement. Les lumières se rallument, des jeunes ados arrivent dans la salle pancartes à la main : « Nous demandons des politiques environnementales solides. Nous sommes en lutte pour un avenir durable. » Le ton est donné. 

Sur scène, on fait connaissance avec Juliette, une ado réservée qui alterne cours et discussions avec ses amis, et Alice, sa mère, très occupée par son boulot dans une entreprise qui fabrique de la peinture pas très écolo. C’est alors que Juliette découvre les marches pour le climat et l’école buissonnière engagée de la jeune militante Greta Thunberg. Une révélation. L’ado se laisse emporter par l’enthousiasme des manifestants, critique les choix de sa mère, lui reproche d’être « complice d’une catastrophe mondiale ». Car, comme le chantent de jeunes enfants dans une cour d’école « pendant que la planète se réchauffe les adultes boivent du café », ou « essaient de devenir riches » – on le sait, la vérité sort toujours de la bouche des enfants… 

Opéra politique 
La mise en scène de Damien Robert est impeccable, sobre mais imagée comme il faut. L’interprétation par les chanteurs d’Opéra junior est quant à elle d’un professionnalisme remarquable. La structure montpelliéraine, qui depuis 1990 initie les jeunes âgés de 7 à 25 ans au chant, au théâtre, à la danse et à la dramaturgie, ne pouvait rêver plus bel anniversaire, même avec un peu de retard, crise du Covid-19 oblige. 

Climat diffère des spectacles lyriques habituels d’Opéra Junior : c’est une création originale sur une musique contemporaine du compositeur anglais Russel Hepplewhite d’après un livret d’Helen Eastman. Un opéra politique ancré dans son temps dont l’objectif est de donner la parole à la jeunesse et de la visibilité à ses combats écologiques comme à ses questionnements. Quitte à interroger les limites des manifestations pacifiques.

Si le spectacle semble être un hymne à la solidarité et au dialogue intergénérationnel, on peut regretter un propos compliqué à comprendre pour les jeunes spectateurs (il était mentionné « à partir de 6 ans »). La difficulté d’appréhender un propos chanté – magnifiquement accompagné par du chantsigne – comme des slogans aussi percutants que subtils, le rend trop complexe pour un enfant de moins de 10 ans. De toute évidence, Climat s’adresse aux adultes, ce qui est déjà louable. Comme chante Alice à sa fille Juliette : « Demain est un autre jour, une autre chance. » 

ALICE ROLLAND

Climat a été donné les 8 et 11 mars à l’Opéra Comédie, Montpellier. 

Chloé Laclan : Nina Simone et moi

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Chloé Lacan, J'aurais aimé savoir... © PUK-Samia Hamlaou

Tous les débuts se ressemblent. L’histoire commence par une rencontre, souvent déterminante. En ce qui concerne Chloé Laclan, c’est celle avec l’icône noire-américaine Nina Simone, du moins sa voix et sa musique, dans les années 1980-90, qui va tout chambouler. À l’époque, elle est une adolescente « obsédée par le fait de correspondre au désir des autres, emprisonnée dans la peur de déplaire et l’envie d’être parfaite ». Un âge important, où l’on « commence à devenir soi-même. C’est alors que Nina Simoneest arrivée avec sonimmense colère », se remémore Chloé Laclan. Un choc presque physique : « Quand je l’ai entendue pour la première fois, j’ai eu l’impression de reconnaître quelque chose du jazz et pourtant sa voix était comme une gifle. C’était du jazz à la serpe, brandi comme un doigt d’honneur à la face du monde. » 

C’est cette rencontre que, bien des années plus tard, la petite fille devenue artiste a choisi de raconter dans J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre. Un spectacle mêlant musique et théâtre, conçu fin 2019 en collaboration avec le metteur en scène Nelson-Rafaell Madel et le musicien Nicolas Cloche. « Tout me sépare de Nina Simone. Pourtant, quand je l’écoute chanter je me sens très proche d’elle, raconte la musicienne installée à Grandville (Normandie). Dans ce spectacle, je tire nos deux fils en parallèle : au début, nos deux vies sont très distinctes, puis petit à petit, elles se mélangent jusqu’à ce qu’on ne sache plus à certains moments si je parle d’elle ou de moi. »

« Je l’aime pour ce qui l’a rendue malheureuse… »
Ainsi, deux destins de femmes se déploient et se recoupent. Nina Simone, alias Eunice Kathleen Waymon, naît en 1933 en Caroline du Sud, aux États-Unis, dans un milieu pauvre à une époque où il ne fait pas bon être une femme noire. La petite Eunice joue du piano dès le plus jeune âge, notamment à l’église méthodiste où l’emmène sa mère. Pour la future prodige, c’est la découverte de la musique de Jean-Sébastien Bach qui sonne comme une révélation. « Nina Simone avait pour lui une véritable fascination. J’ai eu envie de parler de sa découverte avec mes propres mots. À aucun moment je n’essaie de me mettre à sa place, je raconte toujours Nina Simone à travers mes yeux de jeune fille », précise Chloé Laclan. 

C’est après avoir été recalée au concours d’entrée du prestigieux Institut Curtis de Philadelphie – refus qu’elle estime directement lié au fait d’être noire – que celle qui rêve d’être la première concertiste noire se retrouve pianiste dans un bar du New Jersey, où le patron lui demande rapidement de chanter. On est dans les années 1950 : Nina Simone est déjà son nom de scène. Commence une carrière qui l’emmène vers les sommets, malgré une frustration qu’elle garde toute sa vie, contribuant à une fin de carrière marquée par les addictions et une forme d’autodestruction. Ce que pointe Chloé Laclan : « L’ironie du sort est qu’elle a toujours regretté de ne pas avoir pu embrasser la carrière de concertiste classique. Heureusement pour moi, car ce que j’aime c’est la musique qu’elle a créée, d’une certaine manière je l’aime pour ce qui l’a rendue malheureuse… »

Chloé Lacan, J’aurais aimé savoir… © PUK-Samia Hamlaoui

De la lutte pour les droits civiques à l’Algérie
De toute évidence, Chloé Laclan et Nina Simone n’ont ni le même parcours, ni la même couleur de peau, ni la même tessiture. Pourtant, l’Américaine a révélé chez la jeune adolescente parisienne une nouvelle voie possible : « Faire de la scène et de la musique m’a sauvée de plein de choses, car je n’arrivais pas à gérer certaines émotions qui me dépassaient ». Avec une soif d’apprendre nourrie par une curiosité insatiable : Chloé s’initie au théâtre, au chant lyrique et polyphonique, elle joue du piano et se prend de passion pour l’accordéon quand elle a vingt ans. Avant de plonger dans l’univers de la chanson française avec ses complices de La Crevette d’acier. 

J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre est l’occasion pour celle qui par la suite s’est mise à écrire ses propres spectacles, de retrouver ses premières amours. Comme le théâtre, avec le soutien sans faille du multi-instrumentiste Nicolas Coche, lequel l’accompagne aux percussions, au ukulélé et au piano. Sur scène, ils reprennent les morceaux qui ont rendu Nina Simone célèbre, comme Sinnerman, Plain Gold Ring, Be My Husband ou I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free (qui a donné son nom au titre du spectacle) avec une incroyable liberté. Une démarche que l’artiste assume pleinement : « On lui rend hommage en faisant notre propre version des chansons, en leur tordant le cou, car c’est ce qu’elle faisait avec une forme d’irrévérence. Elle avait cette manière de reprendre les morceaux qui donnaient l’impression que c’était elle qui les avait écrits. D’ailleurs, elle ne supportait pas qu’on dise qu’elle était une chanteuse de jazz, elle avait l’impression d’être tellement plus que ça. Dans sa musique, elle mélangeait le blues, le gospel, la transe qui venait d’Afrique et le classique qu’elle appelait “la grande musique” ». 

Seule à l’accordéon, Chloé Laclan reprend la mélodie de Strange Fruit, un morceau immortalisé par Billie Holiday, mais que Nina Simone a su s’approprier avec la force qu’on lui connaît. Cette chanson qui parle du lynchage des Africains-Américains dans une Amérique raciste, est l’occasion d’aborder l’engagement de la chanteuse dans la lutte pour les droits civiques. Avec un écho tout particulier dans la vie de Chloé Laclan, qui découvre sa grand-mère pied-noir sous un nouveau jour alors que l’adolescente se passionne pour Nina Simone et ses combats : « Ce spectacle parle de ma propre révolution. J’ai découvert que ma grand-mère que j’adorais essayait de m’enseigner l’amour de mon prochain… avec des limites ! Raciste et antisémite, elle parlait d’une Algérie “idéalisée” où il n’y avait pas d’Algériens. Il a fallu que je trouve comment grandir avec cet amour qui se confrontait à un désaccord profond et surtout un mur de silence. »Comme une revanche, ce spectacle, qui reprend sa tournée après l’épreuve des confinements de 2020, se retrouve joué lors de plusieurs dates en Algérie courant 2022. 

J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre est un bel hommage à une artiste qui a marqué l’histoire de la musique, dotée d’une force scénique hors du commun en dépit d’une grande fragilité. Hommage aussi au pouvoir de transformation de l’art, vent de liberté qui peut changer une vie en quelques instants… Et en quelques notes. 

ALICE ROLLAND

J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre
14 mars
Salle Jeanne-Oulié, c
ville-meze.fr

Les chiens

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Dans un texte d’une vérité redoutable, publié par Mediapart, Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018, pointe l’indécence du coup de force ordonné par Emmanuel Macron pour imposer sa réforme des retraites. « Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ? », demande-t-il au président de la République. Les manifestations spontanées en réaction à l’annonce du 49.3 de trop ne sont pas un dernier coup de sang de contestataires radicalisés mais la réponse légitime d’un peuple majoritaire face à une meute dirigeante qui incarne, de la manière la plus cynique, la réalité de la lutte des classes au XXIe siècle. Une caste politique et économique qui s’acharne à dépecer le pacte social tels des charognards dont la bave souille, à chaque coup de crocs dans les oripeaux démocratiques, nos espoirs d’humanité. 

Les générations que l’on voudrait condamner à travailler jusqu’à 64 ans refusent de courber l’échine devant un monarque orgueilleux pour lequel de maigres troupes s’abaissent à monnayer un soutien.

Les yeux dans les yeux

« Savez-vous qu’ils vont mourir un peu plus et de votre main et qu’ailleurs, l’argent coule à ne plus savoir qu’en faire ? », interroge encore avec clairvoyance l’écrivain. Celles et ceux qui vont mourir par le fait du prince ne le saluent pas, elles et ils luttent parce qu’elles et ils sont dignes. 

Et si les images de la colère choquent et scandalisent les bourreaux, qu’ils sortent des palais du pouvoir pour justifier leur propre violence. Qu’ils osent, les yeux dans les yeux, argumenter en faveur de leur outrage « républicain » face aux êtres que leurs lois abîment, aux familles qu’elles pressurent et aux jeunes qu’elles privent d’illusions.

« Avez-vous pensé au boulevard que vous avez ouvert devant ceux qui prospèrent sur le dépit, la colère, le ressentiment ? », alerte enfin Nicolas Mathieu. Ce boulevard est celui sur lequel le pouvoir actuel laisse consciencieusement s’entasser ses réformes ordurières dont l’odeur pestilentielle encourage les basses œuvres de l’extrême droite. Prenant le risque qu’aux chiens succèdent les rats.

LUDOVIC TOMAS