samedi 11 juillet 2026
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Saison(s) close 

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Veriepe © DR

La clôture de la 5e saison est prometteuse d’émerveillements. « Bien sûr, de nombreuses manifestations amènent un large public, mais, et c’est essentiel, il y a tout un travail aux proportions plus modestes par la taille mais toujours d’une grande qualité dans les centres sociaux, les bibliothèques, les écoles, avec des représentations intimistes, des actions participatives… » explique Sophie Joissains, maire d’Aix-en-Provence qui insiste sur la défense d’une culture pluridisciplinaire et accessible à tous.

Un doublé de la biennale
Le quatrième mouvement de cette orchestration de l’année convoque la troisième Biennale des Imaginaires Numériques qui invitait les 1er et 2 décembre derniers à des parcours nocturnes. Nous sommes partis à la découverte d’aurores boréales (dues à Dan Archer) nées aux pieds de la fontaine de la Rotonde après avoir joué aux démiurges sous le nuage de lumière de Caitlind R.C Brown et Wayne Garrett. Nous avons été intrigués par l’étrange ballet des sentinelles lumineuses Far Away de Chevalvert, tentés de manipuler le « globe-fusain » de Karina Smigla -Bobinski, admiré le Paysage souple d’Ulysse Lefort et Tryphème Belin projeté sur l’église de la Madeleine où nous avons revu la fantastique lune (Museum of the moon) de Luke Jeram. Tout cela avant de prendre une pause dans l’amphithéâtre de la Manufacture et rêver devant l’installation du Quiet Ensemble, Unshaped et savague immense de sons et de couleurs hypnotiques.

Dimanche © Virginie Meigne

Des expos, des spectacles, de la fête !
Plus d’une dizaine d’expositions individuelles ou collectives réfléchissent le monde. Ainsi, au 3 bis f, la Veille infinie de Donatien Aubert dénonce la main mise sur nos imaginaires par le « tout virtuel » en en utilisant les supports. Les 10 et 11 décembre, les musées de la ville sont en entrée libre. La musique, avec entre autres Ottilie [B] (7 décembre), le théâtre et la danse ne sont pas en reste… Le 8 décembre, une soirée met à l’honneur le chorégraphe Alessandro Sciarroni qui présente deux créations au Pavillon Noir. La Fête des lanternes sur portées de lumières, du 14 au 20 décembre, voit s’envoler les lanternes en osier habillées de papier de soie. Bientôt une course poursuite amoureuse sera lancée par Aix-Marseille Université dans le bus de l’Aixpress ligne A, il y aura un « lâcher de magiciens » au marché de Noël. La MéCA* présente sa première programmation, avec concerts, rencontres, débats, et invitera entre autres artistes Keren Ann et Irène Jacob les 20 et 21. Le bouquet final est donné le 21, à la tombée de la nuit, avenue Mozart où SPARK-Aix, le Bal des Lucioles imaginé par Daan Roosegaarde déploiera son feu d’artifice aux milliers d’étincelles lumineuses biodégradables qui épouseront les mouvements du vent. Tout s’achèvera en musique avec un DJ set (Rubin Steiner et Yuksek) à la bibliothèque les Méjanes. Lumineuses magies !

MARYVONNE COLOMBANI

*MéCA : Maison internationale des écritures contemporaines d’Aix-en-Provence 

Une 5e saison - hiver 
Jusqu’au 21 décembre
Divers lieux, Aix-en-Provence
aixenprovence.fr

Caravane Arabesques : Fêtez Noël à l’Andalus

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Nesma Company © Eric Godfroid

Et si vous passiez un week-end de noël Al-Andalus ? Imaginez-le comme un voyage dans le temps, à la découverte d’une période du Moyen-Âge appelée Al-Andalus, située entre 711 et 1492, pendant laquelle la péninsule ibérique a vécu sous domination musulmane. Ce qui a eu beaucoup d’influence sur les arts de l’époque, imprégnés du mélange des cultures.

« Nous voulions que ce soit une vraie parenthèse enchantée et familiale dans le cadre magnifique du domaine de Bayssan. Soit pas moins de cinq spectacles en un week-end, des ateliers danse, de la calligraphie… », détaille Habib Dechraoui, directeur d’Uni’Sons. Basée au cœur du quartier populaire de la Paillade, à Montpellier, l’association œuvre depuis 2000 à faire de la culture un vecteur de cohésion, d’insertion et de vivre ensemble. Et ce en variant les disciplines, du hip hop aux arts du monde arabe. C’est elle qui est à l’initiative du festival Arabesques, devenu un rendez-vous incontournable des arts du monde arabe dans toute leur diversité et dont la 17e édition s’est déroulée en septembre dernier. Depuis douze ans, la Caravane Arabesque est une programmation artistique dans le prolongement du festival. Une façon de continuer à promouvoir la diversité culturelle et la rencontre en arpentant le territoire. « Nous faisons une vingtaine de Caravanes Arabesque dans la région, tout au long de l’année et en collaboration avec les acteurs culturels locaux », explique Habib Dechraoui, également directeur artistique du festival montpelliérain.

Parole de liberté

Vendredi 16 à 20h30, le week-end festif débute par un one-man show de l’humoriste franco-algérien Sami Améziane, alias le Comte de Bouderbala. À 43 ans, cet ancien joueur international de basket présente son troisième spectacle intitulé 3, entre sens inné de l’improvisation, maîtrise de l’autodérision et questionnements plus sociétaux d’un quadra devenu père de famille. La programmation au domaine de Bayssan de celui qui a cartonné avec ses deux spectacles précédents fait écho à « une longue histoire avec le festival Arabesques ». Une anecdote que raconte volontiers son directeur : « On a été obligés d’annuler le spectacle du Comte de Bouderbala à trois reprises, dont deux fois à cause de la pluie en 2019 puis en 2020. Puis on a voulu le faire au Corum, mais ça n’a pas pu avoir lieu à cause du couvre-feu. Heureusement on a conjuré le sort cette année lors de la dernière édition du festival qui s’est très bien passée !». 

La soirée du samedi 17 débute à 18h par le spectacle Aïta sur les traces des Chikhates de Widad Mjama. Souvent présentée comme « la première femme rappeuse du Maghreb », cette musicienne installée à Montpellier depuis quelques années est notamment connue des amateurs de musique pour sa participation au groupe N3rdistan, en duo avec le chanteur Walid ben Selim, entre trip hop et rock electro. Un groupe découvert à Arabesques en 2015 puis revenu y jouer en 2018 en première partie de Bachar Mar Khalife. Création 2022 portée par +SilO+, centre de création coopératif dédié aux musiques du monde et traditionnelles en Occitanie, son projet est né de la volonté de mettre en avant une tradition musicale marocaine portée par les femmes, les Chikhates. Une vraie parole de liberté et d’émancipation. « Widad Mjama travaille sur ce projet depuis plusieurs années, c’est un véritable défi que de s’attaquer à ce répertoire populaire du Maroc. Un répertoire que les chanteuses interprétaient dans des cabarets, des chants qui étaient souvent interdits, car ces femmes osaient parler de tout ce qui était tabou. Ce n’est pas rien. C’est une proposition très originale par une artiste fabuleuse qui rappe, chante et mixe », s’enthousiasme Habib Dechraoui.

Mille et une histoires

La soirée de samedi se poursuit avec de la danse. Bazamat sur les traces d’Al-Andalous est une création de la compagnie de la danseuse et chorégraphe espagnole Nesma. «Bazamat » signifie « traces » en arabe. Sur scène, sept danseuses et six musiciens pour une interrogation sur l’influence de la civilisation arabo-andalouse. « C’est une très belle création de cette compagnie avec laquelle nous avons déjà collaboré, un projet qu’on va accompagner sur d’autres événements », souligne le programmateur. Samedi et dimanche, en journée, ne pas rater non plus la venue trois grands conteurs, des « fidèles du festival », à l’occasion « d’un grand voyage à l’époque Al-Andalus », au pays des mille et une histoires, à travers l’imaginaire, la poésie et la musique. Trois spectacles de 45 minutes pour tous les publics : La Ronde Andalouse par Halima Hamdane (dès 3 ans), Contes de sagesse et d’Orient par Jihad Darwiche et Les Dits d’Ali par Ali Merghache (à partir de 6 ans). Des ateliers de danse orientale sont également proposés aux adultes et aux enfants (gratuit sur réservation) ainsi qu’un espace jeune public avec des jeux créatifs en libre accès, des stands de calligraphie et des tatouages au henné. Petite déception toutefois avec la déprogrammation au dernier moment d’Ali Khattab, jeune guitariste égyptien formé au conservatoire du Caire, tombé amoureux de la musique flamenco au point de s’installer en Andalousie où il a su faire sa place. Bonne nouvelle, ce n’est que partie remise : « son spectacle devrait être reprogrammé au domaine de Bayssan durant l’été 2023 », confirme l’équipe d’Uni’Sons qui prépare de nombreux événements. Parmi eux, un concert de la grande Souad Massi à l’Opéra de Montpellier, le 18 mars prochain.

ALICE ROLLAND

Caravane Arabesques
Du 16 au 18 décembre
Domaine de Bayssan, Béziers
04 67 28 37 32 scene-de-bayssan.herault.fr

Le voyage sur place

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Photographie © Alain Reynaud

« C’qui est bizarre c’est que j’ai l’impression d’avoir rien oublié de mon enfance », affirme un jour Alain Reynaud à son complice Alain Simon en incipit de sa pièce Voyage sur place. Pas besoin de madeleine proustienne ou de grive chateaubrianesque pour cet artiste qui voulait être clown et non reprendre l’entreprise familiale de menuiserie. Le voici de nouveau sur scène, seul cette fois, Alain Simon a quitté la pièce mais remodelé le texte qui garde toute la vivacité du premier (édité chez du Chassel-Les Nouveaux Nez).

À l’origine le metteur en scène avait suggéré au comédien d’improviser et de noter tous ces impromptus, matière à partir de laquelle le spectacle s’est orchestré. Si l’oubli nous effraie, tel une perte de nous-mêmes et de nos univers, son contraire est « un peu terrifiant » explique Alain Reynaud : « c’est comme les meubles de famille les souvenirs… au bout d’un moment si on a tous les meubles de sa famille dans sa maison c’est plus vivable ! […] et les souvenirs c’est un peu pareil… […] « si j’ai tous mes souvenirs intacts dans ma tête… […] va falloir songer à mettre des étagères dans le cerveau » c’est pas possible ! ».

À hue et à dia

Les souvenirs sont alors livrés dans le fantastique faux désordre de la mémoire, les lieux, les habitudes, les conversations, les tenues, l’école « d’avant l’invention de la pédagogie » que l’enfant veut quitter dès le CE1 pour faire clown, l’éducation « d’avant Dolto », le rythme de travail « d’avant les trente-cinq heures » … Des personnages émergent, puissants, rudes, tel le père « un rugueux » qui met le feu à la sciure et les copeaux déchargés au bord de la rivière. C’était « avant l’écologie », et c’est magique, le petit Alain se voit attribuer des responsabilités, participe à la vie familiale, aux travaux, mais surtout est fasciné par les majorettes. Son premier amour est la capitaine des majorettes ! Lui-même fera du tambour dans ces défilés festifs…

La narration va à hue et à dia mais retombe toujours sur ses pieds. La justesse du détail saisi sur le vif, restitué dans sa fraîcheur initiale, le rythme très allant du discours, les notes de l’accordéon vieux compagnons des fêtes et des bals d’avant les sophistications électroniques et les DJs, brossent un tableau vivant de ces temps « d’avant » sur lesquels la verve du narrateur efface le sépia et redonne des couleurs.  

Cette plongée au cœur d’une petite ville, d’une époque, d’une vie, de vies, entraîne chacun au cœur de ses propres souvenirs ou de ses légendes familiales. Quel que soit l’âge du spectateur, le récit touche, émeut, fait rire, sourire. Se dessine une poétique du quotidien bouleversante dans sa simplicité.

MARYVONNE COLOMBANI

Je me souviens de tout a été joué les 29 et 30 novembre, au Théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence

« Chantons sous la pluie », un spectacle de saison

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© Pierre Bolle

On ne pouvait pas rêver, météorologiquement parlant, de meilleur timing. Du 2 au 4 décembre, Martigues et le quai des Salins se sont vus continuellement arrosés de trombes d’eaux. Si la grisaille s’est durablement installée dans une Venise provençale évoquant plutôt Berck-sur-Mer, un concentré de couleurs, de chaleur et de joie s’est emparé des Salins pour trois jours.

Ars Lyrica a eu du nez de programmer ses dates de Chantons sous la pluie en cette fin d’automne. Déjà donnée, entre autres, au Folies Lyriques de Montpellier, à l’Opéra de Reims et au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, cette coproduction a fait du chemin depuis sa création en juin 2021 à l’Opéra de Massy. Le collectif, déjà à l’origine de versions scéniques des Parapluies de Cherbourg et du Violon sur le toit, a mis au point un spectacle sans temps mort, se réappropriant les numéros musicaux et dansés pour les besoins et possibles de la scène.

La scénographie ingénieuse de Mohamed Yamani conjugue la vidéo live, coordonnée par Benjamin Luypaert, la danse, omniprésente, chorégraphiée par Johan Nus et Sylvie Planch aux claquettes. Les tableaux misent davantage sur les ensembles que sur les moments solistes : ce qui donne, entre autres choses, la possibilité pour Édouard Thiebaut et Mickey De Marco de reprendre leur souffle au sein même des numéros.

Dans les rôles de Don Lockwood et Cosmo Brown, les deux comédiens se révèlent tout à fait solides. Mais, là où le film brillait avant tout pour ses interprètes masculins, ce sont les rôles féminins qui sortent les plus grandis de cette transposition au théâtre. Marina Pangos déménage dans ce rôle exigeant, la sollicitant physiquement et vocalement à plusieurs reprises – sur All I do is Dream of You ou encore Good Morning, entre autres. Mais aussi sur des chansons alors coupées ou considérablement réduites au montage : You Are My Lucky Star et Would you ?

Le rôle plus ingrat de Lina Lamont, campé à merveille par une Marie Glorieux zozotante, se voit lui aussi épaissi par de plus longues apparitions, et notamment une chanson très joliment parlé-chanté – What’s Wrong with me ? En fond de scène, l’orchestre, dirigé du piano par Patrick Leterme, s’adonne à ces pages célébrissimes avec précision et décontraction.

SUZANNE CANESSA

Ce spectacle a été joué du 2 au 4 décembre aux Salins, scène nationale de Martigues

Initiative H : les Pôles au Bois

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Polar Star © Franck Alix

Le Bois de l’Aune est décidément un lieu jazzique ! Cette aura remonte à ses débuts avec Archie Shepp puis s’est étendue jusqu’à son association au travail du guitariste jazz Pascal Charrier. Un projet dans le cadre du dispositif « Compositeur associé dans les scènes pluridisciplinaires » proposé par le ministère de la Culture et la Sacem (une première en ce qui concerne un musicien de jazz !). L’accueil, en collaboration avec la fédération Grands Formats et Naï No Production (dont la compagnie musicale a été fondée par Pascal Charrier), du groupe Initiative H qui fêtait ses dix ans, poursuivait en toute logique l’ambition de cette salle alliant éclectisme et qualité. Après des années de rationnement, voir sur scène un big band qui aligne six instruments à vent en même temps sonnait comme une revanche, une libération.

La formation menée par David Haudrechy (saxophones, clavier, machines, compositions) présentait sa nouvelle création, Polar Star, construite comme une suite orchestrale évoquant les exploratrices et explorateurs (tels Jean-Louis Etienne), des « bouts du monde », ces espaces glacés des pôles dont les images projetées sur un écran accompagnaient les pièces interprétées de leur onirisme dépouillé.

Sur scène on retrouve : Ferdinand Doumerc (saxophones, flûte), Gaël Pautric (saxophones, clarinette basse), Cécile Vidal (trompette, chant), Nathanaël Renoux (trompette), Olivier « Lapin » Sabatier (trombone, clavier), Lionel Segui (trombone basse), Florent Hortal (guitare), Amaury Faye (piano, claviers), Philippe Burneau (basse), Simon Portefaix (batterie) et Florent « Pepino » Tisseyre (percussions). Tous rivalisent de virtuosité que ce soit lors des soli d’improvisation échevelés, ou des tutti superbement orchestrés en un parcours où se conjuguent fragilité et audace au cœur d’une épopée fantastique.

L’être humain y explore autant ses propres limites que celles de notre planète. La voix de Cécile Vidal se glisse aux côtés des soufflants en une évocation aérienne. L’infini se donne dans la pureté des territoires enneigés au détour des lumineuses compositions qui nous parlent de la solitude, de l’émerveillement devant le monde, plongent dans les abysses, renouent avec l’essence oxymorique de la création dans Dark Lightning, nous disent le silence, les pièges de cristal, l’étoile polaire, la clarté de la contemplation, la beauté de l’océan blanc… Le morceau White Ocean a des allures de tube grâce à sa mélodie et la joie ryhtmique dont il est empli, à laquelle répond le bis, The Watchers, conclusion majestueuse qui nous réconcilie avec l’humanité.

Pour l’anecdote, David Haudrechy a joué quand il était « tout gamin » dans le big band d’Archie Shepp… La boucle est bouclée…

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 24 novembre, théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Mísia : lorsque le noir et le blanc deviennent des couleurs

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Mísia © DR

Événement à La Croisée des Arts de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume ! La grande chanteuse portugaise de Fado, Mísia, renouait avec l’art des tournées internationales en commençant par répondre à l’invitation du Chantier, Centre de création des Musiques du Monde de Correns. 

Frank Tenaille, directeur artistique de cette structure unique en France, présentait en apéritif au concert la carrière foisonnante de cette artiste hors normes qui a permis au Portugal de se réconcilier avec cet art de la saudade, ce spleen indéfinissable que l’on peut rapprocher du blues, avec ses racines populaires (au moment de la Révolution des œillets, on accusa cette forme musicale de faire partie des « 3F », « fado, Fatima et football », aliénant le peuple).

Présenté en deux mouvements, le spectacle (et ce concert en fut vraiment un, avec une protagoniste racontant des histoires, mettant en scène les récits, les émotions, les situations, l’intime comme l’universel) offrait un premier temps en « noir et blanc ». Dans la lignée de Piaf et Barbara, dont Mísia, gainée de noir, adopte certaines attitudes et intonations. « Bien sûr, sourit-elle, mutine, le fado n’est pas olé-olé, ce n’est pas une danse comme le flamenco ou le tango, nous on attend le destin sans bouger et cela demande beaucoup de courage. Nous devons aller au fond de notre cœur. » Ce cœur, « il est peut-être au fond de la mer » avec la grande Amalia Rodriguez à laquelle l’interprète décerne un vibrant hommage, accompagnée par Fabrizio Romano au piano, Bernardo Couto à la guitare portugaise et João Filipe à la viola de fado, « mes hommes » dit-elle à l’instar de Barbara…

 La voix, émouvante jusque dans ses fêlures et ses élans mélodiques à l’élégance pure, s’empare des textes que les poètes les plus marquants de leur génération ont écrit pour elle. L’émotion devient matière sonore, fluide, envoûtante. Mais le rire affleure partout. Le micro se refuse à rester fixe et manque lui tomber sur le visage, Mísia rit et voit des échos de Louis de Funès ou de Peter Sellers dans la situation.

La deuxième partie, sous les auspices d’Almodovar, s’ouvre sur une chanson de Violeta Parra qui chantait si magnifiquement Gracias a la vida, Que he sacado con quererte. Mísia qui s’est vêtue d’or évoque sa famille, une mère danseuse classique espagnole et une grand-mère « frivole ». Une artiste de music-hall qui a élevé sa petite-fille et l’a encouragée, contre l’avis de ses parents, à se lancer dans le monde de la musique et du spectacle.

Ces anecdotes se trouvent dans le tout nouveau livre de la chanteuse, Animal sentimental (pas encore traduit en français). « Toutes les chansons que l’on peut écouter sur mon disque [éponyme du livre, ndlr] sont connectées avec chaque chapitre. C’est être un animal sentimental qui m’a sauvée dans tous les moments de ma vie et m’a donné la foi de continuer. » On se laisse séduire, Fernando Pessoa et sa dame de chagrin, le chachacha des années cinquante qui tombe amoureux du fado… Mísia chante, danse, mime, joue, conte. Un espace de liberté infini s’ouvre, la vie se fait chant, ou l’inverse, on ne sait plus si ce n’est que c’est sublimement beau.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 25 novembre à La Croisée des Arts de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume.

Grenade en conférence

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© Grenade

Effervescence au conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence ! En écho à la présentation donnée la semaine du 7 novembre au Grand Théâtre de Provence, pour célébrer les trente ans de la compagnie, une conférence dansée, menée par Josette Baïz en maître de jeu et quatre danseurs de la Compagnie et du Groupe Grenade. Deux « grands » et deux « petits », Lola Cougard et Geoffrey Piberne, Thelma De Roche-Marc et Hector Amiel.

La feuille de salle proposait pour chaque duo une série de chorégraphes et d’œuvres parmi lesquelles le public était invité à piocher afin de voir ou revoir tel ou tel passage. Le récit de la conception du livre des trente ans, qui dépasse largement le parcours de la compagnie et remonte à l’enfance de la pédagogue et chorégraphe, raconte les prix remportés, les échanges avec les plus grands chorégraphes de la planète.

Tout devient une évidence tant l’artiste semble sans cesse être étonnée de ce qui lui arrive. De ses succès, de ses partages, de l’itinéraire exemplaire de sa compagnie, du nombre impressionnant d’élèves qui sont passés par Grenade et suivent aujourd’hui des carrières brillantes. Nombreux étaient ceux qui étaient venus, même de très loin, témoigner par leur présence de la qualité de ce qu’ils avaient reçu, non seulement au niveau technique de la danse, ou de la fréquentation des chorégraphes les plus novateurs de leur génération, mais aussi humainement.

« L’aventure artistique, chorégraphique, pédagogique » est aussi, surtout, une aventure sensible, bienveillante, liée à un travail de titan. La narration à bâtons rompus survole la chronologie, se plaît aux retours en arrière, se projette, s’illustre d’extraits dansés au gré des demandes du public, Eun-Me Ahan, Lucy Guerin, Josette Baïz, (La)Horde, Jérôme Bel, Hofesh Shechter, Nicolas Chaigneau, Wayne Mc Gregor, Barak Marshall, Jean-Claude Gallotta. Toute une histoire de la danse contemporaine se dessine ici, depuis le néo-classique à la « non-danse ». Quelle formation vivifiante !!!

MARYVONNE COLOMBANI

La conférence dansée a été donnée le 4 décembre au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.

Un événement inscrit dans le cadre d’Une 5e saison.

« Kash Kash », des pigeons sur la ville

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Kash kash de Lea Najjar © Magnet Film

En gros plan, des oiseaux qu’on jette dans un sac et une voix off nous apprend l’origine d’un jeu ancestral : l’ancienne occupation d’un roi consistait à faire la guerre à un autre roi. Trop de sang versé ! Les pigeons ont remplacé les hommes et ainsi est né le « kash hamam » : les joueurs, les « kash kash », essaient de capturer les pigeons en vol des autres joueurs.

Parmi eux, Hassan Harb, qui a commencé à élever et entrainer des pigeons dès l’âge de neuf ans, et qu’on voit s’entrainer sur son toit-terrasse à Beyrouth. Il préfère les pigeons aux femmes ! En particulier le zajil, un oiseau royal qui revient toujours : « les oiseaux sont plus loyaux que les gens. » Abu Mustapha, pêcheur comme son père a lui aussi une vraie passion pour les volatiles qu’il élève depuis 40 ans ; il montre avec fierté les petits, éclos de la veille et transmet sa passion à son fils, Omar. Radwan El Khatib, coiffeur, rappelle les règles du jeu et insiste sur l’importance que les pigeons soient forts. « On aime les pigeons parce qu’ils nous aiment », confie-t-il à la réalisatrice. Il initie au sifflet la petite Aisha qui rêve de pratiquer ce jeu, réservé aux hommes.

On parle beaucoup sur les toits de Beyrouth. De la loyauté des joueurs entre eux, du sentiment d’abandon des habitants, du gouvernement corrompu, de la crise des ordures qui paralyse la ville, de la frustration et de la colère du peuple. Chacun des personnages évoque combien  cette situation l’affecte. L’un a du mal pour acheter la nourriture de ses pigeons : le prix des sacs de maïs a flambé ;  l’autre, pour survivre, avec sa barque, doit repêcher les corps des suicidés ou essayer de les ranimer. Sur un téléphone portable, on voit l’explosion qui a ravagé le port de Beyrouth, « comme une petite bombe atomique », précise Mustapha, ajoutant que les seuls à en profiter ont été les pigeons grâce au maïs et au blé répandus. Heureusement, il leur reste leurs toits, leurs oiseaux qui parcourent le ciel. « Si j’étais un pigeon, je serais heureux, je m’élèverais dans le ciel, sans jamais m’arrêter. Voler serait ma seule vocation », conclut Radwan. Et c’est sur des images de Beyrouth, filmées par un drone, tel un oiseau, que se termine Kash Kash, documentaire de Lea Najjar, portrait lucide de la ville et de ses habitants. Un beau travail.

ANNIE GAVA

Kash Kash a reçu le prix Première œuvre, parrainé par la Rai ainsi que la Mention spéciale Asbu et le prix à la diffusion 2M (Maroc) du Primed.
La 26e édition du Primed s’est tenue du 5 au 10 décembre 2022

Femmes : we don’t Caire

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Capture d'image d'As I Want de Samaher Alqadi

Samaher Alqadi a grandi dans le camp de réfugiés de Jalazone, près de Ramallah. Acceptée à l’Institut supérieur égyptien du cinéma au Caire, elle a compris que sa caméra pouvait devenir une arme. Non seulement pour dénoncer les injustices mais plus fondamentalement pour conquérir son identité, sa légitimité de femme, de cinéaste, de palestinienne. As I Want, son premier long métrage, sélectionné à la Berlinale 2021, en atteste. Elle y mêle sa propre vie, sa grossesse, son accouchement, l’allaitement de son bébé à l’histoire récente de l’Égypte. La première filmée en noir et blanc, la seconde en couleur. Alternant, la voix off douce et posée qui évoque ses sentiments, et l’explosion des cris de colère des manifestant·e·s. Tantôt scénarisant des conversations imaginaires et intimes avec sa mère, tantôt saisissant le réel en mode reportage, caméra à l’épaule. Par ces allers-retours entre espace domestique et espace public, lieux clos et ouverts, la sphère privée s’insère tout naturellement dans le paysage politique et vice versa.

Le viol : un fléau de la société égyptienne

Le film part des agressions sexuelles survenues le 25 janvier 2013, place Tahir lors des manifestations organisées à l’occasion du deuxième anniversaire de la révolution égyptienne. Dans le chaos, des viols en groupe sont perpétrés. L’un d’eux est documenté par des images. Un cercle rouge tracé sur les photos isole la victime pressée par ses agresseurs. Malgré les preuves, ces crimes demeurent souvent impunis. Ce ne sont pas des cas isolés, ni exceptionnels : la rue est dangereuse pour les femmes. Ce qui justifie ces agressions masculines, c’est leur idée de la « nature » d’une femme. Née d’une côte d’Adam, elle est un objet que l’homme peut à sa guise utiliser pour le plaisir et la procréation, ou dit plus « poétiquement », qu’il peut enfermer comme un bijou dans son écrin.

La force d’être femme

Le film s’ouvre sur le ventre rebondi de la réalisatrice enceinte sur lequel se tatoue une calligraphie arabe. La chanson que lui chantait sa mère lui revient aux lèvres : 

« Quand ils ont dit : c’est un garçon, je me suis sentie forte et vigoureuse.
Quand ils ont dit : c’est une fille, mon monde s’est écroulé »

Une fille, c’est plus de souci qu’un garçon ! Une idée chevillée aux esprits de la plupart des gens. Entretenue par les religieux, l’école, la famille gardienne des traditions. Le radio trottoir que la réalisatrice fait dans la ville est édifiant. Pour les garçons comme pour les petites filles, Samaher ira en enfer parce qu’elle montre ses cheveux et ses jambes. La cinéaste, contrairement à ses collègues masculins, est interpellée parce qu’elle filme les scènes de rue. La place de la femme est au foyer. Ses diplômes sont décoratifs et l’impudique sera répudiée.

La crainte de leur corps, de leur voix, de leurs désirs s’intériorise peu à peu et coupe les ailes à de nombreuses femmes. La réalisatrice, victime d’attouchements dans l’espace public devant son fils, en arrive même à se demander si elle n’est pas comme on le lui répète : « une fille qui cherche toujours des problèmes ! » Certaines résistent, organisent des cours de self défense, aident les victimes à porter plainte, descendent dans la rue pour affirmer leur citoyenneté. Une très belle scène les montre défilant dans la rue devant des hommes sidérés, des couteaux de cuisine de toutes tailles brandies au dessus de leurs têtes. Rage et solidarité salvatrices de ces Égyptiennes !

Après Moubarak, Morsi. Après Morsi, Al-Sissi. Après Al-Sissi, Al-Sissi. Rêves de liberté brisés. Chaque fois, l’espoir, chaque fois la répression. Et toujours, si peu d’avancées pour Elles. Les Frères musulmans affirmaient que le Coran était la Constitution. As I Want nous montre que la reconnaissance de l’égalité hommes-femmes est bien un enjeu démocratique.

« Je ne sais pas si naître fille est une chance ou un malheur mais j’ai conscience de la force que je tire d’être une femme », conclut la réalisatrice qui dédie son film à sa mère.

ÉLISE PADOVANI

As I Want, le premier long métrage de Samaher Alqadi a été projeté au Primed dans la catégorie « Enjeux méditerranéens ».

Mémoire des salles obscures : le Modernissimo

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Modernissimo à Bologne © Kolam - Cineteca di Bologna

 « Quel est le premier souvenir ? La première image ? La trace la plus ancienne de la mémoire ? La première image vient d’une salle, celle du Modernissimo, un cinéma souterrain, fermé depuis des années… j’ai quelque chose d’important à te montrer. J’ai besoin que tu saches qui je suis »

Une voix off, un escalier sombre qui nous amène dans un espace délabré. La voix, celle du narrateur, septuagénaire, s’adresse à son fils de quarante ans, qui vit en France et qu’il n’a pas vu depuis des années. Lui a toujours vécu dans cet immeuble, le premier de la ville construit en béton armé, inauguré en 1914 au cœur de Bologne, « la ville la plus fasciste et la plus anti fasciste d’Italie. » Très tôt, son père passionné par l’image, a pris en main une caméra et a filmé tout ce qu’il voyait défiler sous ses yeux ; la visite de Mussolini et la tentative d’attentat en 1926, l’entrée des alliés à la fin de la guerre, les scènes de la vie …Le narrateur, à 20 ans, se met aussi à filmer en 16mm, les manifestations communistes, celles de la gauche radicale, la violence des années de plomb, le drame de la gare de Bologne le 2 août 1980 qui a fait plus de 80 victimes, auquel ils ont échappé par miracle. Il nous parle du jour où il a vu Pasolini, son réalisateur préféré, qui tournait Edipo re et qu’il n’a pas osé aborder. Il évoque sa rencontre avec sa compagne, la mère de son fils, une Française qui supportant de moins en moins l’Italie finira par repartir en France, emmenant leur enfant qu’il ne reverra plus. Le Modernissimo, de plus en plus délabré, fermé en 2007, a rouvert quatre jours en novembre 2011, le temps d’une occupation par des étudiants qui voulaient un monde plus juste, souhaitant un cinéma pour leur ville, très vite évacués par la police. Aujourd’hui, la Cineteca di Bologna a décidé de restaurer et rouvrir ce cinéma.

Pour ce documentaire qui fait partie de la Collection Cinémas Mythique – Mémoire des salles obscures, Giuseppe Schillaci a consulté pendant deux ans plus de 300 heures de documents d’archives, rassemblant films de familles, extraits de films pour nous raconter à partir du cinéma, l’histoire de sa ville et de l’Italie. La voix d’Ermanno Cavazzoni nous emmène dans les souvenirs, sans doute imaginaires, d’un père qui écrit à son fils une lettre d’amour, un homme qui n’a pas su être père et qui pour se faire pardonner, lui donne rendez-vous au cinéma Modernissimo. Un appel à tous pour revenir dans les salles de cinéma peut-être…

ANNIE GAVA

Le documentaire de Giuseppe Schillaci a reçu le prix Art patrimoine et Cultures de la Méditerranée au Primed, festival de la Méditerranée en images organisé par le CMCA qui s’est tenu du 5 au 10 décembre.

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